‹ Histoire de la littérature grecque (volume 3)Chapitre 424 sur 467 · OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Si ToD concluait de là qu'il est lo créateur de Thistoire telle qu*on l'entend aujourd'hui et que son livre ressemble de tous points à ceux qui s'écrivent do nos jours, on serait loin de compte. D'une manière générale, tous les anciens ont écrit Thistoire autrement que nous : il en est de l'histoire comme de la tragédie, qui porte le môme nom sous Louis XIV qu'au temps de Périclès, bien que ce nom représente en réalité, aux deux époques, deux choses distinctes. En outre, dans l'antiquité même, Héror dote occupe une place à part.

Quand nous lisons une œuvre d'histoire écrite par un ancien, que celui-ci s'appelle Thucydide, Polybe ou Tacite, nous la trouvons éloquente, dramatique, belle enGn, mais d'une beauté simple, droite, et, pour ainsi dire, un peu grêle. C'est la beauté d'un bas-relief où des personnages peu nombreux sont disposés dans un bel ordre, tous au premier plan. Les attitudes des héros sont nobles et expressives. Mais la foule n'y est qu'indiquée sommairement et la profondeur manque. Les meilleurs historiens de l'antiquité étudient surtout les grandes forces historiques (individus, cités, armées) dans leur jeu extérieur et dans leur action. En fait d'explications, ils ne poussent guère au delà des motifs moraux, des considérations politiques proprement dites, ou des appréciations stratégiques. Quant aux causes lointaines qui ont formé ces âmes, ces cités, ces armées (religion, mœurs, institutions), ou qui rendent possible leur action (Gnances, économie politique, organisation), ils n'y touchent que rarement et en peu de mots. L'histoire qu'ils écrivent n'est ni complexe ni profonde comme celle qu'écrivent les modernes. Elle n'a pas non plus, dans l'exposition, le même respect du document authentique, du fait directement puisé à la source et transmis sans intermédiaire ; elle ignore la saveur de la réalité toute pure ; elle en donne moins la sensation immédiate qu'elle n'en montre le reflet perçu

d'abord par l'œil cl par Tesprit d*un artiste. Bref, clic simplifie et elle idéalise.

Cette différence dans la représentation vient en partie de la différence même des objets représentés Le monde ancien est plus restreint et plus simple que le monde moderne. Dans la cité, si étroite, Tindividu grandi» par Tcxiguité même du cadre. La science commence à peine; Tindustrie est primitive; les arts les plus difficiles sont relativement aisés : la division du travail ne les a pas encore portés fort loin : un orateur athénien, un patricien romain s^improvisent tour à tour généraux ou chefs d'escadre ; l'organisation administrative se réduit à peu de chose. Dans cet état rudimentairc des forces spéciales et techniques, les forces morales ont beau jeu. Et elles s'exercent avec d'autant plus d'effet que les individus sont plus voisins les uns des autres, qu'ils se connaissent, et que chacun est apprécié pour ce qu'il vaut. Elles sont d'ailleurs peu compliquées; car l'âme antique a moins do replis que la nôtre : les conflits entre la conscience et l'État, le sentiment de la difficulté de savoir, Toppression qui résulte pour l'esprit moderne de la multitude des faits et de la richesse même des expériences, sont des complications morales presque dlrangères h l'antiquité. C'est en partie pour cela que les historiens anciens diffèrent des historiens modernes, mais en partie seulement; car l'histoire môme de l'antiquité, quand elle est racontée par un moderne, devient tout de suite autre chose que ce qu'elle est chez un écrivain romain ou grec.

C'est que la différence est surtout dans l'âme de l'artiste ; elle est dans le spectateur plus que dans le spectacle. L'esprit antique se représente la vie universelle comme une série d'existences parallèles qui ne se rencontrent ni ne se mêlent : il est essentiellement polythéiste, malgré les Xénophane et les Heraclite. Aussi, quand il écrit l'histoire, il isole et détache deux ou trois ordres de

Page 1