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monts Ripées étaient probablement une hypothèse. Il n'est pas sur que la tradition mise en œuvre par Eschyle et par Pindare, malgré la ressemblance qu'on peut aujourd'hui lui trouver avec la réalité des choses, eût alors le moindre fondement scientifique. Hérodote, en mettant la source du Danube chez les Celtes, la mettait du moins chez un peuple réel. S'il y a quelque faute en tout cela, le reproche en doit moins tomber sur l'historien, dont la défiance n'était pas sans motifs, que sur son temps, trop timide ou trop lent à explorer cette partie de la terre habitable.
Sur rhistoire ancienne de l'Orient, qui d'ailleurs n'était qu'une partie accessoire de son sujet, on peut caractériser d'un mot le travail d'Hérodote : il en a écrit l'histoirelégendaire et populaire. « L'histoire réelle de l'Egypte, dit M. Maspero \ H aurait fallu, pour la connaître, connaître à fond la langue du pays et en déchiffrer les écritures; tout au moins se lier avec les prêtres ou avec les Egyptiens instruits. Hérodote ne put pas la lire sur les murs où elle s'étalait h ses yeux encore intacte : les monuments furent pour lui comme un livre dont il s'amusa à regarder les images, sans savoir du texte que ce qu'on voulut bien lui en dire. On lui conta le roman de la construction des Pyramides; on lui conta le roman de Sésostris; on lui conta le roman de Rhampsinitos... Une fois, pourtant, il entrevit la chronologie véritable de l'Egypte, le jour où le sacristain qui le guidait dans les bâtiments du temple de Phtah lui montra un rouleau de papyrus dans lequel étaient consignés les noms de 331 rois qui avaient régné sur TÉgypte... Si Hérodote avait pu lire, ou du moins se faire traduire ce document précieux, il aurait eu à sa disposition un cadre d'histoire aussi exact qu'historien ait jamais pu le souhaiter. Par
i. Annuaire des Études grectpfeSyi^l^, p. 17i. On nous saura grc de repiuduirc ici cette forte page d'mn juge des plus autorisés.
malheur, il so borna à Tadmircr à dislance; on lui fit, en courant, lecture do force noms barbares, et on lui apprit, à titre do curiosité, qu*il y avait, au cours de cette longue procession royale, une femme et dix-huit Éthiopiens *. Aussi bien ne devons-nous pas trop regretter qu*ilen ait élo ainsi... Les monuments nous disent, ou nous diront un jour, ce que flrent les Khéops, les Ramsès, les Thoutmôs du monde réel : Hérodote nous apprend ce qu'on disait d'eux dans les rues de Memphis. » De môme les monuments cunéiformes nous diront ce que firent les rois d'Assyrie; chez Hérodote, nous apprenons simplement ce qu'on disait d'eux dans les rues de Babylone.
En ce qui touche l'Orient plus moderne, la part de vérité est évidemment plus grande. L'histoire de Cyrus et de Crésus, celle de Darius et de Xcrxès, surtout dans les parties de cette histoire qui se mêlent à celle de la Grèce, étaient plus faciles à bien connaître. Le souvenir on était resté plus vivant; les légendes avaient moins déformé la réalité, et l'on peut s'en fier davantage h, Hérodote ; à la condition pourtant de ne pas oublier que, dans les siècles étrangers à la science, les légendes naissent presque en même temps que les faits auxquels elles se ra]iportent, et qu'Hérodote, d'autre part, hellmise toujours un peu les hommes et les choses dont il parle. Chez lui, l'histoire de Cyrus est en partie fabuleuse; Crésus ressemble souvent à quelqu'un des Sept Sages de la Grèce; Darius et Xorxès, avec des parties qui sont bien orientales, en ont d'autres qui sont toutes grecques et tout ioniennes.
Les mêmes observations s'appliquent dans une certaine mesure à la manière dont Hérodote retrace les choses grecques. Pour les périodes anciennes, ce n'est pas, comme pour l'Orient, l'impossibilité de comprendre les
documents qui lo paralyse : mais c*cst Tabsence ou du moins la rareté des documents; car l'histoire grecque aussi, dans les premiers siècles, est une histoire toute poétique, assez semblable (sauf quelques points fixes et bien établis) à celle qu'il recueillait en Orient dans les sanctuaires. Avec les périodes récentes, à partir du Yi^ siècle et surtout des guerres médiques, les choses changent. Les témoignages contemporains se multiplient; les faits positifs sont nombreux. L'histoire d*Hérodote gagne alors singulièrement en solidité. Cependant il importe de bien mesurer cette solidité. L'ensemble est vrai, et ce qui le prouve, c'est la clarté même du récit. Les événements, selon la juste observation d'un historien S « sont présentés par Hérodote dans une connexion si naturelle que nous pouvons le prendre pour un garant irrécusable, même alors qu'il ne nous est pas possible de contrôler son récit des guerres persiques par le rapport d'autres contemporains. » Mais, si la contexture générale du récit est inattaquable, le détail est parfois sujet à caution. Il y a trop d*oracles réalisés, trop d* apparitions de héros, trop de miracles, trop de ces mots qu'on invente après coup, trop de précision dans la peinture de scènes qui n'ont pu avoir que de rares témoins. Quand on lit ces pages vives, brillantes, amusantes, on sent que le fond est vrai, mais que c'est de la vérité volant de bouche en bouche pendant deux générations, embellie et complétée par chaque narrateur, teintée de merveilleux par l'imagination populaire, et recueillie par le pieux historien avec plus de curiosité que de critique. C'est de l'histoire qui s'est faite toute seule et qui n'a pas encore été passée au crible. Nous sommes fort loin de Tliucydide, à tous égards -.
Dans les combats, ce qui attire surtout l'attention d'Hé-
1. Ciirtius, Histoire ffrecguc, t. 11, p. 340 (trad. Bouché-Leclercq). •2. Cf. Nilzsch, l'ehrr llerodots Qu^tteii fiir die Gesch, der Perserkrie-
rodote, ce sont les belles actions individuelles, un acte do bravoure, un stratagème heureux. Les causes plus éloignées, mais plus profondes, de la victoire ou de la défaite, la tactique adoptée, surtout l'organisation des armées en présence, n'attirent son regard que par occasion, pendant de cours instants. Dans le récit de la bataille de Platée, par exemple, il y a quelques mots instructifs sur le désordre des Perses et sur Tinsuffisance de leur armement ^; mais il les dit accessoirement et comme par mégarde. C'est de Thistoire épique et pittoresque plutôt que de l'histoire « pragmatique », selon le mot de Polybe.
La politique aussi est plutôt saisie dans ses manifestations extérieures et finales que dans ses préparations. Sur l'influence des constitutions, à laquelle Polybe attache tant de valeur, il a quelques mots à peine çà et là ^. La discussion des seigneurs perses sur les trois formes de gouvernement ^ est un hors d'œuvre qui no tient à rien et qui n'explique rien; c'est peut-être un écho des discussions sophistiques contemporaines ^ : ce n'est pas une page d'histoire politique proprement dite. On ne rencontre pas davantage chez lui ces analyses pénétrantes de l'esprit des diverses cités grecques, ou ces déclarations générales mises dans la bouche d'un homme d'état marquant, qui donnent tant d'intérêt et de portée à certains discours de Thucydide ^ Hérodote n'a pas de ces vues d'ensemble et de haut sur les principes de la politique.
fjen (Hhein. Mus., t. XXVII. p. 226-2G8) ; Wecklein, l'eber die Tradition der Perserkriecfe (Mém. Acad. de Munich, 4 mars 1876).