ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE GRECQUE
leur part la môme idée. D'ailleurs il y a toujours, entre ces conceptions prétendues orientales et les doctrines correspondantes des philosophes grecs, une différence essentielle: c*est celle que nous venons de signaler entre les idées des vieux poètes grecs et celles des philosophes; les unes sont mythiques et religieuses, les autres purement rationnelles ; cela suffit à établir entre elles une démarcation très nette; si la matière est analogue, l'esprit est tout autre.
Quant à la croyance exprimée par les Grecs relativement à l'origine orientale de leurs idées, il convient, pour en mesurer la valeur, de voir comment elle a dû naître. On s'en rend fort bien compte en lisant Hérodote. A chaque pas que fait en Orient un Grec du v® siècle, il est surpris de reconnaître certaines analogies entre cet Orient mystérieux et son propre pays. Comme il a le sentiment très vif que la civilisation orientale est de beaucoup la plus ancienne, il est tout de suite tenté d'en conclure que les analogies s'expliquent par des emprunts directs ; et les prêtres égyptiens ou chaldéens, bien entendu, ne se font pas faute de le confirmer dans ce soupçon. Plus les années s'écoulent, plus cette tendance se fortifie. A mesure qu'on connaît moins l'histoire vraie de la philosophie grecque, on est disposé à accorder davantage à l'Orient, qui finit par devenir, pour les Néo- Platoniciens, comme la source unique et sacrée de toute sagesse. La légende a été se formant peu à peu : elle envahit et gagne do proche en proche. Est-ce à dire que tout, dans cette légende, soit à rejeter, et que l'Orient, par un retour inattendu, doive être considéré comme absolument étranger au développement de la philosophie grecque? Ce serait aller beaucoup trop loin. La Grèce a toujours été en contact fort étroit avec l'Orient. Elle lui a dû l'écriture ; elle a reçu de lui, en matière de musique, d'architecture, de sculpture, de céramique, des
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exemples et une sorte d'initiation ; elle lui a môme emprunté quelques-uns de ses cultes, c'est-à-dire une partie de sa vie morale. Pourquoi ne lui aurait-elle pas emprunté aussi quelque chose de sa science ? Il est très certain que pour lobservation des astres, pour la géométrie, pour la connaissance des nombres, l'Orient a dû être en partie le maître de la Grèce. Mais il y a une différence essentielle entre des notions pratiques de calcul ou d'astronomie et une philosophie fondée sur ces notions. Ce qui caractérise la Grèce, c'est d'avoir dépassé audacieusement le terre-à-terre des notions pratiques pour bâtir un système du monde, et cela non point à la manière inconsciente des théogonies, échos mythiques d'une tradition impersonnelle, mais avec la claire et calme affirmation d'une science qui ne veut relever que de la raison. Or ce n'est pas TOrient qui a pu enseigner à la Grèce cette liberté hardie de l'intelligence. S'il lui a suggéré des solutions particulières, il ne lui a pas donné l'esprit de curiosité scientifique ni l'esprit de synthèse. Il a fourni des aliments à la pensée grecque, mais il ne lui a pas communiqué la hardiesse à concevoir, la liberté de choisir et de combiner, l'indépendance, toutes ces qualités enfin qui sont le fond même et l'essence de l'esprit philosophique. Aussi, quoi qu'on doive penser peutêtre des relations plus ou moins problématiques de tel philosophe grec avec TOrient, il est permis de dire que la philosophie grecque, à la considérer dans son esprit, est originale : car les notions mêmes qu'elle a pu emprunter ailleurs sont devenues siennes par la valeur toute nouvelle qu'elle leur a donnée.
L'originalité de la philosophie grecque se montre dans la logique qui préside à son développement. On voit en effet les doctrines et les méthodes sortir les unes des autres, se combattre, se compléter, avec une régularité qui exclut l'idée d'une induence extérieure prépondérante.