‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 220 sur 514 · L'HISTOIRE ET LA GÉOGRAPHIE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE ET LA GÉOGRAPHIE

De tout ce qui procède, on est en droit de conclure que la critique littéraire, au premier siècle de l'Kinpiro. fut sur le point de se constituer à l'olat de genre distinct; sous une forme étroite, il est vrai, faute de vues historiques, mais vivante pourtant et adaptée aux besoins du temps. Ce mouvement aboutit chez !es Latins à \' Imlilulion Oratoire de Quintilien. Il se perdit cliez les Grecs dans la sophistique du siècle suivant.

Les évéoements qui avaient eu pour terme la fondation de la monarchie impériale semblaient de nature à favoriser l'histoire, en un certain sens du moins. Sans doute, c'était un grave ineonvciiient pour elle que la suppression de la liberté. Mais, d'un autre côté, l'unité romaine permettait d'apercevoir bien plus clairement la solidarité naturelle des nations, la convcrgenco longtemps latente des événements, et cette lenlc évolution qui peu à peu avait fait passer les races humaines d'un état primitif de dispersion et d'hostilité à un étal final de communauté. Déjà, Polybe, avec une admirable clairvoyance, avait entrevu ce rôle nouveau de l'iiistolre. Le spectacle de Rome absorbant peu à peu tous les peuples lui avait donné l'idée de cette sorte d'histoire supérieure et largement humaine. Un siècle et demi plus tard, quand Auguste, maître du monde, l'organisa d'une manière qui devait paraître alors définitive, combien celte même idée ne dut-eile pas prendre de force, de netteté, d'évidence pour les esprits ouverts et réfléchis! Imaginons en ce temps un homme de génie, observateur et philosophe, un Urec doué,pour les spéculations libres et hardies, élevé par les traditions de sa race au-dessus du point de vue annaliste eL administra-

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384 CHAPITRE II. — D'AUGUSTE A DOMITIEN tif OÙ s'enfermaient trop les Romains, un ccrivaiD el un penseur, un Thucydide ou un Aristote, el représentons-nous Tudmirable tableau qu'il aurait pu nous donner s'il eût voulu retracer à grands traits la marchf inconsciente des races humaines vers l'unité morale el politique.

Il faut croire qu'une si large synthèse était plus diTficile alors à réaliser qu'elle ne le parait aujourd'hui. Peut-être n'avait-elle pas été assez préparée encore par les études de détail; peut-être aussi manquailil aux hommes de ce temps, pour la concevoir el l'entreprendre,, cette sorle d'excitation intellectuelle, de confiance joyeuse et d'audace, qui, en certains siècles, doublent la puissance du génie. Quoi qu'il en soit, il ne fui donné à aucun d'entre eux de la réaliser. Tout au plus peut-on dire qu'elle a été comme un idéal confus et latent, dont l'influence s'est fait sentir plus ou moins à tous ceux qui ont touché alors à l'histoire, même aux compilateurs, mémo aux simples orudils. Cet idéal certainement se laissait entrevoir déjà dans la BiblioiAèjue de Diodore. Il n'était pas entièrement étranger non plus à Denys d'Halicarnasss, quand il racontait les origines de la ville qui avait conquis le monde. \ous allons le retrouver chez Strabon, chez Nicolas de Damas, chei tous les historiens du règne d'Auguste et de Tibère.

Entre tous, c'est Strabon assurément qui a été le plus près de le dégager et de le saisir. Son œuvre, tout incomplète et insufTisante qu'elle est, apparaît néanmoins, en son genre, comme la plus grande de ce temps '.

1. CoRSuIler aurtont aar SIrahon l'cxcellenl Biameti de la Géographie de Slrabon, par Marcel Dubois (Paris. 1891}, où sont indiquas et discutés tous les travaux antérieurs, l'arnii ceux-ci, menlionnons l'article Slrabon de la Biographit générale, dû à Gnitmiaot. et Us Slrahoniana d'Ettore Pals {Rivûla di fiiotogia, I. XV, 3-6).

