‹ Histoire de la littérature grecque (volume 3)Chapitre 425 sur 467 · OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

faits (politiques, militaires, moraux) qu'il étudie à part, dans leur suite logique et leur développement rectilîgne : c'est une belle géométrie historique. L'esprit moderne, au contraire, a un sentiment profond et toujours croissant de la continuité des choses, de l'entrelacement indéfmi des actioiïs et des réactions ; il s'aperçoit que tout est dans tout, ou, du moins, que tout tient à tout, que la chaîne des effets et des causes est illimitée, qu'elle a des replis et des détours surprenants, que la raison la plus directe et la plus apparente des choses n'en est jamais la raison dernière, et que, dans cette prodigieuse complexité de l'univers, c'est donner de la réalité une image imparfaite que de trop la réduire aux formes simples où notre intelligence se complaît d'abord. Simplifier et idéaliser vaut mieux, sans doute, que ramasser les faits pêlemêle au risque de mêler l'insignifiant avec l'utile : c'est déjà, pour l'esprit, prendre possession de la matière inerte et y graver sa marque. Mais un art plus savant sait garder aux choses leur complexité naturelle sans les embrouiller, et les montrer dans leur réalité sans oublier do les rendre intelligibles. Quand l'art historique moderne (et par ce mot il faut entendre celui du xix® siècle*) donne vraiment ce qu'il peut donner, c'est là ce qu'il fait. Il était aussi impossible aux historiens anciens de rien faire de pareil, qu'à leur civilisation de ressembler à la nôtre, ou à leur esprit de devancer les découvertes de la science contemporaine. Aussi, ces caractères de l'art antique sont visibles chez les plus grands des historiens anciens. Un Thucydide, un Polybo, un Tacite ont fait des chefs-d'œuvre sans dépasser le niveau qu'assignait à leur pensée le point de développement où losprit antique était parvenu.

Mais Hérodote n'est pas encore arrivé tout à fait à ce

1. Gelai d'un Macaulay, d'un Ranke, d'un Fustel de Goulanges.

Hist. deU Litt. grecqae. — T* II. 36

niveau. La période de malurité deriiistoire ne commence qu'avec Thucydide. Hérodote termine ce qu'on peut appeler la période de croissance de Tart historique. Il occupe un degré intermédiaire entre les essais des logographes et la perfection relative de Thucydide. S'il a pu être appelé le père de Thistoire, c'est qu'il est entré le premier avec pénie (surtout au point de vue littéraire) dans la voie oii Thucydide allait le suivre; mais il ne l'a pas parcourue jusqu'au bout; il se rattache même à ses devanciers au moins autant qu'à ses successeurs. En réalité, il ne ressemble tout à fait à personne. 11 est quelque chose d'unique, et qui ne pouvait être qu'à ce moment précis de l'antiquité. Montrer en quoi consiste au juste l'originalité d'Hérodote, quelle est encore la fraîcheur naïve de son œuvre, quelles en sont déjà l'ampleur et la solidité, comment ces qualités se sont formées, tel est l'objet des pages suivantes.

Hérodote naquit vers 480 K II avait pour patrie Hali-

1. En 484, suivant Pamphila (Aulu-Gelle, Nuits attigues, XV, 23). Cette date n'a aucun caractère de certitude absolue ; elle résulte évidemment d'une évaluation hypothétique tirée d'Apollodore et fondée sur la considération de Vi%\L-fi d'Hérodote, placée en 444 (fondation de Thurium). Ad. Schœll iPhilol.^ IX, p. 193) propose 489. Toute détermination précise est impossible. On fait naître Hérodote un peu plus tôt ou un peu plus tard selon le moment de sa vie où Ton place ses voyajçes. — Sources anciennes sur la vie d'Hérodote : Suidas, vv. *Hp6$oTOc et Havûaatc ; Denys d'Halicarnasse, Jugement sur Thucydide, c. 5. Le traité de Plutarque Sur la Malignité d*IIéi*odote fournit peu de renseignements précis à cet é^ard. Parmi les travaux modernes, il faut signaler : Dahlmann, Herodot, aus seinem Buch $ein Leben, Altona, 1824; Bauer, fferoc/o/^ Biographie (Mém. Acad. Vienne, t. 89, p. 391) ; Baehr, De vita et scriptis Herodoti, dans le t. IV de son édition; Stein, Introduction^ dans le 1. 1, de aon édition;

carnasse *, ville d'origine carienne, mais colonisée ensuite par les Doriens, et surtout profondément pénétrée par la civilisation supérieure des grandes cités ioniennes du voisinage. Hérodote se dit de race dorienne et paraît tenir à cette qualité -. Il n'en est pas moins vrai qu'Halicarnasse, après avoir fait partie de Tllexapole do* rionne, avait Gni par s'en détacher \ sans doute sous rinfluence grandissante do Icsprit ionien. Le dialecte qu'on parlait à Halicarnasse au milieu du v° siècle pétait entièrement ionien, comme le prouve une inscription récemment découverte*, et Hérodote lui-même, par l'esprit et le caractère comme par le langage, est aussi complètement ionien que s'il était né h Kphèse ou à Milet.

Sa famille était noble et riche ^ Elle était en outre intelligente et lettrée. Parmi les proches parents d'Hérodote se trouvait le célèbre poète épique Panyasis, qui fit revivre, selon l'expression de Suidas, l'épopée alors éteinte ^ Panyasis avait fait plusieurs poèmes qui eurent une grande réputation, notamment une Héracléide et des Migrations ioniennes. Cette Héracléide était évidemment un de ces poèmes biographiques qui, suivant Âristote, manquaient d'unité ^ : c'était de l'histoire en vers, comme

Desroiissoaux, Notice, courte, mais très judicieuse, en lôte de son édition des Morceaux choisis cl' Hérodote ^ précédemment publiés par E. Tournier.

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