BASILE
voulaient alors rejeter loulc littérature profane '. Or Basile, sans les combattre en face, travaille à ruiner leur influeDCC. Comme ces ennemis de l'antiquité se plaçaient surtout au point do vue moral, il fait de même. Et il montre comment cette littérature profane, qu'on décrie, est pleine d'exemples, de préceptes, de faits liistoriques ou d'anecdotes, qui sont propres à élever l'âme, à l'instruire do ce qui est bien et beau, à la libérer de ses servitudes naturelles, en un mot à préparer l'Évangiie. Cette démonstration, il la fait d'un ton affectueux et familier, comme un père qui parle à ses enfants, sans pédantisme, avec une abondance agréable de souvenirs, de citations et d'exemples, laissant aller sapensée en une sorte de causerie caressante, où la gravité du prêtre se mêle à la bonne grâce de l'homme d'esprit.
Il a le même art de plaire et d'animer toute chose, mais avec plus de liberté, plus de force et de véritable éloquence, lorsqu'il traite des sujets moraux. Là encore, on peut être tenté souvent de trouver qu'il ne va pas assez au fond des choses, qu'il ne cherche pas assez à découvrir la racine secrète des vices qu'il censure, qu'il n'éclaire pas d'une lumière aussi vive qu'un Bussuct ou qu'un Bourdalouo les replis cachés du cœur. Son intuition est plus rapide que profonde. Mais, si l'on fait de telles réflexions, c'est après coup. En le lisant, on est charmé par la vivacité do son imagination, qui met en scène les hommes avec leurs vices, qui décrit, en satires spirituelles et graves, les mœurs du temps, qui multiplie les peintures frappantes et vivantes, sans grossir les choses outre mesure. Il ne semble pas se complaire aux exagérations faciles. Plus simple que Grégoire de Nazianze, plus modéré que Chrysostùrae, il ne parle que
1. Gr6g. de Naz., {Éloge /un. de S. Basile, p. 321, c Morell) dit, en parlant de l'instructioD profane : 'Hv ol nolÀol XpioTiavùv îiaiciùoviiriv.
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pour instruire, sans désir secret de se faire %'aloir, sans entraînement d'orateur enivré par sa propre éloquence. Mais, dans ce qu'il dit, îl met toute son âme, sincère, ardente, généreuse, et, au fond, douce et indulgente dans sa véhémence même, a Quand je lis ses discours sur les moeurs et la manière de bien vivre, disait Grégoire de Nazianze, mon âme et mon corps so purifient ; je deviens comme un instrument harmonieux, qui, frappé par l'esprit, célèhro la gloire et la puissance de Dieu '. » Avec un peu trop de rhétorique, l'éloquent ami de Basile exprimait heureusement en 'ces termes l'effet de sa parole. Elle est pleine d'une sorte d'inspiration qui se communique, elle tend à élever et à purifier, elle monte à Dieu comme par un mouvement naturel.
La collection des Lettres de Basile, dont nous avons déjà signalé l'imporlancc historique, n'a pas une moindre valeur littéraire *. L'homme, dont nous venons de donner quelque idée, s'y retrouve tout entier, sous ses divers aspects. Tantôt il y fait de la théologie, tantôt il agit en faveur des causes qui lui tiennent au cœur; il négocie, il flatte, il réprimande, il excite; parfois aussi il se fait enjoué ou gracieux, pour une recommandation ou un compliment; il sait prendre tous les tons, tout en dédaignant le bel esprit. Sa gravité naturelle a son charme en elle-même et n'a pas besoin de s'orner pour être agréable.
