CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRB
I. Caractères généraux da lyrisme grec. •— II. Formes primitires et populaires. — III. Nature de la transformation accomplie au yiii» et au vue siècle : § 1. Eléments divers du lyrisme; définitions; (2. Bôle de chacun d'eux. — IV. Les principaux genres du lyrisme classique; ordre de leur développement; géographie du lyrisme.
Vers le milieu du viii® siècle» la poésie épique était visiblement en décadence. Non que la gloire d'Homère fût ébranlée ni môme que toute production épique eût cessé : les genres littéraires ne périssent pas ainsi tout entiers. Jamais la gloire d Homère ne fut plus répandue et plus vivante qu'au temps de Solon par exemple cl de Pisistrate, lorsque la récitation de ses poèmes formait une pièce essentielle de la fête attique des Panatliénécs.
1. J*emploie le mot lyrisme en un sens concret que ne mentionnent pas les dictionnaires français, mais qui est nécessaire. L'expression do poésie lyrique, en effet, n'est ni précise ni commode quand on a sans cesse à distinguer — à propos de l'ensemble lyrique formé par la poésie, la musique et la danse ~ la poésie qui est une partie du tout, et ce tout lui-môme. C'est cet ensemble qae j'appelle d'un seul mot le lyrisme, comme je l'ai d'ailleurs déjà fait dans mon livre sur La poésie de Pindare et les lois du lyrisme grec,
Hist. «U la Litt. grecque. — T. II. 1
Au V® et au iv® siècle, en plein épanouissement de Tatticisine, les rapsodes qui déclamaient V Iliade et V Odyssée continuaient d attirer la foule. Mais il en était alors de Tépopéo comme il en est aujourd'hui de la tragédie française du xvii® siècle. Corneille et Racine sont des classiques; on les lit, on les admire^ on les écoute même avec délices, mais on ne fait plus de tragédies à leur exemple. Il y a dans leur art des formes surannées qui, sans faire tort à notre admiration pour tout ce qui reste en eux d'impérissable^ détournent d'une imitation trop exacte les esprits originaux. Cent cinquante ou deux cents ans après Vlliade^ Tépopée subissait le même genre de fortune, et une nouvelle forme de l'art, le lyrisme, apparaissait. La fin de l'épopée n'était pas la fin de la poésie grecque, tant s'en faut. La source était toujours vive et jaillissante. Elle devait, pendant de longs siècles encore, épancher ses eaux libéralement en tous sens. Mais elle change alors de cours. Des besoins nouveaux sont nés auxquels il faut satisfaire. Cette révolution littéraire est le signe et la conséquence d'une transformation graduelle de l'âme et de la vie grecques.
Les trois siècles qui précèdent les guerres médiqucs sont pour la Grèce une période do profonde révolution intellectuelle et politique. Les vieilles royautés patriarcales chantées par Homère ont disparu. Des invasions et migrations de toutes sortes ont bouleversé Tancien sol. Un ordre nouveau se fonde au milieu des difficultés et des luttes. Les gouvernements aristocratiques dominent; la démocratie commence à poindre; les tyrannies surgissent çà et là. Dans ces difficultés de la vie pratique, la sensibilité s'exalte; mais surtout la personnalité so développe. La conscience des individus et des groupes prend plus de force et de clarté. La réflexion s'attache aux choses présentes soit pour les dominer par l'actioQ, soit pour les pénétrer dans leurs lois intimes.
soit simplement pour exprimer le contre-coup que Tume en reçoit.
