‹ Histoire de la littérature grecque (volume 4)Chapitre 355 sur 514 · GALIEN- ; SA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

GALIEN- ; SA PHILOSOPHIE

Sophie de la médecine'. Elle se ramène essentiellement k étudier « l'art de la nature » (fi/v» tvi; (pû^sù»;); car cet art, le médecin a besoin de le connaître et de le comprendre à fond, pour y conformer sa pratique. La nature a des fins, auxquelles elle arrive par le jeu des forces (ovtnxxi SuvQ^^Lsi;) qu'elle a créées et qu'elle entrelient. Ces forces résident dans chaque partie de l'organisme; en s'unissant entre elles, elles constituent par leur association d'autres grandes forces supérieures et collectives. Telles sont la force de création {ymrtiTtx';), la force d'accroissement [x'i^-mn-h), la force d'entretien ou d'alimentation (ftpeim»^). Les forces particulières, elles, sont en très grand nombre, et c'est d'elles que dépend tout le détail infini des phénomènes qui constituent la vie; les plus remarijuables sont la force d'attraction (éXxTWTi ou i-wicxcmxr,}, grâce à laquelle chaque organe attire ce qui lui est propre; la force de rétention (xa6e»Ta/i). qui lui permet de le retenir jusqu'à qu'il en ait tiré ce qu'il en doit tirer: la force d'élimination (à^roxpiToiT]), par laquelle il se débarrasse du superflu. A coup sûr, celte doctrine, qu'il suffit ici de caractériser par ces quelques exemples, n'appartient pas en propre à Galien. Elle est par ses origines hippocratique et péripatéticienne. Mais lorsque Galien l'adopta à son tour, elle était depuis longtemps combattue par les empiriques et les méthodiques, et il fallait, pour la soutenir désormais, réfuter une à une les objections qu'elle avait soulevées. Cette nécessité devait conduire un dialecticien tel que lui à donner aux idées dont elle était faite une cohésion et une vigueur qu'elles n'avaient pas eues jusque-là. C'est donc lui qui les a coordonnées en un vaste système, c'est lui qui les a le premier étudiées

1. On la trouvera principakmRnt danti le trait<i Sur kiforeri de la Ttatare. Sprcngel, Getch. d. M., section V, c. C, ne me jinralt pus en aToir saisi toute la valeur.

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724 CHAP. V. — HELLÉNISME ET CHIUSTIANISME dans toutes leurs applications et conséquences, et par là, il en est devenu comme le répondant devant la science.

Or la science, il faut le reconnaître, les a rejetées bien loin, et c'est en les repoussant qu'elle a réalisé ses plus sérieux progrès. Aujourd'hui, cette doctrine des « forces » nous apparaît à travers les moqueries dont Molière a accablé les médecins de son temps, et la « puissance attractive » nous fait songer immédiatement à la « vertu dormilive » do l'opium. Mais toutes les grandes explications théoriques des phénomènes du monde, une fois dépassées, en sont là : ce qui n'empêche pas que la science ait besoin de théories, pour lier ses expériences et eu coordonner les résultats. Tout ce qu'on doit se demander par conséquent, c'est si, au temps de Galien, sa doctrine fondamentale répondait à l'état des connaissances, et si, au lieu d'entraver les progrès de la science, comme elle le Ol plus tard, une fois vieillie, elle n'était pas au contraire propre à les favoriser. Sur ces deux points, il ne semble pas que le doule soit possible. En dehors de cette duclrine, nous ne voyons, dans le monde scientifique d'alors, que des tliéories stériles, qui ne provoquaient ni observation ni expérimentation. Au contraire, la philosophie, si vigoureusement coordonnée et défendue par Galien, tenait compte de tous les faits établis, elle en faisait même découvrir d'autres, et si elle créait, derrière ces faits, des entités imaginaires, ce n'étaient guère que des noms qu'elle imposait à l'inconnu, chose que l'homme n'a jamais pu se dispenser do faire. On lui a reproché d'abuser de la dialectique. Mais la dialectique de Galien est celle d'un homme qui sait, qui observe, qui expérimente, qui réfléchit, et qui éprouve le besoin de conclure de ce qu'il voit à ce qu'il devine. Admirable de vigueur, elle eat toujours appuyée sur des faits. Sans dialectique de cette