Le style de Basile, tout eu portant la marque de son temps, est d'un écrivain de race et d'un maître. Il a les bonnes traditions classiques, mais il n'en est pas gêné. L'imitation, chez lui, est devenue naturelle; elle n'arrête pas l'originalité du génie. Également plein des réminis-
1. Éloge fun. de S. Basile, p. %i, Morell. J'emprunte )a tradaetion de FialoQ, out. cité, p. 321-
2. V. Martin, Eisai sur lei tetlrea dt S. Basile le Grand, Nantes, 1B65.
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BASILE; Q cences de la litlérati res, il mêle ces deu aisance remarquabl choix ordinaire dos goût, le tour dégagé I Plutarque, des dîvei lange les tons; mai du jargon des écoles instinct poétique, a langue une couleur i lui viennent des éc< rappellent, à deux s Pruse : il aîme, coi tes, les images, les ( tout cela, chez Bas Ce sont des moyens pensées sérieuses ; I blio naturellement 1 avec les idées. Tout S'il est séduisant, il cère. Entre les écri plus simple, et le plicité.
Grégoire de Nazia il fut uni d'une tem chés, en outre, par parenté du génie, as efforts, engagés d[ pourtant l'un de l'ai tfere et par le tour d' tion, que la solitude
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940 GHAP. VII. —L'ORIENT GIIEG AU IV" SIÈCLE ne retenait pas; Grégoire était un méditatif, un ami de la retraite et du silence, qui s'est donné par moment à l'action malgré lui et pour obéir à sa conscience, mais que l'action no tardait pas k lasser.
Né d'une famille chrétienne, dans le domaine patrimonial d'Arianzo, tout près de la ville de Nazianzc, en Cappadoce, probablement en 330, il était, de quelques mois seulement, plus âgé que Basile. Lui aussi, 11 subît, dans son enfance, une influence féminine douce et profonde, celle de sa mère Nonna, qui prit une autorité durable sur sa nature tendre et docile. Au sortir de la maison paternelle, il fréquenta les écoles de Césarée, oii il fit déjà connaissance avec Basile. 11 y apprit, comme lui, k aimer les auteurs classiques, poètes et prosateurs. Bientôt il voyagea, allant étendre son instruction auprès des maîtres en renom, à Césarée de Palestine, à Alexandrie, et enfln à Athènes, où il dut séjourner de 350 à 360 environ. C'est là qu'il vécut dans l'intimité de Basile, et que se conclut définitivement entre eux le pacte d'amitié autrefois ébauché à Césarée.
De retour en Cappadoce, malgré le talent d'orateur qui s'était développé en lui par ses. études, Grégoire, âgé d'environ trente ans, ne songeait qu'à vivre dans la retraite ; et il se partageait entre son domaine d'Arianzc et la solitude du Pont, où son ami Basile se trouvait alors. Son père, Grégoire, évoque de Nazianze, qui voulait avoir en lui un auxiliaire, le décida à recevoir la prêtrise en 361; mais il fallut quelque temps pour lui faire accepter les obligations actives du ministère qu'on lui imposait. Pour s'y soustraire, il avait fui d'abord dans le Pont, auprès de Basile ; et ce fut seulement en 362 qu'il consentit à revenir à Nazianze. Pendant neuf ans, il y vécut auprès de son père, qu'il aidait. Mais, en 371, Basile, qui était archevêque de Césarée depuis un an, eut besoin de lui dans sa lutte de juri-
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GRÉGOIRE DE NAZIANZB 941
diction avec l'évêque Anthime do Tynne. Pour défendre sa frontière, il érigeait en cvùché la bourgade de Sasima, objet de litige, et exigeait do son ami qu'il bc laissât nommer évéquc et qu'il en prit possession, (irégoiro céda, comme il cédait toujours à ceux qu'il aimait. Mais ce qu'on attendait de lui répugnaittropàsa nature. Sasima, bourg bruyant et grossier, où avait lieu ia perception des impôts, où retentissaient sans oesse les cris et les disputes, lui faisait horreur. Il s'enfuit do nouveau dans la solitude. Et quand, une seconde fois, les prières instantes de son père eurent réussi à l'en tirer, l'année suivante, ce fut à >'azianzo qu'il revint, pour lui servir encore de coadjuteur. Il lui succéda sur son siège épîscopal en 374. Mais, au bout d'un an, Nazianze même lui devint insupportable; et, abandonnant l'administration de son ôvèchô, il alla vivre en solitaire à Séleucie d'Isauric.
