ENCHAINEMENT DES SYSTÈMES
Malgré les obscurités de la chronologie, rensemble est assez clair.
Tout d'abord l'esprit ionien cherche l'origine des choses dans un des éléments des choses sensibles (l'eau, par exemple, ou Tair), ou dans la matière confuse et indistincte. Pythagore rejette cet ordre d'explications : il fait consister 1 Être dans le Nombre, c est-à-dire dans une abstraction, mais qu'il prend pour quelque chose do concret ; c'était au fond une manière de dire que la matière sensible n'arrive vraiment à l'existence que par la proportion et par la forme. Xénophane, à son tour, remplace le Nombre par l'Unité ; l'Être, dans son essence, est immuable, immobile (co qu'il tache d'ailleurs de concilier avec une partie au moins des doctrines ioniennos, car celles-ci lui paraissent, sinon aller au fond des choses, du moins offrir une explication des apparences sensibles que prend l'Être). Tandis que Parménide pousse à bout la doctrine de Xénophane, Heraclite en prend le conlre-pied : rcssence de l'Être n'est pas l'immobilité, c'est le changement; le principe des choses est le feu, image de cette mobilité incessante qui entraîne tout. Arrive alors l'âge des conciliateurs. Anaxagore, tout en gardant quelque chose de la physique ionienne et du mouvement d'Heraclite, cherche un principe d'unité moins abslrait que l'Un des Eléates : il appelle Raison (XoOç) le principe do mouvement et de séparation qui débrouille son chaos. Empédocle d'Agrigcnte emprunte à tous CCS systèmes. Mais l'âge des concilialeurs est d'ordinaire aussi celui des sceptiques : la diversité des afflrmations contraires produit ces deux effets, de pousser les uns à chercher un moyen terme, les autres à tout rejeter. Ce dernier parti est celui que prennent les sophistes du v® siècle. Renoncer à la vaine poursuite de la science totale, sur laquelle on a jusque-là tant affirmé et si peu prouvé, s'enfermer dans la connaissance des
choses utiles à la vie pratique, voilà leur dodrine. De là, Socrato va lirer à son tour sa philosophie morale, en essayant de prouver que la seule chose utile est la connaissance scientifîque de la justice. Avec les sophistes et Socrale, une autre période de la philosophie commence : le monde moral, jusque-là subordonné à l'univers physique, passe au premier plan, et si les socratiques, en dépit des leçons de leur maître, essaient encore de reconstruire un système de l'univers, c'est en partant de ridée morale du Bien. Nous n'avons pas à aborder pour le moment cette nouvelle forme de la philosophie. Nous ne parlerons pas non plus ici des atomistes qui poursuivent, à côté des sophistes et de Socrale, la grande tradition naturaliste de la philosophie ionienne. Démocrite, le plus grand des atomistes, a pu lire une partie des dialogues de Platon ; par la date de sa vie, par certains caractères de son style et.de sa pensée, il n'appartient plus à la période des débuts; c'est dans riiistoire de la science grecque à la fin du v* siècle et au début du IV® que sa place est marquée.
On voit les traits principaux qui distinguent cette première période de la philosophie grecque : vif élan de l'esprit vers la solution des plus hauts problèmes, puissant et candide effort pour ramener l'infinie complexité des choses réelles (à peine étudiées encore et fort mal connues) à un enchaînement d'une simplicité trompeuse, hardiesse à deviner, à pousser dans toutes les directions, sagacité parfois pénétrante, et impuissanceà rien démontrer. Le fond de la méthode, c'est d'abord l'hypothèse à outrance ; celle-ci s'appuie bien sur quelques faits réels, observés parfois avec une finesse ingénieuse, mais elle les dépasse de beaucoup. L'hypothèse affirme sans discuter : elle parle en style d'oracle. Après l'hypothèse paraît la déduction géométrique, qui arrive à toute sa rigueur avec Parménide. Le raisonnement philosophique