Poétique, c. 4 (fin
182 CHAPITRE IV. — POÉSIE lAMBIQUE
familière, aisée, avec la moquerie où leur Qnesse d'esprit excellait. Le rôle d'Ârchiloque, en matière de rythmes et de mètres, fut de recueillir d*abord, de compléter ensuite et d'achever les inventions de la muse populaire. Dans quelle mesure les transforma-t-il? Il est impossible de le dire au juste et inutile de le rechercher. Mais ce qui est incontestable, c'est que, par un merveilleux talent d'écrivain, il tira tout d'un coup ce genre, jusque là éphémère et obscur, de la médiocrité où il végétait, et lui lit produire des œuvres qui fixèrent ses traits essentiels d'une manière définitive. Renouveler de la sorte, c'est créer et inventer.
Les poèmes d'Archiloque appartenaient à toutes les formes du lyrisme : il avait composé des élégies, des hymnes, des iambes. On comprend qu'il ait abordé tous les genres et n'ait été le prisonnier d*aucun. Ârchiloque est avant tout une riche nature, douée des qualités les plus diverses. Prompt à la vengeance, cruel souvent dans ses railleries, il sait aussi s'attendrir sur les maux des autres; il est capable d'amour, d'enthousiasme, de mélancolie, même de raison. Tantôt il s'irrite de ses misères, et tantôt il en rit; il y a chez lui un fond de gaîlé et presque de gaminerie qui perce à chaque instant. C'est une intelligence agile, alerte, ingénieuse, merveilleusement lucide. Dans tout ce qu'il écrit, malgré la diversité nécessaire des circonstances et du ton, il porte une grâce spirituelle, une aisance légère qui est son charme propre et comme sa marque.
Les élégies d'Archiloque ont dû pour la plupart, selon l'usage, être chantées dans des festins, à en juger par les allusions qu'on y rencontre au vin et au plaisir. Elles sont adressées à des amis : Périclès, Glaucos, Asimidès. Le poète y parle de ses affaires. Dans l'une, adressée à Périclès, il dit la tristesse que cause à tous la mort do son beau-frère et vante la résignation :
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Les dieux, 6 ami, ont ménagé aux maux sans remède un adoucissement, la patience courageuse; le malheur va de l'un à l'autre; aujourd'hui, c'est nous qu'il frappe, et la blessure saignante nous fait gémir; demain ce sera le tour d'un autre; allons, courage, et loin d'ici ces plaintes de femmes <.
Dans le même poème, il disait encore :
Mes pleurs ne guériront pas plus ma souffrance que les festins et les plaisirs ne l'accroîtront '.
D'autres élégies nous parlent de lui-même, de son métier; il est à la fois poète et soldat, et il s'en vante :
Je suis le serviteur du divin Ares et savant dans l'art aimable des Muses '.
n aime la vie du mercenaire, avec ses dangers, ses aventures, ses plaisirs :
A la pointe de la lance, les bonnes galettes bien pétries; à la pointe de la lance, le bon vin d'Ismaros; pour le boire, je m'appuie sur ma lance *.
Allons, la coupe en main, passe dans les bancs du rapide vaisseau, et tire le vin de la creuse amphore; prends-le sur la lie 5, bien rouge; car, par une garde pareille, nous ne pouvons pas jeûner.
Il parle ailleurs de la bataille avec des accents qui rappellent Tyrtée ou Callinos :