Ce fut là qu'il apprit en 379 la mort do Basile. A peine avait-il prononcé son éloge funèbre qu'une nouvelle ot bien lourde charge lui était imposée. Les orthodoxes do Constantinopic, longtemps opprimés par les Ariens, avaient repris courage, à la suite de l'avènement de Théodose (19 janvier 379), et ils l'appelaient à eux pour leur servir do chef. Grégoire vint, el, pondant doux ans, se dévoua il la tâche pénible et dangereuse qu'il avait acceptée. Il avait à lutter chaque jour contre ses adversaires, au péril môme de sa vie, à encourager les siens, à maintenir parmi eux la concorde, malgré les germes de divisions, à négocier avec l'autorité impériale. Grâce à son caractère el surtout à son éloquence, il y réussit en partie. En 381, le second concile œcuménique se réunit à Constantinople. Les premiers évéques arrivés désignèrent Grégoire pour occuper le siège épiscopal do la métropole, et il on prit possession; mais bientôt il vit la régularité de son élection contestée par
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948 CHAP. VII. — L'ORIENT GREC AU IV« SIÈCLE les nouveaux arrivants. Alors, découragé âc la lutlc, il se démit de sa rôcento dignité, en juin 381, et quitta Constantinoplo pour retourner à Nazianze. II y venait résolu à se donner au soin de la communauté chrétienne, qui était restée longtemps sans chef, et il le fll en eUeL. Puis, en 383, ayant Fait nommer enfin un autre évêque, il se retira définitivement de la vie active, à cinquantetrois ans. Ses dernières années se passèrent dans son domaine d'Arianze, où il mourut vers 390.
L'œuvre de Grégoire se compose de discours, de lettres et do poésies.
Ses Discours subsistants sont au nombre de quarantecinq qui se répartissent entre les diverses périodes de sa vie. Mentionnons seulement les plus importants : — LMpolofjie pour sa fuite (Disc, n' 2), 'AiîoXo-jTitixÔî -rii; ïU tov IIôiiTov çuyÀî IvêXEv, dut être composée en 362, lorsque, récemment ordonné prêtre, Grégoire se décida, après s'être enfui dans le Pont, à revenir à Nazianze; mais II t'augmenta plus tard, au point d'en faire une sorte de traité sur le sacerdoce, dont Chrysostùme s'est inspiré dans son ouvrage sur le même sujet. — Les deux Discours de flétrissure (S-nj^.auTDtoi) contre Julien, pleins d'emportement et de haine, ont été écrits peu après la mort de l'empereur, à la fin de 363 probablement ; il est douteux qu'ils aient été prononcés. — Devenu évêque, Grégoire composa, vers la fin de 373 sans doute, y Éloge funèbre >l' A thanase, moTi cette année-là*. Six ans plus tard, il écrivait et prononçait YÉloge funèbre de saint Basile, mort en 379. Au temps de son séjour à Cunstantinople appartiennent cinq discours célèbres, ceux qu'il appelle lui-même ses Discours de théologie (Ot rÂ; 8»yoYf«î >.o*j'Oi, Disc, n"' 27-31), écrits qui l'ont fait surnommer « le théologien » par excellence. Ce sont
i. Socr., Hitl.ecd., IV, ÎO.
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des exposés de la doctrine orthodoxe, qui avait triomphé au premier concile œcuménique de 32a el qui allait s'achever dans le second, de 381. — Ses autres discours sont relatifs soit à des fêtes religieuses, soit à des points de croyance ou de morale chrétienne.
Les Lettres, au nombre de 243, appartiennent presque toutes à la période de retraite (383 à 390), par laquelle se termine la vie de Grégoire. Élégantes et courtes, elles se rapportent en général à des incidents privés ; et par là même, si elles no nous apprennent que pou de chose sur l'histoire du temps, elles sont du moins de grand intérêt pour la connaissance de l'homme.
