‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 304 sur 514 · LUCIEN; SON STYLE · texte numérisé non relu

LUCIEN; SON STYLE

en nous amusant; il no prend pas possession de nous complètement. Un vrai humoriste doit avoir plus de sensibililc qu'il n'en a. Rien ne charme comme un peu de bonté sous l'ironie, la sympathie sous la satire. II y a de la sécheresse dans celle de Lucien.

Ces premières remarques prennent plus de force et de précision, si l'on passe, de l'analyse de ses qualités naturelles, à l'élude de son style et de ses créations littéraires.

Ce qui frappe le plus dans son style, c'est un curieux mélange d'imitation et de spontanéité. Pas plus qu'aucun de ses contemporains, Lucien ne puise directement dans le langage parlé autour de iui. Sa connaissance du grec, si familière et si fine qu'elle soit, lui vient surtout des livres. Dès sa jeunesse, il avait commencé à lire les auteurs classiques, et, pendant toute sa vie, il n'a cessé de les relire. Il sait par cœur Homère et Hésiode, il a présents à l'esprit mille souvenirs tles lyriques, il connaît à fond les poètes de la tragédie et ceux de la comédie. Parmi les prosateurs, il a lu et relu les grands historiens cl les philosophes, Hérodote et Thucydide, Platon et Xénophon, il a la mémoire pleine des orateurs, notamment de Uémoslhène. Grâce à une remarquable facilité d'assimilation, il est devenu dans leur commerce un véritable altique,non pas un attiquc exclusif, étruit et intolérant, comme quelques-uns de ses contemporains, mais un attique comme les hommes distingués de l'ancienne .\thènes, qui ne dédaignaient rien de ce qui était grec, ni Homère, ni Hérodote, ni les Ioniens, ni les Doriens. Voilà d'où il tire presque tout son vocabulaire, sauf quelques mots plus récents, qui lui échappent par mégarde, ou qu'il admet pour ne pas affecter un purisme étroit; voilà aussi d'oii lui viennent quantité de locutions, de tours, de proverbes, de '

608 GHAP-IV.— SOPHISTIQUE SOOS LES ANTONISS citations, de réminiscences ', Dans ce mélange d'emprunts, il est dirficile de dire qut^l est l'élément qui prédomine. Toutefois, d'une manière générale, c'est la langue élégante de la prose du iv" siècle, ou celle de la [Hicsie du même temps, en ce qu'elle a de très voisin de la prose, qui semble avoir eu le plus d'influence sur la sienne. Sa manière d'écrire rappelle surtout celle de la comédie moyenne et nouvelle, probablement aussi celle d'autours perdus tels que Bion le Borysthénite ou Ménippe de Gadara.

Mais quelle que soit, dans son style, la part des éléments traditionnels, il est incontestable que sa personnalité d'écrivain y éclate partout. Ce vocabulaire, qu'il doit à ses auteurs, il le manie avec une prestesse chaimante; le mot vif, amusant, inattendu, lui arrive sans qu'il ait l'air de le chercher ; et pour varier les nuances, détailler les incidents, souligner les elfcts, insinuer les Bous-entendus, il a une souplesse et une richesse verbale des plus rares. La finesse est un des caractères les plus frappants de sa- langue ; elle est exquise, soit dans les traits satiriques, soit dans les descriptions plaisantes, soit dans l'appréciation des œuvres d'art, dont il parle en connaisseur avec une délicatesse qui a été souvent remarquée et louée à bon droit'. Cette finesse n'a rien do laborieux ni de cherché. Elle s'allie le mieux du monde à la verve, à la malice, à l'entrain et au mouvement, à toutes les qualités vivantes et brillantes. Elle n'exclut pas non plus la force. Bien que Lucien préfère en général le tour ironique, il trouve, quand il le faut, des expressions véhémentes, qui détachent, avec une

1. A. Du Meanil. GrammalicM, quain Lucianui in acrijilit luù secalus Mit, ratio cum anliqaorum alticorum ratione comparatur, Stolpa. 1S6T ; Sam. Chabert, ï'AllicUme dt Lucien, Paria, 139T.