La poésie épique était essentiellement narrative. VIliade et VOdyssée sont de merveilleux récits de combats et d'aventures. Pour des hommes simples — guerriers, laboureurs, marins — dont la vie est dure et Timagination vive, la réalité présente n'est guère une source de poésie qu*à la condition de se projeter dans le passé sous une forme idéale. C'est là surtout que leur imagination s'affranchit de la tyrannie des choses. Si parfois la réalité les charme et les enivre, c'est d'ordinaire dans le feu de Taction, et l'ivresse alors se dépense immédiatement dans Tacte même, sans aboutir à la poésie. Le peuple, sans doute, a déjà ses chants de joie ou de tristesse; et le culte, presque toujours, prélude à ses cérémonies par des hymnes. Nous aurons tout à l'heure à y revenir. Mais ce n'est pas vers cette forme d'expression que se tournent alors les artistes les plus puissants, ceux qui seraient les plus capables de les porter à la perfection. Ils vont à Tépopée, au récit, mieux appropriés à cet idéalisme naïf qui reste au fond de leurs âmes, et qui ne saurait encore ni regarder la réalité en face ni la transformer. De là V Iliade qI VOdyssée, Le mythe y règne en maître. L'épopée, attachée à la contemplation des choses antiques, semble n'avoir aucun lien avec le présent. Le poète s'efface, et la réalité contemporaine divsparaît. Chez Hésiode, déjà, la pureté de Tépopoe s'altère : dans la Théogonie, la préoccupation d'un savoir méthodique et d'une classification rationnelle se môle au plaisir poétique du récit; dans Les Travaux et les Jours, le sujet est la vie présente. C'est l'indice d'un changement qui va s'accentuer de plus en plus.
Peu à peu, la réalité prend un intérêt nouveau aux yeux de Tartiste. Elle est capable à son tour de beauté. Elle excite des sentiments passionnés ou profonds. Et
4 CHAPITRE r'. — ORIGINES DU LYRISME
ceux-ci, analysés déjà avec précision, ne peuvent rester enfouis au fond de râmc : il faut qu'ils éclatent au dehors. Mille occasions les provoquent à se manifester. Une foulo do jeux publics, de concours (àycjve;), organisés par les sanctuaires, par les cités, par les tyrans^ multiplient ces occasions. L'action des concours en particulier a été considérable. Non seulement elle a rendu plus facile aux poètes musiciens de se produire et do se faire connaître, mais en outre elle a fait naître en eux un sentiment qui tient une large place dans leurs vers et qui est devenu par là de plus en plus l'un des principes essentiels de la vie morale en Grèce, je veux dire l'amour de la gloire, sans cesse exalté par le désir de vaincre. Dans cette vie brillante, les émotions sont variées. Les unes sont véhémentes et fortes, d'autres voluptueuses, d'autres graves et fortes, comme les fêtes politiques ou religieuses qui les inspirent. C'est ce que les Grecs ont exprimé en disant que le lyrisme pouvait dilater le cœur et l'exciter (SiotaraXTixoç TpoTTo;), ou le replier sur lui-môme en le resserrant (<yuora^Tixo; TpoTro;), ou enflu laisser Tâmc dans la sérénité et la paix (r,Gu'/aoTi3co; Tp6:ro;). Dans tous les cas, c'était la voix d'une âme à la fois émue et maîtresse d'elle-môme, d'une sensibilité vive en même temps que consciente, d'une imagination capable do s'attacher aux choses présentes sans perdre l'espèce de joie intellectuelle que l'art exige toujours.
