‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 101 sur 261 · Odyssée, XIV, 379 et suiv · texte numérisé non relu

Odyssée, XIV, 379 et suiv

2. Ce que je signale ici a été fort bieu exposé daus Touvragc de M. B. Niese : Die Enstehung der homerischen Poésie.

Plus V Iliade grandit et prit de riinportancc, plus les chefs des principales tribus grecques établies en Asie durent tenir à y voir fi<xurer leurs ancêtres. C'est ainsi sans doute que s'est développé le rôle de Nestor*, c'est ainsi que ceux de Glaucos et de Sarpédon semblent avoir été ajoutés, c'est ainsi que celui d'Idoménée et de son compagnon Mérionès s'est étendu en dehors môme des nécessités de l'action. Nous sommes réduits à cet égard à des conjectures plus ou moins plausibles ; mais si chacune en particulier peut être contestée^ l'idée dont elles s'inspirent toutes est vraiment hors de doute. Voilà pour les additions d'intérêt particulier. Il y en a d'autres qu'on pourrait appeler compléments d'intérêt général. Les premiers chants homériques, en grandissant comme nous le voyons, tendirent naturellement à absorber toutes les légendes relatives à la guerre de Troie. On ne voulait pas les laisser perdre, et on ne pouvait guère les conserver autrement qu'en leur faisant une place dans ce grand ensemble. Bien que le poème fut tout autre chose à l'origine qu'une histoire complète de la guerre, il tendait par son développement à en devenir tout au moins une image abrégée. C'est même là ce qui explique comment plus tard il a servi de noyau à la poésie cyclique. Mais, bien avant déjà, on peut se rendre compte ainsi de certaines additions, telles que le Catalogue des vaisseaux au livre II, VEntretien d'Hélène et de Priam (Ter/o(jxsxta) au IIP, la Revue d*Agamemnon au IV°, qui ont bien plutôt leur place naturelle dans une Iliade proprement dite, c'est-à-dire dans un récit complet

1. Notamnient par le long récit qui lui est aUribué à la lin du XI* livre.

du siège dUlion, que dans le poème au sujet bien plus restreint qui porte aujourd'hui ce nom.

Enfin il convient de mentionner encore parmi les causes d'additions Tinfluence de quelques poésies contemporaines. Certains discours narratifs, tels que celui de Phénix au onzième livre, les longues allusions à la légende d'Héraclès dans plusieurs parties du poème actuel, semblent témoigner de ce fait. Toutefois, réduits en cette matière à deviner, nous devons nous borner à une simple indication.

A côté des chants de développement, dont nous venons de parler, nous trouvons dans VIliade un certain nombre de chants qu'on peut appeler chants de raccord, car ils n'ont d'autre objet que de rattacher les uns aux autres des morceaux déjà existants.

Une des erreurs qui ont fait le plus de tort aux opinions dérivées de celle de Wolf a été de se représenter le raccordement général des parties du poème comme opéré après coup et en une seule fois. Rien n'est plus contraire soit à la vraisemblance, soit aux indications fournies par le poème lui-même. 11 résulte en effet de tout ce qui précède que ce raccordement a dii se faire au moment même où naissaient l<?s chants nouveaux, puisque ceux-ci étaient faits précisément pour s'ajuster aux anciens. V Assaut du mur par exemple, qui forme aujourd'hui le livre XII , est venu se greffer, pour ainsi dire, sur le récit des Exploits d'Agameimion^ qui forme le XP. Il n'était besoin là d'aucun raccord. Le premier des deux chants servait d'introduction à

l'autre, lorsqu'on les récitait ensemble ; mais il pouvait arriver aussi qu'on les récitât isolément, car le poème une fois connu du public, personne n'éprouvait de difficulté à comprendre la situation supposée et continuée intentionnellement dans le second. De la même façon, la Mort d'Hector^ noyau de la fin du poème actuel, a pu porter successivement tel ou tel épisode précédent ou suivant, qui à son tour en a porté d'autres. Le môme effet s'est produit dans chaque groupe ; et le plus souvent par conséquent aucun travail postérieur n'a été nécessaire pour réunir des morceaux qui naissaient en quelque sorte tout réunis.

Toutefois, comme nous l'avons dit, certaines parties, ou primitives ou du moins très anciennes, avaient été composées d'une manière plus indépendante : tout en reconnaissant la donnée générale, elles ne se rattachaient d'une mîinière étroite et directe à aucun chant déjà existant, et par suite elles n'avaient point de place fixe dans la série. Les Exploits de Diomède^ les Adieux d'Hector et d'^wrfromaque, V Ambassade en sont des exemples. De bonne heure, les aèdes homériques durent éprouver le besoin de faire cesser cet état de choses. A mesure que l'ensemble des chants existants apparaissait plus nettement sous la forme d'une longue chaîne d'événements liés les uns aux autres, il devenait plus nécessaire de ne rien laisser d'essentiel en dehors de cet enchaînement. 11 fallut donc fixer les chants flottants ; et c'est pour cela qu'on fit des chants de raccord.

Les Exploits de Diomède durent être un des premiers chants ainsi fixés. Sa place dans la série fut déterminée par une considération très simple. C'était une grande victoire des Achéens. Or entre la dé-

faite qui forme le sujet des Exploits d'Agamemnon et la Patroclie^ il n'y avait aucun moyen d'insérer le récit d'une telle vicloire, à moins de bouleverser tout ce qui existait déjà. On le plaça donc au début après le chant de la Querelle. Mais comme ce récit n'avait pas été composé en vue de celte destination, il ne se rattachait ni à ce qui précédait ni à ce qui suivait. Kn conséquence on sentit le besoin de séparer ces morceaux mal concordants par des scènes diverses qui fussent de nature à atténuer ce manque de suite. Il est probable que cela se fit assez lentement, et que cette partie de V Iliade est celle qui est restée le plus longtemps ouverte. On peut expliquer ainsi l'espèce de confusion et d'incohérence qui y règne.

