‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 100 sur 261 · PREMIER ETAT PROBABLE DU POEME · texte numérisé non relu

PREMIER ETAT PROBABLE DU POEME

sence d'Achille, se voyaient rcduils à une situation presque désespérée ; mais ce moment n'était pas |)Our lui une phase déterminée d'un récit suivi. Ses auditeurs voulaient de belles narrations poétiques, et ils se souciaient peu que l'assemblage en fût plus ou moins exact. De tels chants étaient donc faits à propos des précédents et, pour ainsi dire, à côté d'eux ; ils les supposaient connus, sans s'y rattacher rigoureusement. Et l'on comprend ainsi que l'auteur de la Patroclie^ s'il a composé son chant, comme cela parait probable, après celui de V Ambassade^ ait pu néanmoins prêter à son Achille des paroles qui impliquent que la démarche des Achéens n'a pas encore eu lieu ; en fait elle n'avait à ce moment aucune place fixe dans une série déterminée.

Voilà donc, selon ce qui nous parait vraisemblable, le |)remier état de Y Iliade: des chants isolés, mais <»onnexes, les uns liés entre eux par la suite nécessaire des événements et formant une série plus ou moins interrompue, les autres flottant autour de ceux-là sans y être encore attachés par des liens ri- «çides. Cette conception est-elle d'ailleurs susceptible d'une précision absolue? Nous ne le croyons pas. Quel était au juste le nombre de ces chants? Quelle était l'étendue exacte de chacun d'eux ? A quelle date relative ont-ils été composés? Autant de cpieslions qui sont aujourd'hui et qui seront peut-être loujours un objet de recherches et de discussions. Mais qu'importe après tout? Quelles que soient les léponses et les divergences, elles ne portent pas atteinte aux vues générales que nous exposons ici.

Une seule remarque au sujet du classement chronologique des parties du poème : s'il y a chance «l'en délermin(»r les dates respectives par comparaison, c'est en s'attachant aux choses mômes, c'est-à-

dire au fond du récit, plulol qu'à des détails tels que vers empruntés ou allusions apparentes. Il est clair en effet que le poème îiyant été bien des fois retouché avant de recevoir sa forme actuelle , beaucoup de ces traits isolés ont pu et ont du y ôlre introduits après coup : on se proposait par là de marquer la place que le morceau prenait dans l'arrangement général, à mesure que celui-ci se constituait. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de l'origine et de l'âge de tel ou tel morceau en particulier, la chose importante à noter, c'est que le poète, auteur de ces premiers chants, sans avoir fait lui-même un poème, a été le véritable fondateur du poème actuel. 11 n'a pas légué un plan proprement dit à ses successeurs, mais, ce qui revient au même, il leur a légué une action dont le tracé futur était comme jalonné d'avance, car elle consistait essentiellement en trois ou quatre grandes scènes, qui, par leur sujet et leurs relations, constituaient un commencement, un milieu et une fin. « J'appelle un tout, dit Aristote, dans sa « Poétique^ ce qui a un commencement, un milieu et « une fin *. » On ne saurait mieux dire, et voilà en quel sens Y Iliade primitive, sans être un poème, était pourtant un tout*.

Suivons à présent la destinée probable de ces premiers chants. Conuncnt cette action primitive

1. Poétique j 'cliap. VII. "OXov S' eari lô e/ov apy/^v xai [xioov x«t

2. Il y avait quelques rapports cvidcmnieiit entre une épopée ainsi construite et les trilogies tl'Escliyle par exemple. Les diflërenées sont d'ailleurs évidentes.

ainsi ébauchée arriva-l-oUc à se développer si largement et à se transformer en un poème continu? Par un accroissement organique, dont on peut, jusqu^à un certain point, raconter l'histoire.

Tous les chants secondaires de V Iliade , c'est-àdire tous ceux qui n'appartiennent pas au noyau primitif, se divisent en deux groupes très inégaux par le mérite et Timportance; il est nécessaire de les l)ion distinguer pour comprendre la formation du j)(>ème. Ce sont les chants de développement d'une |)art, et d'autre part les chants de raccord.

Les chants de développement sont ceux qui ont été composés d'après les données des chants primitifs pour créer de nouveaux épisodes à côté des anciens. Leur naissance peut être expliquée sommairement.

