VÉRACITÉ
qui a visité, comme il le dit lui-même, presque tous les pays décrits par Hérodote, peut se résumer ainsi : Hérodote est un menteur ; les voyages qu'il prétend avoir faits sont en grande partie imaginaires; pour se donner Tapparence d'un témoin oculaire, il copie impudemment ses devanciers sans les citer, surtout Hécatée, à regard duquel il se conduit comme un rival de mauvaise foi et un plagiaire jaloux. Les arguments invoqués à Tappui de la thèse sont nombreux, mais peu solides. Soutenir qu'Hérodote, en dépit de ses affirmations, n'a pu aller à Éléphantine parce qu'il appelle Éléphantine une cité tandis que c'était une île^ c'est oublier, et bien légèrement, qu'il y avait dans cette île une cité mentionnée par Strabon et dont les restes sont encore visibles. Soutenir qu'il n'a pas vu la Haute-Egypte parce qu'il en aurait parlé plus longuement, c'est oublier qu'il n'a rien dit de la Phénicîe, où personne (pas même le nouveau critique), ne conteste qu'il soit allé. Soutenir que, s'il avait été à Babylone, il n'aurait pas commis, dans la description de la route royale de Sardes à Suso, les fautes grossières que nous présentent sur ce point les manuscrits d'Hérodote, c'est oublier que ce passage des manucrits a subi des altérations qu'on peut prouver en quelque sorte matériellement. Opposer à une affirmation précise et vraisemblable d'Hérodote une affirmation vague et peu probable d'Arrien, et triompher de cette contradiction, c'est user d'une méthode critique au moins imprudente*. S'indigner qu'Hérodote, lorsqu'il cite ses prédécesseurs, dise simplement « les Ioniens », au lieu de dire en toutes lettres « Hécatée », c'est oublier
i. J'ai développa ces différents points et quelques autres encore dans la Revue des Études grecques^ 1888, p. 154. On pourrait multiplier ind(^finiment ce genre de critiques à propos de l'argumentation du savant anglais. Cf., dans le Muséon belge de 1888, divers articles du H. P. Delattre (Cyrus dans les monumenls assyriens ; — ^ Vexacli^ tude et la critique en histoire d*après un assyriologue).
que tous les historiens anciens, lorsqu'ils s'imitent ou se copient les uns les autres, omettent généralement de se citer, et qu'Aristote lui-même, citant le Socrate des dialogues platoniciens, dit souvent «Socrate », sans autre explication, et ne se croit pas pour cela coupable de mauvaise foi. Affirmer, pour quelques omissions ou inexactitudes de ce genre, auxquelles personne dans l'antiquité n'attachait la moindre importance, qu'Hérodote haïssait méchamment Hécatée , c'est oublier qu'Hérodot« luimême, dans le récit de la révolte ionienne, a présenté d'Hécatée ot de son rôle l'image la plus capable d'inspirer de l'admiration pour l'intelligence, le courage et le patriotisme de ce devancier dont on prétend qu'il fut jaloux. En résumé, la thèse nouvelle n'a nullement été démontrée. Après comme avant cette vive attaque, on est en droit de croire qu'Hérodote fut un honnête homme et que sa naïveté charmante n'est pas un raffinement d'hypocrisie ^
Mais, sans aller aussi loin que M. Sayce, il est permis de se demander, pour en finir avec ce côté moral de la question, si les sentiments d'Hérodote n'ont pas altéré parfois la vérité de ses récits et faussé ses jugements personnels ; s'il n'a pas été, comme beaucoup d'hommes d'ailleurs honnêtes, plus ou moins partial et passionné. C'est à peu près le reproche que lui faisait Plutarque, avec une véhémence, il est vrai, plus nuisible qu'utile à
1. Ce n'est pas à dire pourtant que le travail do M. Sayce ait été inutile. S'il n'en ressort pas qu'Hérodote soit un menteur, il oblige peut-être à mieux mesurer la différence qui sépare, au point de vue critique, Hérodote d'un savant moderne. Cette conclusion générale, il est vrai, n'est pas nouvelle (voir surtout les belles études que M. Maspero a publiées dans V Annuaire des Etudes grecques, en 1875, 1876, 1877 ot 1878, sous ce titre : Observations sur le Ih livr^ d'Ilérodote); mais elle doit un surcroit de force au livre de M. Sayce. En outre, sur une foule de points particuliers, le savant anglais signale et corrige de la manière la plus intéressante les affirmations erronées d'Hérodote.