‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 301 sur 514 · I-UGIEN; son ROLE · texte numérisé non relu

I-UGIEN; son ROLE

(létaclier résolument. CelU- rupture a décidé de son avenir ot lui a fait une place à part entre ses contemporains. Etant donnée la faveur dont l'opinion entourait alors cet iirt d'école, une telle résolution impliquait une remarquable hardiesse. Et ce qui en augmente le mérite, c'est qu'elle provenait surtout d'une honorable révolte de sincérité. En quittant la rhétorique pour mettre son talent au service d'une certaine philosophie, Lucien a eu la pensée qu'il quittait un art de mensonge pour se donner à la vérité '. La déclaration de principes qu'il jette fièrement à ses ennemis dans le Pêcheur est certainement l'expression du sentiment dont il a voulu faire la règle de sa vie ':

Lucien. Je suis un homme qui hait les fanfarons et les charlatans, qui déteste les mensonges et les hflbleries, qui a en horreur tous lee coquins qui en tiennent plus ou moins. Or il y en a beaucoup, comme vous savez.

La philosophie. En vérité, voilà une profession qui doit te valoir bien des haines.

Lucien. Tu as raison: aussi tu peux voircombien de gens me détestent et à quels dangers m'expose leur aversion. Né> anmoinsi je possède aussi un autre art, tout opposé, qui consiste ;i aimer. Oui, j'aime ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est simple, en un mot tout ce qui mérite d'être aimé. Seulement, je dois avouer qu'il y a peu de gens auxquels je puisse fa're l'application de cet art.

Ce n'était pas le fait d'une nature vulgaire que de s'engager ainsi devant le public par une profession de foi qui n'admettait point de retour. Et, d'une manit^regé- □érale, on ne peut pas dire que Lucien ait manqué à cet engagement. Durant toute sa carrière d'écrivain, il n'a cessé de dire des vérités à ses contemporains; il en a dît plus peut-être qu'aucun des écrivains du temps. Il

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CÛO CHAP- IV.— SOPHI.STlQUt: SOUS LES ANTONINS avait déclare qu'il voulait ftiire de la pliilosupliic à sa manière, une pliilusopliie pratique, HÎncère a\anl tout, et il en lit jusqu'à son dernier jour. La seule question est de savoir s'il y avait en lui assez de clairvoyance, assez de réflexion, assez de largeur d'esprit, pour lui permettre d'asseoir son œuvre sur des principes fermes. Sur ce point, on se sent oblig-é à quelques réserves.

Comme moraliste, bien que Lucien ait subi en quelque mesure l'influence du cynique Ménlppc, sa tendance générale l'inclinait plutùt vers l'épicurisme, sous sa forme intelligente et modérée. Son idéal se réduisait à vivre sagement, à se défendre des illusions, à ne s'attacher très fortement à rien, à ne s'asservir à personne. Une telle morale se prctail bien à la satire : elle mettait celui qui la professait en bonne posture pour décrire le spectacle de la comédie humaine; car elle le dégageait des passions communes, elle le plaçait à distance suftisante de la foule, et elle lui faisait apercevoir les choses d'un autre point de vue que le vulgaire. Mise au service d'une intelligence fine, naturellement critique et moqueuse, elle lui offrait en outre bien des resttourccs pour traiter d'une manière piquante la plupart des lieux communs de la sagesse. Mais si elle allait jusque là, elle s'arrêtait là. (détail une morale négative on son fond, qui, n'ayant point de véritable idéal, ris quait de demeurer médiocre et inféconde. Lorsqu'elle avait montré aux hommes qu'ils agissent follement en mainte circonstance, qu'ils se dupent eux-mêmes, se contredisent, poursuivent des chimères, manquent à leurs principes, qu'en résulLait-il ? Ce saliriquc, si sûr de lui. aurait-il donc voulu qu'ils vccussenl sans ambition, au jour le jour, sans rieit tenter de grand, sans rien aimer avec passion? C'était là ce qu'il semblait demander; et en prenant ce rôle, il n'élait pas assez philosophe pour s'apercevoir qu'il s'attaquait au fond même