Représentons-nous le succès et la nouveauté des chants primitifs. Si ces chants avaient ressemblé à la masse des productions épiques antérieures ou contemporaines, il n'y aurait eu aucune raison pour qu'ils devinssent le germe d'une floraison poétique aussi considérable. Jlais ils en différaient profondément. Ce qui les distinguait d'une façon éminente, c'était l'intensité de la vie morale. I^'homme y avait pris avec éclat la prédominanc^c sur les événements. Tandis que les aèdes antérieurs et contemporains racontaient sans doute avec une certaine sécheresse des faits légendaires, il s'était rencontré un poète de génie qui, dans le récit d'une querelle, d'une bataille, d'un combat singulier, avait su mettre en jeu quelques-unes des passions les plus fortes de la nature humaine; par là même, il avait créé quelque chose d'inconnu et d'inattendu, l'épopée dramatique et morale. Rien, ce me semble, ne peut nous rendre l'impression profonde qu'une telle nouveauté dut

produire. Quelle admiration naïve et enthousiaste pour ces chants, qui étaient Timage de la vie, et dans lesquels on voyait et on entendait de véritables passions! Quand leur auteur cul disparu, après les avoir mis au monde et récités lui-même successivement, ils restèrent comme un groupe d'une beauté incomparable ; supériorité qui explique suflisamment pourquoi d'autres aèdes en les récitant à leur tour eurent l'idée de les accroître.

Mais il faut songer de plus que ces aèdes, ou du moins un bon nombre d'entre eux, semblent avoir appartenu originairement à une même famille. Nous aurons à parler plus loin avec quelques détails des Homérides deChios. Il importe de dire dès à présent qu'il y eut là très certainement un groupe d'hommes, unis entre eux par des liens domestiques et religieux, qui furent à l'origine les dépositaires des premiers chants de Y Iliade. Grâce à eux, ces chants se répandirent promptement soit dans les villes du littoral , soit dans les îles, et partout sans doute furent accueillis avec la même faveur. Combien par suite les mieux doués de ces aèdes ne durent-ils pas se sentir vivement sollicités à créer de nouveaux épisodes à côté des anciens*? L'idée de respecter une œuvre existante, c'est-à-dire de la conserver dans sa forme première par égard pour l'originalité de son auteur, est relativement moderne. Elle ne

1. Cette sorte d'accroissement d'un premier groupe de chants peut se produire même dans un poème proprement dit et du fait de l'auteur. M. Galusky (article cité, p. 865) mentionne le fait suivant : c Wieland, dans ses relations avec Wolf, ne niait pas que f les choses eussent pu se passer telles qu'elles étaient présentées « dans les Prolégomènes ; il faisait même à ce sujet des confîdences • intéressantes sur les additions successives dont s'était formé t son poème d'Obéron. ■

peut naître que lorsqu'une grande partie du public en vient, par une éducation littéraire avancée et délicate, à chercher l'auteur dans son œuvre et à s'intéresser à tout ce qui dislingue sa manière. A l'origine des littératures, rien de pareil n'a lieu : l'auteur n'est rien, et l'œuvre est tout. Tout le monde indistinctement conspire à l'étendre et à la compléter, aussi bien ceux qui l'écoutent que ceux qui l'interprètent. Un récit n'est alors pour les auditeurs qu'une série d'événements qui les touchent et les passionnent. Ils ne demandent qu'à y voir apparaître des scènes nouvelles qui en augmentent et en multiplient Teffet ; et les chanteurs, qui le redisent les uns après les autres, trouvent leur intérêt et leur plaisir à satisfaire en cela leur public. Appliquons cela aux Homérides : ayant, pour ainsi dire, dans leur domaine de famille la source de cette poésie nouvelle qui enchantait alors tous les habitants des villes ioniennes, comment l'auraient-ils fermée de leurs propres mains ? D'autres sans doute, à côté d'eux, continuaient à mettre en œuvre l'ensemble de la légende héroïque : Vllinde^ nous l'avons remarqué, laisse deviner, en maint passage, l'existence de chants contemporains étrangers au cycle troyen. Rien ne prouve que les Homérides eux-mêmes aient absolument dédaigné ces sujets communs; mais les chants relatifs à la colère d'Achille étaient leur gloire, et ils les préféraient. N'oublions pas d'ailleurs que les Grecs n'ont jamais conçu la nouveauté littéraire tout à fait à notre manière. Les poètes cycliques, dont nous aurons à parler un peu plus loin, ont cru faire du nouveau en complétant Y Iliade et VOdyssée^ quand ces deux poèmes furent constitués. Après eux, les poètes lyriques furent novateurs aussi en traitant les sujets que l'épopée avait

épuisés, sauf à les rajeunir par des scènes dues à leur imagination ou empruntées à des mythes locaux. Et plus tard encore, quand la tragédie reprit sous une troisième forme ces mêmes sujets, on vît des poètes du plus grand génie s'imiter indéfîniment les uns les autres, en remettant sans cesse sur la scène les mêmes personnages et les mêmes situations. Les Homérides n'ont pas fait autre chose trois ou quatre siècles plus tôt. Ils ont gardé, de génération en génération, ce qui plaisait à leur public dans le legs de leurs prédécesseurs, mais en le renouvelant par des additions qui suffisaient à leur goiil de nouveauté.

