APOLLONIUS DE RHODES
Anlimaque, plus tard un Chœrilos, qui avaient èlè franchement des imitateurs, peintres d'une antiquité imaginaire qu'ils savaient fort différente de leur temps, poètes s'adressant à des lecteurs plus qu'à des auditeurs, déjà plus curieux qu'inspirés, mais trop dévots à ta tradition pour s'en écarter de parti-pris, cherchant plus à la maintenir qu'à la renouveler, et ne la modifiant, pour ainsi dire, qu'à leur insu, par l'intrusion involontaire des mani&res de penser contemporaines. Apollonios diffère des uns et des autres. Il n'est ni naïf ni inconscient. Il essaie de concilier, par une habileté savante, tout ce que la tradition peut offrir d'acceptable encore à ses contemporains, avec les sujets, les idées, les formes d'art que réclame le goût alexandrin. Ce qu'il retient de l'ancienne épopée, c'est le merveilleux, les combats, les aventures héroïques, les catalogues. Ce qu'ilyajoute, c'est d'abord l'érudition curieuse : géographie, mythes nouveaux, étymologies, coutumes populaires et naïves, rites exotiques ou surannés; — c'est ensuite la peinture de l'amour. De là, dans son poème, des parties qu'on peut appeler mortes, et des parties vivantes. Les parties mortes, ce sont d'abord toutes celles où il traite les motifs traditionnels, parce qu'il n'a pas les qualités que ces sujets eussent exigées; ce sont ensuite les parties remplies par l'érudition, naturellement réfractairc à la poésie, et surtout à ce genre de poésie, lia fait, au contraire, œuvre vivante et durable dans la peinture de l'amour : là, il a pu déployer tout son talent, qui était considérable, et se montrer plus novateur, plus original, plus grand poète même qu'on ne le dit peut-être communément. Il faut revenir sur ces différents points et les étudier avec plus de précision.
Les règles des genres littéraires, ou, si l'on veut, leur physionomie propre, leur caractère nécessaire, sont établis une fois pour toutes, quoi qu'on fasse, par
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232 CHAPITRE IV. — LA POÉSIE ALEXANDRINB les premiers chefs-d'œuvre qui les ont fixés : il est plus facile (le créer un genre nouveau que de prèler à un genre traditionnel des qualités absolument opposées à celles qu'il a d'abord présentées et dont le souvenir est ainsi devenu inséparable de l'idée même qu'on s'en fait. Pour traiter d'une manière épique les sujets IradiUonnels de l'épopée, il faut que le génie du poHe ail de la naïveté et de la grandeur. Des dieux auxquels on ne croit pas, dont la peinture n'est que spirituelle et jolie, des combats sans ivresse furieuse, des miracles qui n'inspirent aucune terreur sacrée, ne sont pas épiques. Pour la même raison, rien n'est plus contraire au génie de l'épopée qu'une érudition sèche et pédantesque; car rien n'est plus éloigné de la grandeur et do la naïveté. Quel que soit le talent d'ApoUonios, il a l'irrémédiable défaut de ne pas croire à ses dieux, de ne pas s'intéresser aux grands coups d'épéc, de ne pas s'épouvanter des miracles, de vouloir à toute force étaler son savoir de géographe et de mylhographe. Il remplace, en ces matières, l'émotion par l'esprit, le grand par le joli et la poésie par la prose. On peut lire, dans les Argonautiques, les deux premiers chants tout entiers, le commencement du troisième et la fin du quatrième, c'està-dire tout ce qui n'est pas l'épisode de Médéc; sans y ■ trouver quoi que ce soit de vraiment grand. Les épisodes agréables n'y sont pas rares, mais on attendait autre chose d'une épopée. H y a discordance entre le cadre traditionnel de l'épopée et ces détails spirituels, parfois prosaïques, que le poète y enferme laborieusement. Au début, après une invocation académique et froide. Apollonios énumère les Argonautes : c'est un catalogue érudit, précis, sec et ennuyeux. On lance le navire Argo * : les vers sont ingénieux, mais si l'on veut mcsu-