ORIGINES D£ LA PROSE
fois aussi des oracles (soit en vers, soit en prose) ou des iuterprétatioQS d'oracles, comme les célèbres pr^xpai de Delphes, qui romoalaient, disait-on, au temps de Lycurgue, et qui, réglant la constitution Spartiate, étaient pieusement gardées dans les archives de la cité K L'habitude de noter les faits de ce genre était évidemment fort générale et fort ancienne^, bien que la présence de documents apocryphes donnftt souvent à ces archives un air d'antiquité auquel elles n'avaient pas droit. Mais tout cela n*est pas de la littérature. Les Fastes de la Rome primitive, les Commentaires des Pontifes, les Annales mômes, n en sont pas davantage. Tant que la prose ne sert qu'à rédiger un document, à noter un fait au moment même où il se produit, elle n*est qu'une sorte d'outil nécessaire à la vie de chaque jour. Ce qui constitue la littérature, c'est de répondre plutôt à une curiosité spéculative de l'esprit qu'à un besoin pratique et immédiat. La littérature historique ne commence qu'au moment où le dépôt d'archives suscite le livre d'histoire. De même, il n'existe une littérature scientiGque ou philosophique qu'à partir du jour où un homme, après avoir longtemps fait sur la nature des observations ou des réflexions immédiatement applicables aux nécessités de la vie, se met à en considérer les résultats d'un point de vue spéculatif et forme de ces matériaux un livre.
L'apparition de cette chose nouvelle, le livre d'hisloire ou de philosophie, suppose une transformation profonde des esprits. Jusque-là, en dehors des besoins immédiats de la vie pratique, l'esprit n'avait de curiosité pour les faits que s'ils touchaient la sensibilité ou l'imagination.
1. Plutarquo, Lycurgue, c. 6, 1-2; Oracle de la Pythie, c. 19.
2. Cf. Polybe, XII, 11 (12), 1 ; Denys d'Halicarnasse, Jugement sur Thucydide t c. 5; Plutarque, Agésilns, 19; Soion, Il ; De Mus., 3; Tacite, Annales, IV, 43; Athénée, XIV, p. 635, Ë; Pausanias, Y, 4, 4, et 8, 3 ; etc.
Désormais la curiosité purement intellectuelle est éveillée. On distingue, au moins en principe, le vrai du beau. Une chose vraie (ou considérée comme vraie) excite Tintérôt par cela seul qu*on la croit telle, quelle que soit d'ailleurs la part de beauté ou d'émotion qu'elle comporte. Quand cette manière de penser vient à se produire, l'âge de la prose commence. Le rythme poétique est l'expression habituelle do la sensibilité émue. L'allure irrégulière de la prose convient à une pensée qui cherche à se détacher du sentiment, et qui veut recevoir Timage directe des choses sans l'adapter aux vibrations de sa propre sensibilité, à laquelle elle impose silence.
Une transformation de ce genre ne s'opère pas d'un seul coup, surtout chez un peuple comme le peuple grec, dont l'évolution intellectuelle, pendant de longs siècles, s'est accomplie spontanément, avec une admirable régularité. Aussi n'est-il pas difficile de distinguer longtemps à l'avance les signes avant-coureurs du changement qui se prépare. Après la poésie d'Homère, toute dramatique et passionnée, voici, d'une part, la poésie cyclique et la poésie généalogique, où se montre le désir d'eochainer historiquement les légendes les unes aux autres, d'en faire quelque chose comme une chronique régulière des âges héroïques; puis, d'autre part, la poésie théogonique, déjà philosophique en ce sens qu'elle cherche à faire de la théologie grecque un système ; ensuite le lyrisme et Télégie, où la philosophie morale se développe ; enGo les mystères, dont la théologie prétend corriger et améliorer celle d'Hésiode. Tandis que la poésie laisse voir ainsi des germes sans cesse grandissants d'esprit historique et philosophique, le môme mouvement s'accomplit en dehors d'elle. Les listes de prêtres ou de magistrats, les archives où se conservent les lois et les traités ne sont pas de Thistoire sans doute, nous l'avons dit tout à Theure ; mais avoir l'idée de recueillir les pièces, d'en garder la