Déterminer exactement dans quel ordre chronologique ces additions se sont succédé est chose impraticable actuellement, et il est fort possible même que la critique n'arrive jamais à ce résultat idéal, bien qu'après tout il ne soit pas sans honneur ni sans utilité de le poursuivre. Mais ce qu'on peut faire du moins, c'est de les grouper selon leur nature de manière à mieux rendre raison de ce qu'ont voulu leurs auteurs.

Et tout d'abord il est à peine besoin de dire quelle grande part a eue Tiniitation au développement du groupe primitif. Les deux parties de la Diomédie, qui constituent ensemble le VP livre actuel, semblent bien n'avoir pas eu d'autre origine: la première partie est une admirable imitation Aq^ Exploits cC Agamemnon ( XP livre actuel ), et cette première partie a donné naissance elle-même à la seconde, qui n'en est qu'une variante. 11 y a là de telles beautés poétiques qu'on peut se demander si ce n'est pas l'auteur même des chants primitifs qui s'est ainsi imité lui-même. En < e cas, il aurait le premier donné l'exemple d'un procédé dont ses successeurs devaient user large-

ment. Rien n'est plus instructif à cet égard que de comparer entre eux les nombreux combats singuliers de V Iliade, Celui d'Achille et d'Hector en est le type et sans doute le premier modèle. Sur ce modèle ont été faits, avec plus ou moins d'originalité dans l'imitation, ceux de Patrocle et d'Hector, de Patrocle et de Sarpédon, de Tlépolème et de Sarpédon, d'Hector et d'Ajax, de Paris et de Ménélas, d'Achille et d'Énée. On arriverait peut-être, par une étude patiente, à les classer en série selon les inventions accessoires qui s'y ajoutent au motif principal.

Mais l'imitation a été plus souvent un moyen qu'un motif d'extension. Les aèdes en général ne créaient pas de nouveaux épisodes pour le simple plaisir d'imiter les anciens. Ce qui semble avoir surtout déterminé le premier accroissement de VIliade, c'est le désir qu'ils avaient de compliquer la marche des événements et d'embellir par le merveilleux ce qui paraissait trop simple dans les inventions primitives. On peut citer, comme exemples remarquables de cette double tendance, le douzième livre ou V Assaut du mur, et la plus grande partie de ce que nous ^xon^womvnéV Achilléidey c'est-à-dire des sept derniers livres. L'auteur de la défaite des Achéens racontée dans le onzième livre actuel se représentait le camp entouré d'un simple fossé et d'une palissade ; à la fin du combat qu'il avait décrit, les Achéens avaient perdu le champ de bataille et étaient rejetés au delà de ce fossé, poursuivis par Flector. Un aède, d'une remarquable imagination d'ailleurs, un des plus grands Ilomérides après Homère, a trouvé cela trop simple : il a conçu la pensée de représenter le camp comme entouré d'un véritable mur avec des créneaux et des tours puissantes, afin d'avoir l'occasion d'ajouter au récit