C'est aussi dans ses dernières années que Grégoire composa la plupart des Poésies qui forment environ la moitié de son œuvre. Dans une pièce Sur ses propres vers (Livre 11, sect. i, 39), il nous apprend qu'en les écrivant, ■1 s'était proposé d'offrir aux jeunes gens des poèmes moraux et religieux, ahn que les chrétiens n'eussent rien à envier aux païens. Sans nier cette intention, puisqu'il l'affirme, il parait ditTicile de croire qu'il n'ait pas eu pour but, avant tout, de se satisfaire lui-même, ayant le goât de méditer et la démangeaison d'écrire en vers. Les poèmes proprement dits, au nombre de cent quatre-vingt-cinq, ont été divisés par les éditeurs modernes en deux livres. Poèmes théologiqiies et Poèmes historiques, auxquels s'ajoutent cent vingt-neuf Épitaphes ( 'Eiîtriçia) et quatre-vingt-quatorze petits morceaux gnomiques ou Épigrammes ('E77iypi[i:;j.5CTa). Les plus intéressantes de ces compositions sont les poèmes historiques, c'est-à-dire ceux où Grégoire parle de lui-même, notamment le poème Sur sa propre vie, sorte de biographie, précieuse par les faits qu'elle note, el quelquefois attachante par les sentiments qu'elle exprime. Humaniste exercé, Grégoire a employé dans ses vers la plupart des mètres classiques, hexamètres, distiques, iambes,
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944 GHAP- VII. — L'ORIENT GREC AU IV» SIÈCLE ioniques majeurs et brisés, etc. Dans deux morceaux seulement, rompant avec la tradition, il s'est essayé à la versification dite « rythmique », qui est fondée, non sur la quantité des syllabes, mais sur leur nombre et sur la place des accents ("rjivo; iaitepivôî, Poèmes, 1. I, sect. l, 32; et IIpoç i^apOÉvov T:xpxii6ii-/.6^, 1, I, sect. 2, 3.
Pour apprécier le génie de Grégoire de Nazianze, nous devons, tout de suite et résolument, faire bon marché de celte prétendue poésie'. Non qu'il n'y eût en lui un réel instinct de poète. Son âme, pensive et recueillie, aimante et mystique, sa sensibilité vive, son imagination brillante, auraient pu, si elles eussent pris de bonne heure cette direction, s'exhaler en méditations harmonieuses. Mais les habitudes de sa pensée et de son slyle, formcc!) parrartoratoirect la théologie, résistaient à l'inspiration. Sa phrase, nette, précise, antithétique, n'avait ni l'élan, ni la mollesse, ni la liberté qui conviennent au rêve. Quand le sujet demandait le laîsser-aller, l'abandon de la pensée entrainée par lus images, l'indécision charmante et fugitive des impressions, l'orateur qui était en lui tendait aux formules impérieuses, le moraliste aux iastructions circonstanciées, le théologien aux distinctions abstraites et subtiles. Dans les passages où sa poésie est religieuse, elle a le tort de rappeler de trop près les canons des conciles ; dans ceux où elle est personnelle, elle hésite entre la chronique sèche et le sermon.
C'est donc à ses discours, uniquement, qu'il y a lieu de s'arrêter. Et sur ce sujet même, disons d'abord que, malgré son titre de « théologien », Grégoire, fùt-co dans Ses exposés de théologie, ne montre pas plus que Basile cette originalité forte du penseur qui crée des idées neuves ou transforme les anciennes par des aperçus propres. Comme philosophe, il n'a été qu'un disciple et un défen-
1. Villemain l'a singaliérriinent surfaile dans l'ouvrage déjà cîlé.
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aeur de la tradition. En lui, l'orateur seul a son origi- □alité incontestable.