Il ne faut d'ailleurs pas croire que le mythe, souverain dans l'épopée, fût banni du lyrisme. Toutes les fois d'abord que celui-ci a pour objet principal do chanter les dieux ou les héros, il faut bien qu'il dise leur histoire, et celte histoire héroïque ou divine, c'est justement le mythe. Mais en outre, en Grèce, et pour de longs siècles encore, le mythe est partout. Le mythe est la première forme sous laquelle l'esprit grec ait pensé. Soit qu'il essayât de s'expliquer à lui-même les rapports de l'homme avec la di-
vinité, soit qu'il réflécliît aux principes de la morale, soit qu'il s'interrogeât sur l'origine de l'humanité, sur celle (les races, des cités, des familles, partout il créait des mythes. Une admirable poésie, celle qui se résume dans les noms d'Homère et d'Hésiode, consacra, pour ainsi dire, les principaux de ces mylhcs et donna Tcssor ii beaucoup d'autres. Comme aucune influence extérieure n'empêcha la jeunesse de l'hellénisme de suivre son cours régulier, ce n'est que fort tard, et à une époque relativement récente, que lesprit, plus mûr, s'affranchit de cette manière de penser. Ce n'est vraiment qu'avec Aristote que la pensée hellénique fut tout à fait émancipée. Mais, alors môme, cet affranchissement n'était que le privilège d'une petite élite. Le pli était pris; la force de Thabitude, l'influence de la religion, celle des arts plastiques, celle d'Homère, l'attrait de tant de formes vivantes, belles, familières, tout prolongea presque indéfiniment le règne de la mythologie, qui a fini par survivre à l'hellénisme et par renaître en partie dans le monde moderne. A plus forte raison, au vu* et au vi* siècle avant l'ère chrétienne, en pleine jeunesse de l'hellénisme, avant le grand essor de la philosophie, le mythe ne pouvait manquer d'être partout présent aux esprits. Après le long règne de l'épopée, il était devenu partie intégrante de la pensée. Il était surtout la forme naturelle de l'idéal. Il semblait que la vérité la plus haute et la beauté la plus parfaite ne dussent se rencontrer que dans cette divine région où se mouvaient les dieux et les héros. Les fêtes de la religion, les événements de la vie privée, ceux de la vie politique et sociale, tout rappelait quelque mythe et l'associait aux émotions de l'heure présente. Dans ces conditions, il était impossible qu*il ne figurât pas sans cesse dans le lyrisme, qu'il n'y tînt pas une place éminente, qu'il ne fût pas comme le but où l'inspiration tendait sans cesse d'elle-môme, par un
retour iDsiinctif vers ces cimes lumineuses où l'art avait coutume d'habiter. En cela, le lyrisme continuait l'épopée. Mais voici la différence et la nouveauté. Dans l'épopée, le mythe était Tunique principe et Tunique objet do Tinspiration. Dans le lyrisme, il n'en est plus ni le point de départ ni la lin unique. Quelquefois, il manque absolument ; il n'est pas essentiel au lyrisme. Le plus souvent, sans doute, il y tient une fort grande place ; mais ce n'est pas pour lui-même qu'on le raconte : c'est surtout pour ses relations avec les choses contemporaines. Â peine même peut-on dire qu'on le raconte : on y fait allusion ; une allusion plus ou moins rapide, plus ou moins longue, selon les circonstances, mais enfin une allusion qui le subordonne en quelque mesure à une idée générale, à une émotion directement puisées dans la réalité. L'ode la plus exclusivement religieuse et la pliis impersonnelle n'échappe pas tout à fait à celte loi. Le mythe a beau y tenir le premier rang, il n'y est pas seul. A côté de lui, il y a le sentiment du poète, sa piété, celle de la foule pour laquelle il chante, tout le corlëge d emolions qui ont fait naître cette ode et qui se traduisent par une forme de récit plus vive que celle de Tépopce, par un choix plus libre des circonstances, par des invocations et des prières. Cette inspiration lyrique, si nouvelle, dut s'exprimer par des formes également nouvelles. C'est une sorte de loi historique que les genres littéraires, emprisonnés dans les traditions qu'ils se sont eux-mêmes créées, s'appliquent difficilement à des objets différents do ceux qu'ils ont toujours traités. L épopée, malgré la tentative d'Hésiode, se prêtait mal à l'expression des idées et des sentiments qui occupaient alors les esprits. En Grèce surtout, où l'accord du fond et de la forme a toujours été senti avec tant de délicatesse, le changement des idées devait amener presque nécessairement
une transformation égaie dans les moyens d'expression. CVst ce qui no manqua pas d'arriver.