primitif la description bien plus liche en incidents d'un assaut. On ne peut nier qu'il no Tait fait en vrai poète. Mais l'invention fondamentale, comme nous l'avons déjà remarqué, trahit, dans son invraisemblance naïve, un besoin de nouveauté que le poète primitif ne pouvait connaître et qui répugnait môme à la nature de son génie. Dans VAc/nlléide, presque tous les épisodes célèbres, la Fabrication des armeSy le Combat des dieux, le Combat d^ Achille et du Xanthe procèdent d'une intention analogue. Il avait sufTi au premier poète de mettre Achille en face d'Hector pour tirer de cette simple invention un des plus beaux drames que l'imagination humaine ait jamais créés. Il faut à ses successeurs un fleuve soulevé, une inondation^ toute une plaine bouleversée par les flots, puis la lutte étrange de la flamme et de l'eau, c'est-à-dire une série d'inventions, frappantes assurément, mais extraordinaires. D'un bout à l'autre du poème, nous retrouvons, comme le précédent chapitre l'a fait voir, cette double série d'inventions juxtaposées, les unes simples, tirées tout entières de la vérité morale, les autres merveilleuses et plus ou moins compliquées. Kt, cliose leinarquable, les premières occupent ce (ju'on peut appeler les positions essentielles du poème, tandis que les secondes sont toujours là par surcroîl, témoignant de Teflort fait par d'ingénieux cl brillanls successeurs pour développer l'œuvre de leur inimilal)le devancier. Tout le groupe des livres XIII , XIV et XV, qui a pour cenli'c la scène où Itéré éloigne Zeus du champ de l)alaille et qui nous monire Tintervenlion de Poséidon rendant un instant la victoire aux Achécns, tout ce groupe (jui coiistilue la principale péiipéli(* de V Iliade avant la Patroclie, me

parait devoir son origine à la tendance que je signale ici^

Un autre niolif dont rinflucnce n'a pas été moins grande dans l'extension des chants primitifs de V Iliade, c'est le besoin de compléter les parties déjà existantes ; niolif qui devint naturellement de plus en plus fort à mesure que le groupe toujours grossissant apparut davantage comme un ensemble.

Ce besoin prit d'ailleurs plusieurs formes. Une des plus curieuses, ce fut le désir de justifier certaines allusions apparentes des chants antérieurs. Souvent les premiers aèdes, obéissant à ce goût de précision qui est si naturel à la poésie grecque, avaient imaginé à titre d'exemples dans les discours fictifs de leurs personnages des faits de pure invention qui étaient censés s'être accomplis précédemment. C'est ainsi qu'Andromaque, dans son entretien avec Hector, rapporte, pour l'engager à ne pas sortir de la ville et à défendre le rempart, que trois fois déjà les Achéens ont donné l'assaut au même endroit'. Non seulement cet assaut ne figure pas dans V Iliade, mais il n'y a rien absolument dans les autres chants qui se rapportent de près ou de loin à quelque chose de semblable. C'est donc une fausse allu-

1. Il est à remarquer que les Grecs n'ont jamais cessé dégrossir ou de retoucher ainsi leurs récits primitifs pour les rendre plus merveilleux ou plus romanesques. Lorsque l'on compare les légcndcsy telles qu'elles figurent dans l'épopée, avec les mêmes légendes, telles qu'on les trouve chez les mylhologues alexandrins ou byzantins, on s^aperçoit de l'importance de ces additions et de leur nature. Il serait fort extraordinaire que la poésie épique, au temps de sa croissance la plus active, eût échappé à cette tendance.

2. Le fait est même rapporté avec quelques détails et les noms des héros achéens qui y ont pris part sont mentionnés; YI, V. 433-437.

sion, que le poète s'est permise pour donner plus de force à sa pensée. De môme dans Y Odyssée, Eumée, au XIV® livre, pour expliquer qu'il ne peut ajouter foi aux récits de son hôte, raconte qu'il a déjà été trompé par un Etolien qui prétendait avoir vu Ulysse*. Il est bien clair que c'est là encore un fait imaginé pour les besoins de l'argumentation, en dehors de toute donnée légendaire. On comprend fort bien que de telles allusions aient dû suggérer plus d'une fois à des aèdes, pendant la naissance de V Iliade^ l'idée de les justifier en créant précisément les scènes auxquelles elles semblaient se rapporter. L'épisode de V Assemblée des Troyens au XIX* livre (v. 243-313), où Hector repousse les conseils de Polydamas qui veut l'obliger à rentrer dans Troie, me parait être né ainsi des paroles prononcées par le même héros au XXIP livre (v. 100-103). Et c'est encore de la même manière que la célèbre scène du XXIV® livre, qui nous fait voir Priam aux pieds d'Achille, a dû sortir des lamentations de Priam au XXIP (v. 408-429), dont elle n'est que le développement. Ce fait curieux mérite d'autant plus rattenliou qu'il est de nature à nous tromper sur l'âge relatif de certains morceaux. Nous sommes portés à croire toujours que l'allusion est postérieure au récit qu'elle vise : or en plus d'une occasion assurément, c'est le récit au contraire qui est sorti de l'allusion, purement fictive à l'origine*.

Mais il v a bien d'autres sortes de morceaux complémentaires dans VIliade. Citons particulièrement ceux qui y ont été insérés dans des vues intéressées.

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