L'épisode des Adieux d'Hector et dAndromaque eut un sort analogue. Bien que son auteur ne l'eût placé nulle part à proprement parler, il est visible, comme nous l'avons dit, que pour lui cette scène était censée précéder do peu la Mort dHector, Mais il était impossible, dans la série d'événements qui s'était organisée peu à peu, de faire une place convenable à cet épisode dans la seconde partie du récit. Hector ne pouvait rentrer dans Troie ni pendant la défaite des Achéens, ni pendant Tassaut du mur, ni pendant la Patroclie, puisque dans tous ces récits il figurait constamment au premier rang des combattants. On fut donc forcé de placer son entrevue dernière avec Andromaque au milieu de ces chants mal cohérents de la première partie, qui entourent les Exploits de Diomède ; et on Tadapta du mieux que Ton put à ce dernier récit. Le raccord est ici d'autant plus visible qu'il est moins satisfaisant. C'est au moment où tout fuit devant Diomède, où les Troyens ont par conséquent le plus besoin de leurs

chefs et notamment d'Hector, que le devin Hélénos conseille tout à coup à celui-ci de quitter le champ de bataille pour un motif sans importance. Hector lui obéit, et c'est ainsi qu'il rentre dans Troie. On avouera qu'il est difficile de choisir plus mal son heure ; et les justifications qui ont été proposées sont de celles qu'on peut qualifier de désespérées \ Voilà donc un raccord manifeste. 11 en est de même du septième livre qui fait suite à cette scène des Adieux d'Hector et d'Andromaque : nous avons exposé plus haut comment le combat singulier d'Hector et d'Ajax, qui en est le sujet, ne pouvait guère s'expliquer que par le désir de donner à peu de frais un dénoûment à la bataille racontée dans les Exploits de Diomède,

V Ambassade était aussi à l'origine un de ces chants flottants. La place qu'elle occupe dans le poème actuel lui fut assignée de môme par une sorte de nécessité. La Patroclie marquait le moment où Achille, en face du péril imminent des Achéens, se décidait à faire quelque chose en leur faveur ; V Ambassade au contraire le montrait s'obstinant dans un refus de concours absolu. Elle devait donc être antérieure. Par là même, on se vit obligé de la placer avant la série d'événements non interrompus qui aboutissent au départ de Patrocle, et par conséquent avant le chant des Exploits d'Agamemnon. Mais d'autre part la vraisemblance morale exigeait qu'elle fut aussi éloignée

1. Le besoin de ces justifications s'est fait sentir dès l'antiquité. On peut Toir dans les scolies celles que proposaient les grammairiens décidés à rendre raison de tout. Quand une chose a tant besoin d'être justifiée, il est toujours probable qu'elle ne peut pas Têtre. (Voir Porphyre, Quaestiones homencacy édition Schrader, t. I, p. 90.)

que possible de la Querelle^ puisqu'Agamemnon ne pouvait se décider à une démarche aussi humiliante immédiatement après avoir offensé Achille et l'avoir traité avec tant de mépris. Ces raisons combinées la firent placer après les Exploits de Diomède et les chants qui en dépendent. Seulement, comme ces chants ne rapportaient que des avantages obtenus par les Achéens et que TAmbassade ne pouvait se comprendre qu'après une grande défaite, il fallut bien créer celle-ci. De là le livre VIII, qui n'est vraiment qu'un chant de raccord et qui en porte si manifestement tous les caractères.

On pourrait multiplier ces exemples, mais en multipliant aussi les conjectures. Qu'il suffise donc ici d'avoir indiqué la nature de ces raccords. U Iliade s'acheva ainsi peu à peu. Plus elle grandit, plus elle devint une et serrée. Aucun de ceux qui travaillèrent ainsi à l'étendre et à la compléter ne se proposa sans doute jamais de la réciter d'un bout à l'autre ; l'usage des récitations courtes et indépendantes avait suffi à la faire naître et suffit aussi à la transformer en un poème proprement dit. Ce n'est donc pas l'artifice d'un arrangeur ni d'une commission de littérateurs qui l'a faite ce qu'elle est; ce fut le libre travail de plusieurs poètes dominés par la grandeur d'une création primitive qu'ils voulurent perfectionner en la développant. L'unité était vraiment en elle tout d'abord, mais à mesure que les vides du récit primitif se comblèrent, elle apparut de plus en plus nettement. S'il était permis d'exprimer ces faits par une image qui les rendrait plus sensibles, on pourrait dire que le premier poète avait élevé de sa main puissante sur l'immense terrain de la légende trois ou quatre tours superbes pour marquer l'espace qu'il s'y était réservé ; ses

successeurs les relièrent peu à peu les unes aux autres d'abord par d'autres constructions poétiques, plus richement décorées, mais moins simples et moins grandioses ; puis par une simple muraille destinée à fermer les intervalles qui restaient ouverts. Ainsi se forma avec le temps une enceinte continue, et la cité épique qui s'était constituée de cette manière fut appelée Y Iliade.

Quand les poèmes cycliques prirent naissance, c'est-à-dire vers le commencement des Olympiades, au milieu du viii* siècle avant notre ère, tout ce travail était achevé. VIliade était désormais un poème complet et fermé. On ne pouvait plus rien y ajouter en dedans ; on Taccrut tout naturellement par le dehors.

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