D'abord la poésie nouvelle fut une poésie essentiellement musicale, c'est-à-dire chantée et accompagnée du jeu des instruments. Les aèdes épiques, il est vrai, à l'origine, et peut-être pendant un temps assez long, avaient dû chanter leurs hexamètres. Mais ce chant, quoique soutenu du jeu de la cithare, n'avait été qu'une sorte de récitatif fort simple et assez monotone, qui portait la voix plutôt qu'il n'exprimait musicalement les nuances de l'idée et du sentiment. Il avait fini par céder la place à la récitation, plus variée probablement dans ses effets que ce chant incomplet. La poésie lyrique remit en honneur l'accompagnement instrumental et le chant, rendus plus savants et plus expressifs. Si, plus tard, dans certains genres lyriques comme l'élégie, la musique disparut de nouveau, cela tient à ce que l'élégie, comme nous le verrons, était le moins lyrique de tous; et d'ailleurs cette disparition, même là, ne fut jamais totale; ce fut un accident plus ou moins fréquent^ non une loi. Mais la poésie lyrique, en thèse générale, était essentiellement destinée à être chantée. La voix d'un soliste ou celle d'un chœur faisaient entendre les paroles « ailées » du poète. La cithare ou la flûte, quelquefois l'une et l'autre, accompagnaient les voix. Souvent même à ces chants s'ajoutaient des danses. La beauté de la forme humaine, animée d'un mouvement cadencé, complétait la beauté des pensées et de la mélodie. Sous sa forme la plus parfaite, le lyrisme grec, suivant la remarque de Westphal, associait les trois arts qui réalisent l'harmonie dans la durée, comme certains temples où s'associent l'architecture, la sculpture et la peinture, offraient en spectacle le concert (moins étroit pourtant) des trois arts qui réalisaient l'harmonie dans 'l'espace. Il faut ajouter que dans cette association, contrairement à ce qui se produit d'ordinaire
en pareil cas chez les modernes, c'était toujours la poésie qui gardait le premier rang. Elle était reine, et la musique, aussi bien que la danse, ne servait qu*à la rehausser *. On se rendra mieux compte de cette relation quand nous aurons vu tout à l'heure quelle était la nature do la musique grecque.
L'hexamètre épique ne pouvait convenir à la variété des rythmes qu'appelaient ces mélodies et ces danses. Une foule de mètres nouveaux furent mis en usage. Tandis que l'uniformilé métrique de Thexamètre exprimait à merveille l'unité générale du courant de narration continue où s'enchaînait la variété des scènes de l'épopée, la poésie lyrique, qui supprimait le récil, qui mettait directement en lumière une suile d'émotions, devait briser et varier le mètre pour l'accommoder aux idées qu'elle avait à exprimer. Ici encore, d'ailleurs, il y eut des degrés, pour ainsi dire, dans le lyrisme. Celte souplesse expressive fut plus ou moins grande selon les genres. Quelques-uns restèrent tout voisins de l'épopée. D'autres s'en écartèrent davantage. D'autres enfln arrivèrent à une variélé de mètres extraordinaire, inventant pour chaque poème, pour chaque circonstance, des combinaisons rythmiques différentes, et celles-ci d'une ampleur, d'une richesse dont l'épopée no pouvait donner aucune idée. En tout cela, ce fut toujours un instinct délicat d'harmonie qui servit de règle. La forme se modela sur le fond. L'art eut toujours, en Grèce, cette suprême beauté, de créer avec Tidée la forme la plus capable de la bien rendre.
1. Du moins à TorigiDe et pendant de longs siècles. C*est seulemont vers le temps de Pindare que la musique, chez certains novateurs, tendit à passer au premier rang. De là les vers indignés de Pratinas (dans Athénée XI V, p. 617 G-F) : « Quel est ce désordre ? que veulent CCS danses? quelle violence audacieuse s'attaque à l'autel de Bacchus ?... C'est le chant que la Muse a fait roi ; la flûte doit suivre, car elle n'est qu'une servante. » Cf. Plut. De Mus. c. xxx, p. 1141 D : Tûv 2' aùXy)t(ov uiir,pexovvTta>v xoi; fiiSa<7xaXoi;.
