III, 80, et VII
Hist. do la Litt. grecqaa. ^- T. II. 39
les aient racontés : par exemple la délibération de Xerxès avec Artaban et Mardonius au début du vu** livre. D'autres, entre Xerxès et Démarate, entre Xerxès et Artaban, sont évidemment, pour une large part, des inventions postérieures aux événements. D'autres, enfin, sont impossibles, comme l'entretien de Crésus et de Solon, qui ne se sont jamais rencontrés. Les Grecs ont toujours aimé à mettre en rapports personnels les hommes célèbres qu'une chronologie complaisante pouvait à la rigueur rapprocher les uns des autres, par exemple Homère et Hésiode, Solon et Anacharsis S etc. Il n'est pas probable qu'Hérodote, avec la conscience qu'il avait de ses devoirs d'historien, ait inventé de toutes pièces des scènes de cette sorte : il a dû en trouver le germe dans la tradition antérieure, soit orale, soit écrite. Mais, sur ces données légères et poétiques, il a librement construit de beaux développements généraux, sans nul scrupule d'exactitude minutieuse, uniquement conduit par l'attrait des idées ou par le désir d'expliquer les événements.
Le procédé était nouveau, comme au reste la pensée même d'introduire de la philosophie dans l'histoire. Mais pourquoi Hérodote, qui aime à mêler des réflexions à ses récits, ne s'est-il pas contente de faire çà et là quelques dissertations plus longues sur des sujets généraux, au lieu de mettre ses réflexions en dialogues et en discours? La sophistique, qui naissait alors, a pu contribuer à sa détermination. Cependant, le caractère des sophistes de ce temps est difi*érent : ils sont surtout dialecticiens, ce qu'Hérodote n'est nullement. Il est probable que c'est plutôt la tragédie, celle d'Eschyle et de Sophocle, qui a fourni à Hérodote cette mise en scène caractéristique. Quoi qu'il en soit, on démêle aisément les avantages et les
i. Cf. Plutarque, Solon^ 6 (fin). L'autorité alléguée par Plutarquo est celle de Patscos, qui disait avoir en lui Tâme d*Ësope : c'est montrer assez clairement le peu de foi que mérite ce genre de récits.
inconvénients du procédé : d'un côté, ce n'est pas assez vrai; de l'autre, cela produit des eflets puissants et dramatiques. Cette manière de faire devait enchanter l'imagination d*un peuple jeune, à peine né encore à la science, et qui ne pouvait manquer de croire qu'il savait mieux quand il voyait mieux. Cela introduisait pour la première fois dans Thistoire non seulement la philosophie, mais encore l'éloquence et l'émotion. Aussi l'exemple d'Hérodote at-il exerce sur les historiens qui sont venus après lui une influence décisive : par la place considérable qu*il a donnée dans ses récits à la parole, au discours général et suivi (fût-ce sous la forme habituelle du dialogue), il a frayé la voie aux harangues politiques de Thucydide et suscité indirectement les discours de tous les autres historiens anciens. Ces discours ont revêtu, sans doute, selon le génie des écrivains et selon les temps, des caractères très variables. Mais en somme ce procédé caractéristique, vraiment durable et vivace, qui ne disparait parfois que pour renaître presque aussitôt, remonte à Hérodote. Or rien n'a plus contribué que Tusage des discours à maintenir l'histoire, chez les anciens, dans cette préoccupation d'art, plutôt que de science, par où elle se distingue si profondément de celle qu'écrivent les modernes. Hérodote est donc par là, comme par sa conception fondamentale de l'histoire, le vrai créateur du genre dans l'antiquité. H ne Test pas moins par son art de composer et d'écrire.
i \. La composition.
Denys d'Halicarnasse a très judicieusement mis en lu-
Gl-2 CHAPITRE X. -- HÉRODOTE
inièrc la nouveauté de la composition chez Hérodote *. Les anciens logographes ne composaient pas à proprement parler : ils traitaient l'histoire d*une ville ou d'un peuple en particulier, se bornant à mettre les unes au bout des autres les informations quMls avaient recueillies dans les temples ou dans les archives. Hérodote, le premier, s*élève au-dessus de cette manière étroite et sèche. 11 embrasse du regard une variété extrême de notions, de traditions orales et écrites, de faits anciens et récents. Dans cette diversité si complexe, il démêle un fait principal, une idée à laquelle tout le reste va se subordonner, celle de la lutte entre les Grecs et les Barbares depuis Crésus jusqiià Xerxès, Par là, pour la première fois, il fait vraiment œuvre d'artiste : d'une matière informe, il tire une image vivante; au lieu d'une chronique et d'une compilation, il compose une histoire. Entre la manière d'Hérodote et celle de ses prédécesseurs, il y a une différence analogue à celle qu'Aristote signale Onement ^ entre la composition de VIliade et do VOdijssec, fondée sur une idée dramatique essentielle, et celle de toutes les Hrracléides, Théséides ou Perséides dont l'unité ne consiste que dans la continuité des faits d*une seule vie. Chez Hérodote, il y a une action; chez ses prédécesseurs, il n'y en avait pas.
Mais cette action, d'autre part, se développe sans hâte et sans rigueur. Elle ne court pas vers le dénouement^ comme il arrive dans le drame . elle s'y achemine avec lenteur et liberté, à travers les épisodes et les digressions, comme une épopée. C'est encore une remarque d'Hérodote que l'épopée, à la différence du drame, admet et aime les développements épisodiques : VOdyssée, après une vive entrée en matière (m médias res), revient en arrière par de longs récits rétrospectifs, enchaîne les
\. Jugement sur Thucydide, c. 5.