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GOO CHAPITRE X. — HÉRODOTE
à découvrir les causes secondes, et, sans nier le NoO; et son acte initial, se garde bien de le faire intervenir partout, parce que, pratiquement, cette explication le plus souvent n'explique rien.
g 5. Procédés d'exposition.
En histoire, c'est la science qui prépare les matériaux, mais c'est Tart qui les met en œuvre. Or Tart, qui peut traduire iidèlement, peut aussi trahir. Le choix des procédés d'exposition est, en cette matière, d'une importance capitale.
Un historien est avant tout un narrateur; la forme du récit est celle qui domine dans tous les ouvrages historiques. Littérairement, un récit peut être plus ou moins agréable, plus ou moins pathétique, plus ou moins brillant. Au point de vue scientiGque (le seul qui nous occupe en ce moment), la question est de savoir s'il donne une idée exacte de la vérité telle que Thistorien Ta découverte. Presque tous les récits d'Hérodote sont charmants, mais quelle imago nous oiïrent-ils de la réalité ? — Beaucoup sont tels qu'un art très scrupuleux et très soucieux de la vérité pourrait les avouer sans hésitation. Mais beaucoup aussi présentent un tout autre caractère. Dans CCS derniers, les plus nombreux peut-être, en tout cas les plus curieux, l'imagination poétique est vraiment souveraine : elle mène tout le détail, sinon l'ensemble; elle donne un corps à ce qui est flottant, des contours à ce qui est vague; elle achève sans cesse l'inachevé, que la science pure eût laissé religieusement tel qu'elle le voyait. Faut-il en citer des exemples? Il s'en trouve à toutes les pages d'Hérodote. Qu'on prenne l'un quelconque de ces petits récits, moitié anecdotes et moitié romans, où les personnages sont si bien en scène, agissant et
causant avec tant de vivacité, de naturel, de bonne grâce : qu'est-ce que tout cela, sinon en somme une sorte de création de l'esprit épique, persistant à vivre ou à renaître chez le fondateur de Thistoire? II est clair que la mise en scène dépasse à chaque instant la donnée documentaire et positive; ces dialogues si vifs, ce n est pas sous la dictée des personnages que l'historien les a écrits; il les a retrouvés en lui-même, par le libre jeu de sa fantaisie créatrice, qu*il n'a pas supposée peut-être infidèle à la vérité, mais qui a refait d'instinct ce qu elle croyait seulement rapporter. Il n'y a presque pas de discours indirects chez Hérodote. Tous les personnages sont sous nos yeux : ils parlent, et nous les entendons. C*estle procédé homérique. C'est aussi le procédé de tout homme du peuple h l'imagination naïve et forte, qui, racontant un entretien, le refait au lieu de le résumer, et le met en action devant nous. Rien de plus vif et de plus amusant; rien de moins scientifique. Il y a là une inGdélilé perpétuelle du détail, une création poétique inconsciente qui caractérise à merveille une période d'art intermédiaire oii l'histoire, partie de VIliade et de VOdt/ssée, déjà tout près de Thucydide par les dates, en est cependant séparée encore par une différence radicale d'éducation intellectuelle et presque de race.
Les discours dont nous venons de parler font partie intégrante du récit et n'ont d'ailleurs, en général, qu'une valeur anecdotique. Mais Hérodote en a d'autres qui sont le produit d'un art plus réfléchi, et qui méritent de nous arrêter davantage : ce sont ceux qu'il emploie à faire connaître les idées générales dont il est préoccupé.
Dans toute histoire qui n'est pas une simple chronique, à côté des faits purement extérieurs, il y a Tâme même de ces faits, c'est-à-dire les intentions des acteurs, les lois qui gouvernent les événements, enfin la vie morale tout entière. Hérodote, qui n'est plus un simple logographe,
fait à toutes ces idées une large place, plus large même parfois que nous ne la ferions aujourd'hui : car des genres lilléraires primitivement confondus se sont peu à peu différenciés, et ce progrès, qui semble conforme à une loi de la vie universelle, a éliminé graduellement de riiistoire certaines catégories d'idées qu'Hérodote y faisait encore entrer : par exemple la politique purement théorique ou la morale purement abstraite. Il y a donc chez lui loute une partie réfléchie et spéculative, distincte des récits proprement dits. Comment s'exprimo-t-elle?
D'abord par des réflexions personîielles jetées à la rencontre. Dans Thistoire classique et grave, celle de Thucydide et de ses imitateurs, le moi do Thistorien se dissimule le plus possible. Chez Hérodote, au contraire^ les réflexions personnelles abondent, coupant sans cesse le récit, naïvement étalées, avec bonhomie et flnesse, à la Montaigne. Cela donne à tout son livre une apparence de causerie où le fil se brise et se renoue à chaque instant. Il juge les personnes et les choses, il raisonne sur les oracles, il dit son avis sur les événements; s'il s'agit de phénomènes physiques et de ce qu'on appelle aujourd'hui « sciences naturelles », il expose ses conjectures et SCS théories avec un laisser-aller très amusant : on voit que, de son temps, la science n est pas faîte; chacun la fait pour son compto, avec son tempérament et son humeur; c'est un sujet do causerie et de spéculation plus qu'un corps de doctrine \ Bref, sur tout sujet, Hérodote est toujours prêt à se mettre en scène et à s'étendre. Littérairement, ce procédé est très naïf ; scientifiquement, il a l'avantage d'être très sincère : il ne dissimule aucun doute, aucune ignorance.
i. Voir, par exemple, ses réflexions sur la formation du Delta (II, 10 et 11), sur les crues du Nil (II, 24-26), sur la vallée du Pénée en Thessalie (VII, 29), etc. Il dit sans cesse : é^alveT^ |io(, â>c f aivtra^ (loi,
IfXllOpLfltt.
Mars Hérodote procède souvent aussî d'une autre façon : il dramatise ses réflexions et sa philosophie; il les place dans la bouche de ses personnages, qu'il met en scène à sa mode ordinaire. De temps en temps, la suite du récit est suspendue; quelques personnages de marque, Crésus et Solon, Darius et les seigneurs perses, Xerxès et Artaban, Xerxès et Démarate, occupent seuls la scène; ils se mettent à deviser sur la politique, sur la morale, sur les lois divines qui président à la destinée. C'est comme un intermède philosophique dans le développement des faits.
A propos d'un de ces entretiens (celui de Darius et des seigneurs perses, sur la meilleure forme de gouvernement), Hérodote va au devant d'une critique. Le récit, sans doute, ayant paru peu croyable \ l'historien y insiste et affirme que les discours en question ont été réellement tenus *. Pour s'expliquer l'affirmation d'Hérodote, il faut bien supposer que l'idée première de la scène lui a été fournie par le narrateur inconnu dont il a suivi l'autorité; mais il a certainement usé lui-même d'une liberté complète dans l'exécution, et l'entretien des seigneurs perses, sous la forme où nous le lisons aujourd'hui, porte au plus haut point la marque grecque. On peut admettre que les sept conjurés aient hésité réellement entre le rétablissement de la royauté et une sorte de partage oligarchique du pouvoir : c'est peut-être ainsi que l'histoire fut contée à Hérodote. Mais tout le reste (notamment les considérations sur la démocratie) est évidemment fictif. Ici donc, la part de vérité est fort petite, et la liberté d'invention fort grande, pour le fond comme pour la forme. Cette conclusion s'applique à tous les autres entretiens du même genre. Les uns n'ont pu avoir de témoins qui
1. Dans quelque lecture, probablement, qu'il en avait faite avant la rôdaclion finale et la publication de son histoire.