GARAGTÈHES GÉNÉRAUX 9
De là aussi un dernier changement qui se rapporte à la langue. Le lyrisme innove en cela comme dans tout leresle. II a son dialecte, ou plutôt ses dialectes; il a son style. C'est une poésie essentiellement locale, du moins au début. Ce n'est pas à dire que les poètes lyriques ne fussent de grands voyageurs et que les chants qu'ils composaient ne devinssent très vite, grâce à la communauté fondamentale du langage, comme le bien commun de toute la Grèce. Mais ces chants, bien que vite répandus, avaient cependant été composés d'abord pour un public plus restreint. Les fêtes que le lyrisme célèbre sont avant tout les fêles de la cité. Les chœurs qu'il appelle au chant et à la danse sont formés de concitoyens du poète. Si c'est lui-même qui chante, c'est à des amis, à des convives, à un petit groupe particulier qu'il s'adresse. Le dialecte qu'il parle est par conséquent le dialecte même du pays où il vit, éolien à Lesbos, dorien à Sparte, ionien à Smyrne ou à Céos. La langue épique, locale aussi à l'origine, au temps des premiers récits héroïques d'où l'épopée devait sortir, avait Gnî, sous l'influence et à l'exemple de la grande épopée homérique, par revêtir exclusivement la couleur ionienne. Hésiode lui-même écrivait en ionien. La langue lyrique rompit cette sorte d'uniformité que le règne dcTépopée avait répandue par toute la Grèce; elle rendit aux dialectes locaux l'indépendance. Elle eut aussi dans le style une grande liberté. La vivacité des émotions, quelquefois leur nature personnelle, ailleurs Tenthousiasmo communiqué à l'imagination par l'appareil brillant de l'exécution musicale, tout cela contribuait à exciter la hardiesse du poète, à l'affranchir des règles ordinaires, à lui donner une liberté singulière dans la création des tournures, des formes de style, des mots mêmes. — 11 convient pourtant de faire deux réserves. D'abord, par une conséquence naturelle du grand rôle de l'épopée, le lyrisme emprunta
beaucoup à celle-ci : des mots, des tours, des façons de dire, même des formes grammaticales; le dialecte épique et le style épique furent toujours présents à la pensée des poètes lyriques. Entre ce dialecte et celui qui se parlait autour d'eux, il y avait un intervalle considérable qui pouvait admettre bien des degrés intermédiaires. Avec la même finesse de goût que nous avons déjà signalée, le lyrisme choisit tantôt l'un, tantôt Tautre de ces degrés intermédiaires, selon les circonstances. La nature du sujet, le rythme adopté, la forme de l'exécution déterminaient le poète à se rapprocher ou à s*éIoigner de la forme épique. Un autre point à remarquer, c'est que la liberté dialectale et le caractère local du langage lyrique ne furent entiers qu'au début et pendant le premier des deux siècles que remplit Thisloire du lyrisme. Plus tard, il s'établit une tradition lyrique et une sorte de canon général analogueà celui queTépopéc ionienne avait précédemment constitué. Chaque genre lyrique fut comme voué au dialecte dans lequel il avait pour la première fois conquis la plénitude de sa dignité littéraire. C'est ainsi que le lyrisme choral s'exprima toujours en doricn, même dans le drame atlique du v® siècle. Il est vrai qu'ici encore il y avait toutes sortes de degrés et de nuances dans l'emploi des formes consacrées, et ces nuances étaient toujours laissées au choix de Tartiste, c'esl-à-dire qu'elles résultaient d'une foule de convenances fortdélicales qu'il appréciait souverainement. Il en fut de même pour le style. Chaque genre finit par s'imposer à cet égard des usages qui lui étaient propres. Mais ces usages n'avaient rien de rigoureux et laissaient encore à la liberté du poète uu rôle qu'il remplissait avec autant de hardiesse que de goût. Tout cet ensemble de caractères, malgré les différences individuelles et les progrès incessants se maintenait par une tradition très forte. Dans chaque genre, mais surtout dans les plus solennels et les plus savants, il y
