Marcellin, Vie de Thuc
tend à son but avec uqc persévérance inflexible; ni celle passion opiniâlre qui enflamme la dialeclique de l'orateur. Ce sont là les qualités d'un art très mûr, très viril, très savant aussi; car elles ne s'acquièrent que par la réflexion et l'exercice prolongé. Hérodote, qui a pu voir les premiers riiéteurs, n'a pas été leur disciple. Il n'a point fait sa rhétorique. C'est encore un poète, un conteur, à qui manque la rude discipline de Técole.
Son heureux génie trouvait dans les récits un emploi mieux approprié. Sans doute, si Ton demande avant tout à un récit historique la rigueur de la composition, la proportion exacte des parties, l'analyse profonde des causes, la suite rapide des efl*ets, le pathétique sévère et dramatique qui résulte à la fois de la force des détails et du mouvement de Tensemble, c'est à Thucydide qu'il faut s'adresser. De même qu'Hérodote ne sait pas construire une période, il ne sait pas toujours non plus subordonner, dans le tableau des faits, l'accessoire àTcssentiel, ou négliger de parti pris ce qui n'est que divertissant. Il se laisse mener par sa curiosité vive, mobile, capricieuse, souvent plus semblable à celle d'un enfant qu'à celle d'un philosophe ou d'un savant. Il n'a pas encore l'art des simpliGcations résolues. Mais si l'on consent à se laisser charmer par des qualités plus aimables et moins puissantes, on trouvera chez Hérodote une foule de narrations qui sont des chefs-d'œuvre : et d'abord, tous ces petits récits courts, anecdotiques et romanesques, dont son livre fourmille. Qu'on prenne l'un d'eux au hasard : par exemple ce joli conte par lequel Hérodote prétend expliquer pourquoi Darius voulut soumettre les Péoniens *. C'est une légende populaire, saisie au vol, avec des tours de phrase à la Perrault, et, sur une donnée naïvement rusée, un mouvement de récit doux, gracieux, un peu traînant :
Il y avait une fois deux Péoniens, Pigrôs et Mantyès, qui, après le retour de Darius en Asie, voulant devenir rois de Péonie, vinrent à Sardes, amenant avec eux leur sœur qui était grande et belle. Ayant observé le moment où Darius venait siéger comme juge dans le faubourg, ils firent la chose suivante. Ils parèrent leur sœur de leur mieux, puis l'envoyèrent à la rivière avec un vase sur la tête, le bras passé dans le licol d'un cheval qu'elle conduisait, et filant sa quenouille. En passant devant Darius, elle attira son attention; car ni en Perse, ni en Lydie, les femmes ne faisaient de la sorte, non plus qu'en aucun autre lieu de l'Asie. Le roi donc, l'ayant remarquée, envoya quelques-uns de ses gardes pour observer ce qu'elle ferait du (fheval. Les gardes la suivirent. Elle, arrivée au bord de l'eau, abreuva d'abord le cheval, puis, quand il eut bu, remplit d*eau son vase, et reprit enfin sa route, ayant toujours le vase sur la tête, la bride du cheval à son bras et sa quenouille à la main. Darius, étonné du rapport des gardes et de ce qu'il avait vu lui-même, commanda qu'on l'amenât en sa présence. Quand elle eut été amenée, ses frères, qui avaient tout observé à quelque distance, s'approchèrent incontinent. Et comme Darius demandait le nom de son pays, les jeunes gens répondirent qu'ils étaient Péoniens et qu'elle était leur sœur. Le roi voulut alors savoir quelle sorte d'honunes étaientles Péoniens, où ils vivaient, et pourquoi ceux-ci étaient venus à Sardes. Ils répondirent qu'ils étaient venus pour se donner à lui; que, pour la Péonie, c'était un pays avec des villes, sur le bord du Strymon; que le Strymon était voisin de rilellespont, et qu'ils descendaient des Teucriens de Troie. Ils dirent tout cela en détail, et le roi demanda si tontes les femmes de chez eux étaient aussi travailleuses que leur sœur. Ils s'empressèrent de répondre affirmativement; car c'était justement pour cela qu'ils avaient tout conduit de la sorte. Aussitôt Darius envoya des ordres à Mégabaze, qu'il avait laissé en Thraceà la tète des troupes, pour lui enjoindre d'expulser les Péoniens de leur pays et de les lui envoyer avec leurs femmes et leurs enfants.
S'il s'agit encore de tracer un tableau vaste, mais plutôt pittoresque et amusant dans le détail que fortement composé, l'imagination d'Hérodote y excelle. Par
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exemple, rénuniéralion de toutes les troupes qui forment l'armée de Xerxès, avec leurs costumes bizarres et l'étrange variété de leur armement, est un morceau d'un vif intérêt ^ : il semble qu'on assiste à ce prodigieux défilé de peuples où apparaissent successivement, à côté des Perses et des Mèdes, coiffés de leurs tiares et de leurs mitres, les Ethiopiens, couverts de peaux de lions, et qui, pour le combat, se blanchissent la moitié du corps avec du plâtre tandis qu'ils peignent l'autre de vermillon; puis les Lydiens, presque pareils à des Grecs; les Caspiens, velus do poils de chèvre; les Chalybiens, ornés d'oreilles et de cornes pareilles à celles des bœufs ; et cent autres nations qui font de cette armée comme un échantillon bariolé de toute la barbarie asiatique et africaine prête à se ruer sur la Grèce. Tout cela est vivement peint, à la fois net et coloré.
Mais comment Thistorien se tirera-t-il d'un de ces grands récits de batailles, si complexes, et où la nature même des événements semble exiger du narrateur un coup d'œil aussi large que précis, avec la faculté de sentir pour son propre compte la dramatique émotion des faits et de nous la communiquer ? Les grandes batailles d'Hérodote ressemblent encore à des contes ; contes héroïques et charmants, mais où le détail tient parfois trop de place, où la hiérarchie des faits n'est pas très exactement observée, où le mouvement général est sujet à se ralentir par des épisodes plus amusants que nécessaires, où rémotion, toujours sincère, semble parfois superficielle; ajoutons pourtant que la poésie, sans cesse, y jette un rayon, et qu'ils ont ce charme d'exposer simplement de très grandes choses. Si l'on compare le récit de la bataille de Salamine dans les Perses d'Eschyle ^ et