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sorte, il n'y a jamais eu de grand savant, il n'y en a pas plus aujourd'hui qu'autrefois. La faculté de litir les observations de ^étail et d'en tirer des conséquences est une des conditions fondamentales de l'esprit scîentiliquc, el il semble bien que, chez tialien, cette faculté ait été de premier ordre. Ce qu'on peut regretter, comme il l'a d'ailleurs regretté lui-mèmc, c'est que la nécessité de discuter lui ait pris trop de temps. Il eût mieux valu, pour le progrès de la science, qu'il eût poursuivi des recherches personnelles sur quelques points obscurs, au lieu de défendre des résultats qui lui paraissaient acquis. Le goût des discours, même sous sa forme la plus légitime, est le seul trait qui dénote en lui le contemporain des sophistes.

Ces hautes et saines qualités d'esprit se reflètent naturellement dans son style. « Le premier mérite de la diction, écrivait-il, c'est, à mon avis, la clarté '. » Et, en effet, il est clair avant tout. Cette clarté provient en partie du bon choix des mois: nulle recherche, nulle bizarrerie ; les termes ordinaires, connus de tous ', sans affectation d'archaïsme ni d'atticisme, comme aussi sans concessions exagérées aux négligences de l'usage courant. Mais, si l'on va plus au fond des choses, on s'aperçoit qu'il est clair surtout parce que sa pensée est naturellement analytique et ordonnée, parce que ses idées se décomposent, se développent, se rangent avec méthode. Le mouvement de son style est égal, avec quelque lenteur. L'écrivain revient parfois sur ce qu'il a déjà dit, pour insister, pour marquer le» phases de la démonstration. De ta, une certaineprolixilé.sans dJIfusion pourtant. Le discours ainsi fait a plus de bonne tenue

1. Forcei physique», c. 1 : 'II|j.|[c yi ni^isTiiï Xj^iw; «p«T*,v oaç^viiav

2. Il>id. : K«i TiJniv (la clarté) tlàh-.n in' oùSivô; oCtuc i; ùnb tùv

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7^6 CHAP- V. — HELLÉNISME ET CHRISTIANISME que d'élégance. Son mérite est surtout fait de logique et de précision. L'agrément proprement dit y est rare ; Galien no cherche pas à orner sa diction; mais il lui arrive assez souvent de rencontrer des comparaisons dont la justesse pitjuante égaie sa dialectique, tout en contribuant encore à la clarté. Et dans la probité de ce style scientifique, qui ne vise qu'à l'enseignement, se révèle ainsi l'homme d'esprit, qu'on devait écouter avec plaisir.

Galien, Ptolémée, Marc-Aurèle, Appien et Arrien marquent.en face de la sophistique, ce qui restait encore de sérieux dans l'hellénisRie. Si les beaux esprits du temps mettaient l'art littéraire au service d'une virtuosité frivole, il ne manquait pas, on le voit, d'intelligences saines et fermes, qui aimaient la vérité, qui croyaienl la trouver par les forces de la raison, et qui pensaient que l'emploi naturel de la parole, c'est de l'exprimer. A tous, il est vrai, on pouvait adresser un même reproche : ils vivaient trop sur un passé qui était épuisé. Décidément, la renaissance qui avait commencé à la fin du siècle précédent ne donnait pas tous les fruits qu'on eût été en droit d'en attendre. Après avoir tiré parti des enseignements de l'antiquité, on ne savait pas s'en affranchir, pour marcher hardiment dans des voies nouvelles. Et toutefois le plus grand mal était ailleurs.

L'hellénisme, en ce qu'il avait d'essentiel, n'avait pas pu se faire adopter par les multitudes qui étaient venues à lui trop vite. Elles n'en avaient pris que le dehors, non les profondes manières de penser ni les méthodes. Et ce qu'elles en avaient pris ne leur suffisait pas; il fallait autre chose k leur vie intellectuelle et morale. En conséquence, à la science dont elles ne comprenaient pas les conditions, elles tendaient à su1>stituer la croyance ; à la sagesse, qui leur semblait froide.

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