‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 356 sur 514 · ORIGINES DE LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

ORIGINES DE LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE

elles tendaienl à substituer l'exaltalion du scnlimoiit. Ces tendances, jusqu'ici, s'étaient à peine manifestées dans la littérature ; mais elles devenaient singulièrement puissantes dans la société, et l'heure approchait où elles devaient trouver leur expression dans les productions de la pensée. Au m" siècle, elles allaient susciter le néoplatonisme. Mais déjà, elles apparai.ssaient bien vivement dans la littérature chrétienne, qui commençait à attirer l'attention. Occupons-nous duQC maintenant de ses premiers représentants et de leurs œuvres, pour essayer de montrer comment ils tendaient à transformer l'hellénisme, non seulement lorsqu'ils le combattaient ouvertement, mais alors même qu'ils lui faisaient do larges emprunts et mêlaient ses idées aux leurs.

Ce serait sortir du cadre de cet ouvrage que de reprendre ici l'histoire de la littérature grecque chrétienne à ses commencements, pour en suivre toute l'évolution. Cette histoire, pour peu qu'on voulût entrer dans les questions cssentiellesqu'ellcsoulëvo.formeraitàelleseule la matière d'un gros livre '. D'ailleurs, nous ne nous oc-

1. Parmi les ODTragea généra.ux qui traitent ilc ce sujol, les plus autorisés aujourd'tiuî sont : J. DonaJdson, A crilical hMory of ChrisCian liltrature and doctrine front Ike dralh of tht apoatla lo the Nieene council.ijondres, KBQiKrùger.Geschichltderallchritlliclien LU teraturin (<enfrttendreiJaArAuniJ«rfrn,Pnburect Leipzig, IS9S;Haroack, Geiehiekte det aUchràllichen Litei-atur bit Buiebiut, 3 vol. parus, Leipzig, 1893-1897 ; Bariii-nhewer. Palrologie, Freiburg, 18!)* ; P. Batiffol. Ancitnnt» littératures chrélienna. Littérature grecque. Parla, 1B9T. Il faut ajouter Reoan, Us Àjxitres, S. Paul, VAnléckrisl, Itt Èvangilet, l'Églite ckrétieane, Marc-Aurile, gùrie d'oiivragoE qui étudient plutût le développement du christianisme que celui de sa littérature, mais où la litliSrature chrétienne primiti7e tiunl na. lurelloment une grandu place.

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cupons ici que de riicllénismc et de ses destinées. Or une bonne partie de cette littérature, bien qu'écrite en grec, est en réalité étrangère à rhellénisme : elle n'en a ni l'esprit, ni la tradition, ni les caractères propres; pendant assez longtemps même, elle l'ignore, ou peu s'en faut, et elle est sans influence sur ceux qui se meuvent dans sa sphère. r*ous ne devons ici la prendre en considération qu'à partir du moment oii elle entre vraiment en contact avec la pensée grecque, et' il suffira, pour tout ce qui précède, de dire brièvement comment s'étaient constituée^ sa force et son originalité.

La littérature chrétienne commence par des lettres, des écrits d'enseignement élémentaire, des visions et des récits '. Depuis le milieu du i" siècle, ou les dernières aimées du règne de Néron, nous voyons se succéder des épitres émanant soit des apùtres, soit des diverses communautés chrétiennes et de leurs chefs ; c'est par elles que ces communautés sont en relations les unes avec les autres. Ces épitres traitent des choses du jour, elles contiennent des avis, des réprimandes, des informations pieuses, souvent aussi des enseignements. Quelquesunes sont en quelque sorte impersonnelles : elles ne.\priment que les sentiments généraux des églises naissantes. D'autres, et entre toutes les épitres de l'apôtre Paul, sont marquées fortement à lompreinte do leur auteur; elles révèlent son âme tout entière. Les écrits d'enseignement proprement dits n'ont rien de cela : ce sont, dans cette première période, desœuvresanonymes, impersonnelles, uniquement destinées à conserver des croyances ou des préceptes dont on tient à fixer la tradition. Les vision^, telles que V Apocalypse de Jean, le

1. Nous ncilistiDeuons pus ici entre les écrits canoniques et les écrits npocryphes ; tnr, au iioînt de tuc littéraire, cette distinction n'aiirail éviilciiiuient aucune raison d'être.

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OBIQIN'ES DE L\ LITTÉRATURE CHRÉTIENNE 729 Pasteur d'Hermas, présentent naturellement un intérêt très supérieur, du moins pour qui cherche plutôt des âmes que des dogmes : on y sent vivre tous les sentiments et toutes les passions, les espérances, les craintes, le mysticisme ardent et naïf, qui s'agitent alors dans la conscience chrétienne. Mais rien ne vaut, pour la nouveauté de l'inspiration, pour le charme, la beauté morale, les récits variés dont le type le plus achevé se trouve dans les Évangiles. C'est là que le christianisme apparaît vraiment dans sa grâce primitive, qui a conquis le monde.

Si l'on réunit par la pensée toutes ces formes diverses, il est possible d'en dégager certains traits dans lesquels Be résume ce qu'on peut appeler la nouveauté littéraire du christianisme.

D'abord quelque chose qu'on est fort en peine de définir et qui est proprement « évangélique ». Une sorte de puissance douce, faite de simplicité populaire, de certitude pieuse, de détachement et de tendresse., associés dans une vision permanente d'idéal. Germe fécond qui est la vertu même du christianisme, son élément divin, celui qui procède directement de son fondateur. Une fois la période primitive passée, quand le christianisme grec deviendra raisonneur et théologien, cet élément se cachera souvent, dans les œuvres littéraires, sous la véhémence des passions et sous le jeu subtil des idées ; rarement néanmoins, il disparaitra tout à fait : et ce qui en restera visible ou sensible sera justement la goutte précieuse de myrrhe que le christianisme aura versée dans le rationalisme antique.

