APPLICATIONS ET EXEMPLES
fait pour goûter, dans une politique généreuse, le côté sentimental, qui nous émeut aujourd'hui encore, et que cette disposition lui a peut-être Fermé les yeux sur les mérites, même pratiques, de cette politique. 11 faut cependant noter, pour être tout à fait juste, qu'il défend dans ce passage des hommes d'Étatmégalopolitains, «escompatriotes, violemment attaqués par Démosthëne comme traitroSj et que son plaidoyer, d'ailleurs modéré, part d'un sentiment facile à comprendre .
Si nous passons, de ces. vues générales et philosophiques, à des sujets plus particuliers, nous trouverons diez lui les mômes mérites d'historien Judicieux ol pénétrant. Son récit de la marche d'Aonibal, d'Espagne en Italie, est, dans l'ensemble.ld'une netteté supérieure < . Pour l'apprécier pleinement, il suffit de le comparer au récit correspondant de Tite-Live, plus brillant presque toujours, mais bien moins satisfaisant dans le détail, quoique visiblement inspiré par celui de son prédécesseur '. Tite-Live est pittoresque, dramatique, oratoire; Polybe, plus terne, est plus précis, et fait mieux comprendre les choses. Par exemple, au passage du Rhône, comment Annibal peut-il réunir tant de bateaux ? Tite- Live en donne une raison morale : les barbares avaient h&te de débarrasser leur territoire de l'armée carlhaginoise. Soit ; mais Polybe nous explique qu'il y avait sur leHhône une navigation commerciale très active, et que les bateaux ne manquaient pas; il indique en outre avec précision ce que sont ces bateaux. Dans le passage des Alpes, il y a un endroit difficile oà l'armée semble près d'être arrêtée. Dans Tite-Live, la description du lieu est brillante, mais incompréhensible ; dans Polybe, tout est parfaitement clair; il estévident que Tite-Live, tout en collant soD prédécesseur, a mal saisi l'opération et n'en a
). Polybe, III, 39.S5.
l Tit8-LlT6, XXI, Ï6.3B.
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>Dnâ qu'une idée fort inexacte '. — Le récit de la bataille ! Canncsprèleraitàdes observations analogues :celuitle Ite-Live, très beau de scntïnientet très romain, est bien oins intelligible, quant au détait précis des opérations ilitaires, que celui de Polybe, où ne manque d'ailleun is une sorte de grandeur qui vient des faits plus que ïB mots *. Et c'est ainsi partout: Polybe a toutes les lalités d'un v historien pragmatique », sinon d'unrhéur,et il arrive quelquefois par surcroît à l'éloquence et l'émotion, par la force de la vérité clairement déduite. Nous avons dit plus baut que ses portraits étaient moins !S portraits proprement dits que des dissertations sur s mérites de ses héros. Il convient d'ajouter du moins ic ces dissertations sont instructives, et nous font, en mme, bien connaître les personnages dont il parle. Son lilopémen * et son Annibal * ne sont certes pas viints ; ils ne se dressent pas devant le souvenir avec la îtteté d'une image tracée par un Micheict. Mais on sait éc précisiorij après les avoir lus, ce que l'historien 'ait pu découvrir de leurs qualités et de leurs défauts, I leurs vertus et de leurs vices : les éléments du porait ont été rassemblés avec diligence et soigneusement aminés. Vienne maintenantun artiste, il pourra cométer l'œuvre et dresser la statue.
Polybe a été jugé très diversement. Un rhéteur pu- 3le, comme Denys d'Halicarnasse, devait être surtout uqué de son style et mal comprendre son mérite d'his-
. Polybe, III. B*-5S ; Tite-Live. XXI, St
:. Polybe, III, Uî et suiv. ; Tite-Live, 49 et Buiv.
i. Polybe, X, !i-2*.
. Polybe, IX, 2Ï-88.
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torien. Un délicat, comme Féneton, tout en rendant meilleure justice à ses sérieux mérites, devait Bouffrir de le trouver si prolixe, si raisonneur, si attaché à certaines formules qui ôlent quelque chose à la souplesse infiniment complexe de la vie réelle. Au contraire, des historiens philosophes, un Bossuet, un Montesquieu, l'ont hoDorô de la meilleure manière, en s'inspirant de ses leçons et de ses exemples : ils en ont tiré un profit qui montre, mieux que tout, l'immense mérite de son œuvre. Polybe, en effet, est un grand esprit qui n'est pas artiste. Ce divorce entre la science et l'art, si rare dans la Grèce classique, explique tous les jugements contradictoires dont Polybe a été l'objet. Mais, quand on est irrité de sa manière d'écrire, il convient, pour être juste, de se rappeler deux choses : d'abord que le défaut contraire, l'union d'un très pauvre esprit et d'un art très raffîné, est un défaut beaucoup plus grave, el le défaut ordinaire de son temps; de sorte que, si on le compare à ses contemporains, c'est encore lui, tout compte fait, qui tient le bon bout; — ensuite que, si la vraie valeur des hommes doit se mesurer, en définitive, à l'étendue de leur action, le mérite do Polybe doit être estimé très haut, puisqu'il est une des trois ou quatre intelligences qui ont fait faire à l'histoire, dans l'antiquité, UD progrès décisif et durable. Ce progrès, bien entendu, ae fut pas immédiat ni définitif. Polybe dépassait trop ses contemporains pour être entièrement compris par eux; il reste ime exception. Sa gloire, aux yeux de la postérité, n'en doit être que plus grande, s'il est vrai qu'il suffise de revenir à ses contemporains plus jeunes et à ses successeurs pour retrouver, comme nous allons le faire dans le chapitre suivant, la même Grèce frivole que lui-même jugeait si sévèrement.
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