‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 103 sur 261 · DIMENSIONS DU POEME · texte numérisé non relu

DIMENSIONS DU POEME

ne devons pas oublier qu'elle est singulièrement courte en comparaison des immenses épopées de rinde. Le Ramayana et le Mahabharaia — ces puissantes créations d'un peuple de môme origine que les Grecs, mais d'un génie bien différent — font ressortir par le contraste celte brièveté relative de l'épopée grecque. Là le récit surabonde et déborde; un épisode devient un poème; tout y est immense, et le regard se perd dans les profondeurs d'une action confuse, comme dans l'obscurité d'une forêt impénétrable\ Ce sont des masses de poésie plutôt que des poèmes. Dans VIliade au contraire, tout est mesuré. Il en résulte que le poème, dans son entier, présente éminemment cette qualité qu'Aristote a si bien définie dans sa Poétique par le terme d'eidjvoiçTov*. VIliade^ comme il le dit, se laisse bien embrasser d'un seul coup d'œil. Lorsqu'on vient de la lire d'un bout à l'autre, on n'a pas d'effort à faire pour se la représenter tout entière : les parties essentielles reparaissent d'elles-mêmes dans la mémoire, et les autres, moins nettes, ne sont cependant pas tellement effacées qu'elles ne forment comme un fond à cette image poétique. On ne peut s'empôcher alors de remarquer que l'étendue acquise peu à peu par le poème dans ses accroissements successifs lui a donné une grandeur d'aspect que les chants primitifs ne possédaient pas au môme degré. Et l'in-

1. Le Ramayana a environ quarante mille vers; le Mahabharata en a deux cent mille; Y Iliade en a moins de seize mille.

2. Aristote, Poétique, 23 : Aiô...xai TauTT)0ea:r^aioçav9av6(rj '*0(iT)po; noL^k Toù; àXXov;, Ttîi \Lrfiï lov TioXsfxov, xaiTîso ï/oyzoL àp/7)v xai TeXoç, iTzr/cipi^axi noiEîv oXov Xi'avYàoav {xe'Ya xal oux £utjvot:xov EtxeXXsv EasaOai îj Tôi (jlcYcOeî (XcToial^ov xaTa-cJiXcYîi-evov if^ noixiXta. Nuv 8' ev |i£'po; aTCoXotCôiv ÈTCStaoBtO'.; x£/Gr|Ta'. [aùttav] tîoXXoîç, oTov veûv xaiaX^Yco xai àXXot; s]cet90${ot(, oîç St«Xa[jL6av£'. ttjv irofr,atv (\V. Christ).

fluence môme qu'il a exercée a prouvé par la suite que cette étendue n'était pas sans beauté. Eschyle n'aurait pcut-élre jamais conçu la trilogie dramatique ni Hérodote le plan de son histoire, si V Iliade y avec son large développement, n'eiit été devant leurs yeux comme un modèle. Telle qu'elle est, elle fait naître dans l'esprit une idée de fécondité large et pourtant mesurée, d'abondance contenue, qui entre pour une part dans l'admiration dont elle est l'objet.

Cette mesure dans l'abondance est d'autant plus remarquable que l'honneur en revient à toute une série de poètes fort inégaux en mérite. Après tout, il eût été possible de grossir encore le poème actuel, et il n'était pas tellement fermé quand il parvint à son achèvement, que tout épisode nouveau en fut nécessairement exclu d'avance. S'il est resté ce qu'il est, c'est qu'à un certain moment poètes et public ont senti d'instinct qu'il n'y avait plus rien à y ajouter, et qu'en le développant davantage on l'alourdirait au lieu de l'enrichir. En ce sens, les dimensions de Y Iliade sont un remarquable indice de l'esprit de mesure qui a été de bonne lieure un des traits caractéiisliques du génie grec. 11 faut reconnaître d'ailleurs que le jugement naturel des poètes a du être éclairé et guidé en cela par les habitudes de la récitation publique. Celle-ci imposait une étendue nécessaire et à peu près uniforme à chaque chant isolé; celle étendue des scènes ])rincipales détermina indirectement celle du poème tout entier.

Mais tout cela n'aurait pas suffi à faire que toutes les parties du poème vinssent se rassembler d'ellesmêmes sous le regard, sans cette unité intime qui fut créée tout d'abord par Tauteur des chants primitifs et que ses continuateurs respectèrent. C'est

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