GAKÀGTËRES GÉNÉRAUX 11
avait des habitudes qui étaient presque des règles et que les poètes eux-mêmes appellent des loisK II est naturel de se demander si le maintien de ces lois nYîlait pas Tcdet d'une cause plus forte que la libre imitation individuelle, et s'il n'impliquait pas rexislencc de véritables écoles où l'on apprenait l'art lyrique. La réponse à celte question n'est pas douteuse. En général, les poètes lyriques n'étaient pas des autodidactes. N'y eùt-il eu que l'apprentissage obligé des rythmes et de la musique, il fallait bien qu'ils reçussent d*uu maître les premières notions de leur art. En fait, nous voyons souvent ces relations de maître à élève mentionnées entre eux, et par des témoignages directement tirés de leurs propres œuvres. Les débutants fréquentaient un poète déjà connu. Ils apprenaient auprès do lui l'art de jouer de la cithare, de construire une strophe, de composer une mélodie. Recevaient-ils aussi un enseignement poétique à proprement parler, c'est-à-dire littéraire? Sans aucun doute; mais il faut s'entendre sur le sens que prend ici le mot d'enseignement. On ne saurait songer, doux cents ans avant la naissance de la rhcHoriqne, à un enseignement méthodique et codifié. 11 est clair qu'il n'y avait do traités écrits d'aucune sorte. Le premier artiste à qui Ton attribue la rédaction d'un traité non pas môme sur la partie poétique du lyrisme, mais sur la partie musicale (où il avait innové), est Lasos d'IIcrmioné, qui vivait à la fin du Vi*^ siècle. A plus forte raison n'y avait-il pas de traités écrits sur la composition littéraire d'une ode. Tout se bornait à des conseils donnés de vive voix. Cela exclut évi* demment un certain degré d'analyse et de précision qui est inséparable du développement complet de la prose. Mais on ne saurait supposer non plus qu'un grand poète
1. Pinaare, Islhm, V, (VI), 29; Ném. IV, Îi4. Cf. Poésie de Pindare, p. 155.
lyrique, entouré de disciples curieux de bien faire, pût se borner à leur donner de beaux exemples sans jamais commenter devant eux ses propres œuvres et les expliquer à leur usage. Un biographe de Pindare nous apprend que Corinne lui enseigna les règles des mythes *. Un autre nous parle de la vive critique qu'elle lui adressa sur la composition de deux de ses premières odes '. Voilà la vraisemblance et la vérité. Ce que fit alors Corinne devait se faire partout, dans toutes les écoles. On produisait et on critiquait. La théorie sans doute restait vague et flottante sur bien des points; mais elle se dégageait peu à peu des préceptes particuliers et des remarques isolées; elle sortait à la fois de l'exemple et du commentaire. Cet enseignement lyrique devait ressembler beaucoup à celui qui se donne dans les ateliers des peintres et des sculpteurs^ où les traditions se transmettent non seulement par l'exemple muet des œuvres, mais aussi par la parole, par la critique, par les discussions. Ce n'est pas là, il est vrai, de la théorie pure; mais c'est en même temps tout autre chose qu*une imitation strictement per- 'sonnelle qui, à chaque fois, réinventerait l'art, pour ainsi dire, et le créerait de toutes pièces. Il y avait eu des écoles d'aèdes et de rapsodes qui s'étaient transmis les règles de l'épopée. Il y eut de même des écoles lyriques où l'art des chants et de la danse, fidèlement transmis, grandit peu à peu, portant jusqu'à leur perfection les caractères nouveaux que nous venons d'énumérer.
On voit que le lyrisme fut une forme de poésie très nettement distincte de celle qui l'avait précédé. Il lui