S. H. BlOmner. De locit Luciani ad ai-tem speclanlibia, Beilln, ISGS; Archaeolûgiiehe Sfudien ta Lacian, Breslau, ISGT.

LUCIEN; SES CRÉATIONS LITTÉRAIRES 609 sorte de brusquerie et d'àprelé, certaines proleslatîona. Sa phrase, très habilement conduite, est pourtant libre et souple. Dana la conversation, elle est brève, vive; elle pose la question avec malice ou naïveté, lestement; elle jette la riposte comme un trait; ou elle peint naïvement les nuances de l'embarras, du dépit, do l'impatience, do la surprise, de l'ébahisBemcnt. Dans la description, dans le conte, elle est alerte, dégagée, Qne et souvent perlitle, très pittoresque par ses mouvements irrégulierg, ses arrêts, ses détours, ses élaas; elle sait se faire lente, analytique, curieuse, pour mettre en valeur les détails qui plaisent ou qui amusent, comme aussi courir, quand il le faut, ou même voler, pour arriver plus vite aux bons endroits. Dans le raisonnement, dans le développement des idées, elle s'affranchit volontiers de la régularité de l'école; la pensée qui est en elle aime à se modifier chemin faisant, à s'étendre, à jeter en passant des aperçus secondaires, mais non pas au point do se perdre dans les chemins de traverse; elle est toujours lancée vivement, vers un but qu'on devine, qu'elle laisse voir, qu'elle atteint. Il y a dans toute son allure une maîtrise qu'on no trouve au même degré chez aucun autre écrivain du temps.

Ce qui est vrai du stylo de Lucien l'est aussi des genres littéraires o£i il aexcellé. Les types auxquels son nom est attaché sont faits de pièces d'emprunts, adroitement choisies et ajustées. Mais, en les ajustant ainsi, il a fait œuvre de création.

Comme il nous le dit lui-même, ce sont les dialogues des philosophes socratiques qui ont été ses premiers

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modèles; c'est en les lisant que l'idée lui est venue de ce qu'il pouvait faire; mais l'élan décisif, il l'a dû à Ménippo et aux poêles de la comédie atliquo. — Les socratiques, et surtout Platon, lui ont appris l'art de faire causer des personnages, de conduire une discussion avec naturel, sans pédantisme, de façon à nous montrer des hommes, qui no fussent pas dos dissertations affublées de noms quelconques. L'Hermolime laisse voir ce qu'il leur a dû ; et le même art se retrouve dans tous ses dialogues, sans en excepter les plus fantaisistes. — Quant à cette fantaisie même, c'est cliez Ménippc et chez les poètes de l'ancienne comédie qu'il en a trouvé l'exemple. Les inventions de Cratinos el d'Aristophane ont été le modèle des siennes. Sans eux, sans doute, il n'aurait jamais eu l'idée des conceptions amusantes où s'encadrent si bien ses satires. Mais peut-être, sans Mé nippe, n'aurait-il pas senti, comme il l'a fait, de quelle manière on pouvait les accommoder au goût de son temps et à ses moyens de publicité. Ménippe, — que nous connaissons d'ailleurs assez mal, — avait trans|>orté, le premier, le genre d'invention de la comédie ancienne dans des compositions destinées à un tout autre public. En montrant qu'elles pouvaient se passer de décors et de costumes, il tes avait rendues propres & un emploi nouveau, et mises à la mesure de cet emploi. Donc l'influence de l'ancienne comédie sur Lucien est inséparable de la sienne, et on ne saurait distinguer entre l'une et l'outre. Instruit par lui, Lucien est remonté ensuite directement jusqu'à cette comédie même. Les imitations de détail qu'on en pourrait citer abondent dans ses dialogues; mais c'est l'imitation générale, celle qui tient à la conception même du genre, qu'il était important de signaler ici '. Ce genre, du reste, n'est pas le moins du monde

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