Mais, par ses antécédents, le christianisme est juif, et , en conséquence, il jettera aussi dans le courant de la pensée grecque bien des éléments de provenance judaïque. On peut en distinguer surtout trois, dont l'importance sera capitale. En premier lieu, un élément popu-

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730 CIIAP. V. — HELLÉNISME ET GIIRISTIANISIIE lairc,aiiquel les évangiles donnentunc autoritédurable, et dont l'influence se fera sentir chez tous les écrivains grecs chrétiens. Ensuite, un élément rabbinique; car plusieurs des apôtres, et Paul principalement, ont subi fortement l'empreinte de la science des docteurs juifs; et de là, une sorte de dialectique particulière, une méthode didactique qui n'est pas grecque, et qui passera en partie des épttres à toute la littérature chrétienne. En troisième lieu, un clément prophétique emprunté à l'Ancien Testament : images hardies, brusquerie des tours, àprcté du Ion, comparaisons et paraboles, parallélisme do la phrase, expressions violentes ou lyriques, transformation de la prose en une sorte de poésie par l'oubli ou le mépris des qualités rationnelles, sacriliées aux formes de l'inspiration.

Ces éléments nouveaux, mis en œuvre par des hommes de talent, vont apporter un supplément de forco à l'art hellénique décllnaat. Maïs ils étaient, parleur nature, trop différents de ceux dont cet art était fait peur s'y associer harmonieusement. Il y aura donc invasion plutôt que fusion intime: et de cette perturbation puissante, nous verrons peut-être sortir quelques grandes œuvres, mais non des œuvres achevées.

C'est par le genre apologétique que s'établit, dans le premier tiers du second siècle, le contact entre la littérature chrétienne et l'hellénisme '. Les apologistes chrétiens sont presque tous des hommes sortis des écoles grecques. Plus ou moins initiés à la philosophie et même à la rhétorique, dans leur jeunesse du moins, ils gardent, sous les habitudes nouvelles de leur pensée, quelque

l.Pour la bililiographie gi'néralo des Apologisics, voir ci-dea- BUS, p. 657. On trouvera, dans le lome IX du Corpus Apologrtarum d'Otto, unu étude générale de dom Marran sur les apologistes du second siècle.

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LES APOLOGISTES CHRETIENS DU II* SIÈCLE 731 chose de cette éducation première. Ils s'adressent à ceux ({ui détiennent le pouvoir, empereurs, magistrats, sénat, pour repousser à la fois les griefs de l'autorité publique et les calomnies de l'opinion populaire. Leur but est d'établir que le christianisme ne menace en rion l'État, qu'il est pur, non seulement des infamies dont on l'accuse, mais aussi des mauvaises intentions qu'on lui prête, enfin et surtout qu'il a pour lui la vérité. Chez la plupart d'entre eux, cette dernière vue prédomine. Au lieu de se défendre, ils attaquent. Ils décrient le paganisme, ils en montrent librement les absurdités et les hontes, et, en face de ces croyances condamnées, ils établissent les leurs. Satire d'une part, exposé dogmatique do l'autre. La satire a chez eux une franchise qui on fait le prix; elle n'est ni piquante, ni habile, comme la moquerie de Lucien ; elle est naïve, rude, maladroite, mais forte; elle s'attaque sans ménagements aux choses ofiicielles, au culte public, aux jeux du cirque, à tout ce que la philosophie même souffrait ou excusait >.

On est surpris que de telles choses aient pu être écrites dans l'Empire. Mais il faut songer qu'elles échappaient sans doute, par leur nature même, à la répression. 11 n'est pas probable qu'elles fussent publiées^ c'est-à-dire récitées en public ou mises en vente. C'étaient en général des suppliques adressées à l'empereur personnellement, et elles n'étaient pas censées sortir de ses bureaux; elles circulaient évidemment, mais par des copies clandestines qu'on se passait de main en main. Si la propagande se faisait, c'était sans bruit, grâce à des communications privées. Les fidèles y trouvaient des arguments pour se fortifier eux-mêmes dans la foi, et ils s'en servaient pour achever la con-

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733 CliAf. V. — HELLÉNISME ET CHRISTIANISME

version de ceux qu'une première instruction avait déjà touchés. Par là, l'apologie est la première forme de l'enseignement dialectique, qui se développera bicntûl. Les apologistes sont les prédécesseurs inimédials doK docteurs chrétiens. C'est par eux que le christianisme a commencé à devenir une philosophie, c'est-à-dire en somme, à se rapprocher de l'hellénisme, qu'ils combattaient pourtant si ardemment.

Nous ne savons presque rien du plus ancien d'entre eux, Quadratus (Ko^pâto;), sinon qu'il adressa son apologie à l'empereur Adrien lors de son passage à Athènes, vers 123-121) '. Le seul fragment qui nous en reste ec réduit à quelques lignes, qui ne permettent déjuger ni du plan de cet écrit ni de sa méthode *.

C'est au successeur d'Adrien, à Antonin le Pieux, que fut adressée, conlrairement au témoignage d'Plusëhe: l'apologie d'Aristide '. L'auteur ne nous est pas mieux connu que Quadratus ; mais son œuvre, dont on ne croyait naguère posséder que des fragments insignifiants, nous a été rendue presque en son entier depuis dix ans *. 11 y donne son nom : Markianos Aristide, philosophe athénien. Son œuvre est une brève étude sur l'idée de Dieu chez les diiïérents peuples. Plus ou moins défigurée chez les Barbares, chez les Grecs, et môme chez les Juifs, celte idée, selon lui, n'apparaît vraiment

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