Son éloquence est moins simple que celle de Basile; mais elle a plus d'ampleur el plus d'éclat. Basile s'oublie lui-même, il ne songe qu'à son sujet et au bien de ses auditeurs. Grégoire, chrétien tout aussi convaincu et prêtre aussi zéFé, était pourtant par nature bien plus « homme de lettres », et il n'a jamais cessé complètement de l'être. On sent, en l'écoutant, qu'il cherche à plaire, quelle que soit d'ailleurs l'élévation et la sincérité de son intention générale. Qu'il en ait conscience ou non, il y a toujours quelque coquetterie dans son art. Il aime l'antithèse ingénieuse et brillante, il se sert volontiers des Qgures qui font de l'effet, il conduit (t organise sa phrase en artislej pour l'oreille en même temps que pour l'intelligence. Le développement facile ne lui déplaît pas, alors même qu'il a plus d'agrément que de solidité. Trop charmé par l'élégance superficielle, il combine adroitement ses mots, comme il versifiait, par un goût naturel pour la symétrie ingénieuse. Volontiers aussi, il urne son e.xpression; il la veut poétique, sonore; il est amoureux des images, des belles comparaisons, qu'il demande, s'il le faut, à la mythologie. Ce sont là des petitesses qui laissent trop voir en lui le disciple d'IIimérios ; mais s'il importe de les signaler, il serait fort injuste de méconnaitre ce qu'il y a de puissance naturelle et de génie sous cette forme un peu apprêtée.
Grégoire était une âme sincère, éclairée par une belle et lucide intelligence. Comme il a les défauts de sou tempérament, il en a aussi les grandes qualités. Son Eloge funèbre dû saint Basile, qui est peut-être son chefd'œuvre, est vraiment un discours admirable. C'est un panégyrique, et pourtant l'orateur y parte avec son cœur. S'il ne craint pas de rappeler les quelques griefs qu'il a contre son ami, s'il ne peut lui pardonner complètement,
Hitl. la la Litt. ^tteia: — T. V. 00
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946 CHAP. VII.— L'OBIENT GBEC AU IV" SIÈCLE même après la mort, de l'avoir nommé évéque de Sasima, comme il l'aime el comme il l'admire néanmoins ! Avec quel charme il rappelle leurs communs souvenirs d'Athènes! £t s'il parle volontiers de lui-même., quel hommage il rend cependant à la supériorité de caractère qu'il sentait clicz Itasilcl Los détails familiers et précis aliondent, mais les grands traits sont en pleinelumière. Il raconte avec grâce, avec sentiment ; et, quand ii a fini de raconter, il juge de haut, il dégage les qualités maitresses avec la sùrclé d'un historien et l'émotion d'un ami. Ses dernières paroles ont été imitées par itossuet dans son Oraison funèbre du prince de Condé, et elles méritaient de l'être. L'appel adresse à tous ceux auxquels ISasile avait fait du bien est d'une ampleur et d'une plénitude remarquables; et il y a quelque chose de singulièrement touchant dans la façon dont l'orateur éteint ensuite volontairement l'éclat de sa parole, pour finir Bur une prière attendrie. Citons ces quelques lignes qui donnent assez bien l'idée do l'éloquonce de Grégoire :
« Réunissez -vous tous ici, compagnons de Basile, ministres des uutels, serviteurs du temple, et les citoyens et les étrangers; secourez-nous pour aciiever son éloge, chacun de vous racontant une de ses vertus, s'attachant k un Irait de sa vie. Regrettez tous, les grands un législateur, le peuple un guide, lessavnntsun maître, les épouses l'appui de leur vertu, les simples un conducteur, les esprits curieux une lumière, les lieureux un censeur, les infortunés un consolateur, la vieillesse un soutien, la jeunesse une régie, la pauvreté un bienfaiteur, la ricliesse un dispensateur des aumônes. Il me semble que les veuves doivent célébrer leur protecteur, les pauvres l'ami des pauvres, tous, enfin, celui qui se faisait tout à tous, afin de gagner toutes les dmes. »