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De l'homme même, nous ne savons que fort peu de chose'. Né à Amasée dans le Pont, vers l'an 60 avant J.-C., il appartenait à'une famille grecque qui avait eu autrefois des relations avec les rois du pays. Sa fortune lui permît, non seulement de recevoir une éducation libérale et complète, mais, plus tard, de voyager h son gré. Il fréquenta, — sans que nous puissions dire à quelles dates précises ni dans quel ordre, — les écoles de Nysa eo Carie, do Rome, d'Alexandrie. Il eut pour maîtres, d'abord le grammairien et rhéteur Aristodème de Nysa; puis son compatriote, le savant philologue Tyrannion d'Amasée, amené à Rome par LucuUus, et k qui Cicéron confia la première éducation de ses fils ; enfm le philosophe péripaLéticien Xénarquede Séleucie. Il est impossible de dire aujourd'hui quelle fut en lui la part d'influence de chacun de ces maîtres. Strabon d'ailleurs en eut d'autres encore, dont noue ignorons les noms, mais auxquels il dut peut-être davantage : car il se donne partout pour stoïcien, et nous ne savons pas qui l'initia au stoïcisme *. Ajoutons qu'à n'en pas douter il se forma en grande partie lui-même par ses lectures et par ses voyages. Un instinct d'historien et de géographe le poussa à visiter une grande partie de l'Empire '. Il vît l'Asie Mineure jusqu'à l'Arménie, les îles grecques,

1. Blarcel Dubois, ou», cile, ch. I. Nous n'avona sor Strabon qn'oDe notice de deux lignes dans Suidas. Toutes les informations doi«eat être tirées de ea Géographie. Cf. Haseninûller : De Strabomi vUa, Bonn, 1863, et B. NIese, Beitrtlge :ur Biographie Strabo'i, Hermès, XIII.

!. Selon Athénée, XIT, p. t)S7, il aurait connu Posidonioa. Msis Posidonioj avait M ans en 31, quand Strabon n'en avait guère que 9 eu 10. A supposer que le vieux stoïcien ait encore v^cu quelques années et que Strabon ait eu un peu plus lard l'occasion de l'entendre, il n'est pas possible qu'il y ait eu entre eux des tipports suivis.

3. Marcel Dubois, p. 76-84. Schrceter. De Slraboni» ilineribuê, Lipsix, 1S74. — Voir son propre témoignage, Géogr., II, S. 11. Bîiloite ds la Litt. gracqna. — T. T. 35

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386 CHAPITRE II. — D'AUGUSTE A DOMITIEN peut-être la Syrie- fit un long séjour à Alexandrie, parcourut riigyple. vers l'an 20, avec son ami -tlius Salius qui en était gouverneur, traversa la Méditerranée, une partie de la Grèce, visita l'Italie, et séjourna HinB doute plusieurs fois à Rome. Mais, s'il aimait à ïoir, il semble qu'il ail aimé encore davantage à lire, Polybe et Posidonios furent ses véritables maîtres, et ils le firent ce ()o'il a été. Toute sa vie semble avoir ilé ibsorbéo par ses travaux. Riclie et dénué d'ambition, il recueillit des matériaux et les mît on œuvre dans deui grands ouvrages, ses Études hisloriques et sa Gèograohie. 11 vit tout le règne d'Auguste cl une partie de celui ie Tibère : il semble être mort peu avant i'an 25 de lotre ère, en tout cas après le roi Jul)a de Maurianie.

Son premier ouvrage, intitulé Études hisloriçues {'i^- :o:ixà 'Jxo[iv/i[ixTa), ewt aujourd'bui perdu '. 11 dut le îoniposer dans la première partie du règne d'Auguste, !>st-ii-dire au temps où Dcnys d'Halicarnasse écrivait ion Histoire primitive de Rome, mais dans un tout autre isprit. Ces Éten/es remplissaient quarante-sept livres, ^es quatre premiers formaient une sorte d'introduction, lù l'auteur rappelait peut-èlre les principales époques le l'bisloire du monde jusqu'au second siècle avant nore ère -. Les conquêtes de Home, du moins les prenières, devaient y être brièvement résumées, car lau-,

1. l''raf,'iii.?nls dans G. Millier, Frag. Hisl. Cr^c. Cas. t. IIl,

2. D'aiirôs un passago de la Géographie (II, p. TO : Kai r.nîv 5' nr.plcv ciel xf.iov xstiEeîv ToA-m -jnc^ [lvt,^. aii(o|i.ivDi( xa: 'Wi^iiifti pàSji;),tni a cruquu Strobon y avait raconté, au moins en abrûgé 'liisli>irc d'Alexandre. Cetn est tout à fait invraisemblable. Le pasage lie SlralMjn a i-tû bien expliqua par M. Schwarz (art. Arrianus,' ans Pauly-Wissova. p. 1243-12ti). Il a'agit simplement de notes UL' Slralmn a prises sur l'oxpiidition d'Alexandre, pour les parties e s.T Oiograpliie qui se rapportaient aux pays que le conqu^ranl voit fait connaître.