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de la nature liumaino, s'il n'y a de morale vraiment utile que celle qui olire un but élevé à l'activité. Les grands moralistes du temps, un Épictéte, un Plutarque, un .Marc-Aurèle, avec une part d'illusion plus ou moins grande, ont eu tous le sentiment de cette nécessité : et de là l'eflicacité de leurs enseignements, qui est durable. Lucien, avec tout son espril, n'a jamais touché personne au cœur, et ses meilleurs morceaux de critique morale, un peu à cause de cet esprit même, mais beaucoup aussi pour la raison qui vient d'être indiquée, font en somme l'effet de développements surtout littéraires. Ils visaient à plaire : en plaisant, ils ont épuisé toute leur vertu.

D'ailleurs, ce qui oonfirme encore cette impression, c'est que, malgré une précision apparente et purement dramatique, les portraits qu'il trace sont vagues. Les défauts, les vices, les ridicules qu'il nous met sous les yeux sont de tous les temps, et ils nous sont présentés en ce qu'ils ont de toujours identique. Malgré quelques exceptions, nous ne voyons guère dans ses écrits les hommes de son siècle. II nous montre le ricbc, le pauvre, le caplateur de testaments, le tlallcur, mais non pas la famille ou la société grecque au temps des Antonins. Il semble presque toujours que ses persoimages soient pris dans la littérature antérieure, plutôt que dans la vie réelle. Mettons à part quelques portraits de pbilosoplies et do rhéteurs, et quelques scènes du pamplilcl Sur ceux qui se font salarier. Encore ces rhéteurs et ces philosophes sont-ils peints surtout par le dehors et en traits un peu convenus. Ma fait, Lucien a glissé ses personnages dans les formes typiques qu'il empruntait à la comédie d'autrefois. Ce qu'il ne savait pas faire, c'était do pénétrer d'un coup d'ii'il profond jusqu'aux misères réelles do la société contemporaine, de démêler et de mettre en relief, dans des cas particuliers, les rai-

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602 OHAP. IV.— SOPHISTIQUE SOUS LES ANTONINS sons générales de son déclin. Lorsque nous en devinons quoique chose dans ses descriptions, c'est le plus souvent à l'aide d'autres témoignages, en nous appliquant à découvrir éans ce qu'il a écrit beaucoup plus qu'il n'y a mis.

Comme représentant do la pensée libre, Lucien a eu le mérite de faire éclater le ridicule, le scandale, la puérilité des mythes qui servaient de fond à la religion gréco-romaine. Dans cette guerre à la crédulité, il se rattache à l'épicurisme, et il va jusqu'où allait l'épicurisme, c'est-à-dire jusqu'à la négation de la providence divine. Il est douteux, malgré la vigueur et la constance avec lesquelles il a soutenu ce combat, qu'il ait eu, comme Voltaire par exemple, une intention arrêtée de propagande. Celaétait difQcîle en un temps où les écrits se répandaient lentement et ne sortaient guère d'un cercle assez restreint. D'ailleurs, lui-même ditnettemeat que, quoi qu'on puisse écrire ou publier, l'immense majorité de l'humanité est destinée à rester le lendemain ce qu'elle était la veille '. Son principal objet était donc de se satisfaire lui-même, en amusant un public choisi, qui pensait comme lui. Bien entendu, cela n'empécho pas qu'il n'ait fait une chose bonne en soi, en protestant au nom de la raison contre des sottises humiliantes et dangereuses. Si l'on approuve chez les apologistes chrétiens contemporains la satire du polythéisme, il n'est que juste d'en savoir gré aussi à Lucien, qui lui a donné une forme bien autrement vive, brillante, et propreà éveiller la réflexion critique. Toutefois, pour l'apprécier, dans ce rôle même, à sa véritable valeur, plusieurs observations no doivent pas être perdues de vue.

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