« Rei.'ois cet hommage d'une voix qui te fut chère, d'un homme ton é<;al en &ge et en dignité. Si mes paroles approchent de ce qui t'est dû, c'est grâce à toi: c'est par confiance en ton secours que j'ai entrepris cet éloge. Si je suis resté beaucoup audessous, pouvait-il m'atriver autre chose dans l'abattement où
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m'ont mis la vieillesse, les maladies elle regret rfe tu perte î Hais le Seigneur agrée ce que nous faisons selon notre pouvoir. Pour toi, regarde-nous du haut des cieux. Ame heureuse et sainte * ! »
Ces mêmes qualités se retrouvent, à des degrés divsrsy dans tous les discours de Grégoire. Son éloqueooe est personnelle et pourtant très religieuse. Nul ne mêle plu£>' volontiers ses souvenirs et ses impressions à loDa^los- Bujct3qu'iltrailc; et alorsméme qu'il ne parle pas diret^ tement de ce qui le louche, il ne s'en abstrait jamais d'une manière complète. Le méditatif qui était en. lui avait pris l'habitudo de la vie intérieure, do l'entretion avec soi-même, et les idées qu'il avait à exprimer sor^ taient de son âme toutes pleines de tout ce qui faisait sa personnalité. Mais, comme- on se repliant sur luimême,, il y clicrchait Dieu et l'y trouvait, c'étaient des impressions toutes religieuses qu'il en rapportait '. Voilà pourquoi les choses du dehors l'attirent médiocrement^ 11 est peu observateur des hommes en société, il ne peint guère leurs manières d'être, il no fait pas de la satire morale; on chercherait en vain, dans sos discours, ccS' tableaux de genre qui ont fait le succès d'autres ppédi.'cateurs. Sa psychologie est tirée de son cxpérieaoe personnelle; elle est simple et juste, plulâl solide que fmû ou variée. En générât, elle s'attache peu aux dclaHs.- L'csprit de Grégoire se concentre sur quelques pensées qui lui suffisent et qu'il développe avec une abondance do textes, de raisonnements et d'images. La dialecliquosc mêle en lui au lyrisme. U se complaît dans lo dogme,
1. Grég. lie Naz„ t. I. p. 3:î-13, Morel. Traduction do Fialon, Suînl Batile. p. 2S3.
i. Disc, 29, Sur l'inalilulim des Mqiiea. t. I, p. 486, Morel : Où6ti
Y(v&|iivov, |LT,Stvô; tûv ivSpuRivuv i:paaaino(itvov S ti iii] ■siax à<ti-(tr„ iatfTÛ jrpo»ïa).aOvTa «a'i tiô B*û. ;r,ii ûitlp tb ipùiica, etc.
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S)48 CHAP. Vil— L'ORIENT GREC AD IV" SIÈCLE qu'il sait traduire en formules simples et neuves, ou ordonner en déduclioDS bien liées; mais il y met, en outre, do i'amour, do l'imagination, quelquefois de la grâce et de la grandeur. Dans l'cxliortation chrd'ticnnc, il a une chaleur, mêlée d'onction, qui lui donne une force singulière. Son imagination lui représente les choses dont il parle, surtout cellesdelafoi, dételle façon qu'elles devienncnl comme présentes. Mais il excelle particulièrement dans le développement très large des thèmes les plus simples, où, sur un fond de pensées essentielles, surgisscnl des sentiments dont il varie les nuances à profusion sans se lasser. La péroraison de son Dtscottrs d'adieu, prononcé quand il quitta Constantinoplc, a élé citée avec raison par Villemain comme pleine « d'une émotion et dune grâce infinie' ». C'est un des plus beaux exemples de ces épanchemenls, à la fois lyriques et oratoires, où l'âme de celui qui parle semble vouloir se donner tout entière.
Par le stylo, Grégoire diOère aussi de Basile, tout en lui ressemblant. Ses expressions sont plus poétiques, sa phrase est plus ample et plus balancée. Il donne plus à l'imagination, il a plus de souci de la sonorité et de l'éclat. Les éléments essentiels sont pourtant les mêmes de part et d'autre, mais chez Grégoire les couleurs sont plus vives.
.\u-des80u8 de ces deux grands noms, se place celui d'un des frères do Basile, Grégoire de Nysse. Théologien plus qu'orateur ou écrivain, s'il a une importance notable dans l'histoire ecclésiastique, iln'en a qu'une beaucoup moindre dans l'histoire littéraire. Nous pouvons nous contenter, en ce qui le concerne, de quelques indications sommaires >.