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leur n'avait pas voulu refaire le r6cit de Polybe. Le sien commentait proprement à la date où Polybe s'était arrêté, c'est-à-dire à la destruction de Carthage en 146, et, à partir de là, se développait jusqu'à la fondation de l'Fmpirc, en (|uarante-trois livres, dont l'ensemMe constituait ce qu'il appelle lui-même la Suite de Polybe

Comme le titre l'indique, c'était plutôt une série continue Il d■|'•t^lllp^^ » ou de o notes » qu'une histoire proprement dite. Strabim lui-même a délini son dessein : il avait voulu faire, noua dit-il, un ouvrage utile « à la pliiiosupble morale ». où tout le monde pût trouver à s'insiruire : et . pour cela, laissant de côlé les meims détails, il s'était attaché seulement aux hommes et aux choses dignes de mémoire '. Il s'adressait, non aux éruiiits. ni aux spécialistes, mais à tous les esprits qui aimaient à juger et qui voulaient connaître les grands traits de l'histoire. Grecs ou Romains indifféremment, en particulier à ceux qui exerçaient des cliarges (toÙ; ev Taï; 'iT.î^yjX^, parce qu'ils avaient plus besoin que les antres de celle sorte d'expérience humaine ; et il se proposait de leur donner des leçons pratiques, faciles à retenir, au moyen de récits qui se liraient agréablement.

Ce point do vue large, élevé, vraiment universel, Slrabon le devait à la fois à Polybe, son maître, et à l'influence de son temps. C'était peut-être par là que

1. Suidas, ItoXOSio;. Strabun, Géogr., Kl. p, àlZ, et le [lassiiKe reluLifà Alexandre, Géogi:, 11, p. ÎO.

!. C^irgr., I, p. 13: Atônip r,|iîÎ4 i[!itO(T|X«|i!v ii;o|jvr,|iai-:a Wtopixi, ïpT,9:|U, û; ïirD>a|iSc!vo(iiv, ii( ti(i ifii,r.i{i mbi KoXiiiXTiv ;i),Dvoff9[v. Voir (même passago. lignes précâdondis) rommont il di'fliiit rL'u\ qn'il appelle no^biTixoi: ce moi, bous l'inlluenctt du latin cmtit. tUit devL-nu à peu, près synonyme de tXiCtlepoi «ai çiioooîoOïtE; ; il implique pour lui une Mucallon libérale, en dehors du touli' spi'- (ialili^ proftissionnello. Slralion ajoulu. en parlunl du ses Étudfs

li'ilorique$ ; jxtî liitip; Toù; inipaviîî Svîpi; «al piou; tuï-^àvei hvt(|i)];. fi !i \Lixpà la'i Sio^a icapa},i!i»tai.

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son ouvrage $e di6ting;uait à première vue de l'ouvrags analogue de Posidonioa (loropÎK -h [letoI noXùSiov), qui semble avoir été plus annalislique, plus abondant en détaits d'érudition et de curiosité morale '. D'ailleurs te; récit de Posidonios n'embrassait qu'une cinquantaine d'années; celui de Strabon s'étendait à plus d'un siècle. Il est probable, en outre, — et les fragments conGrment cette conjecture, — qu'il avait insisté justement sur les événements de la dernière période, dont Posidonios ne parlait pas, sur les guerres de Lucullus et de Pompée e» Asie, sur les allaires du Pont, d'Arménie, de Syrie, événements qui l'intéressaient lui-même personnellement. Plusieurs citations faites par FI. Joseph prouvent qu'il avait donné de bien curieux renseignements aussi sur les Juifs, leurs établissements en Egypte et en Cyrén^ïque, et leurs rapports avec Rome '. Pour composer ceigrand ouvrage, Strabon'avaît lu et dépouillé un grand nombre d'histoires, partielles ou générales, notamment tos écrits de Timagène, d'Asinius PoUion, d'Hypsierate '; mais on peut croire qu'il avait su choisir et proportionner ses emprunts, en restant fidèle à son dessein original.

Toutefois, ce ne sont pas ces Études historiques qui ont fait vivre le nom de Strabon; sa réputation est fondée sur un second ouvrage, la Géographie ou Études géographiques (rïWYpaçwa, sous-ent. xmo[Lvri^<tTtii), qui nous a été conservé presque en entier.

f*ar le dessein fondamental, ce second ouvrage, composé dans les premières années du règne de Tibère *,

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