GRANDEUR IDEALE
impétueuse d'Agamemnoii qui tout à l'heure renversait tout. Et lorsque blessés à leur tour, ils s'éloignent du champ de bataille, nos regards et nos cœurs se portent d'eux-mêmes vers Ajax, qui résiste seul en reculant pas à pas, et en qui se concentrent toute la force et toute l'espérance des Achéens. L'unité de ce vaste récit, comme sa variété et son mouvement, proviennent donc des qualités que nous signalions tout à l'heure, de la clarté d'une imagination puissante et de sa hardiesse à simplifier.
La grandeur est, avec la clarté et le mouvement, le trait le plus saillant du récit homérique. Elle résulte surtout de ce que le poète a constamment devant les yeux un idéal bien supérieur à la réalité. A plusieurs reprises, il est question dans V Iliade de la force merveilleuse des héros: ils soulèvent sans effort des pierres que plusieurs hommes d'aujourd'hui, nous dit le narrateur, auraient peine à remuer. Expression naïve d'une idée qui est partout présente. L'humanité dépeinte dans le poème est une humanité idéale, que le poète et ses contemporains considéraient, il est vrai, comme réelle dans le passé, mais non dans le présent. On imaginait pour elle des richesses merveilleuses, des arts tout puissants; les héros sont couverts d'or, leurs armes sont ciselées avec une perfection dont aucun artiste du temps n'était assurément capable. C'est là le seul genre d'exagération que se permette cette poésie si vraie. D'ailleurs il faut remarquer que dans l'exagération môme, elle se garde naturellement de dépasser une certaine mesure qui lui est indiquée par un sens délicat de la vraisemblance. Si les héros de VIliade sont plus robustes et plus légers que les hommes les plus lestes et les plus vigoureux, cette supériorité n'est pas telle pourtant que notre
imagination ne puisse l'admellre à titre d'exception. La poésie homérique se souvient de la réalité alors même qu'elle la dépasse, et elle reste sensée jusque dans ses fantaisies. Klle veut procurer à ses auditeurs le plaisir de Tidéal, mais comme elle sait bien qu'on le détruit dès qu'on éveille le sentiment de rimpossii)le! Son art est de ménager l'imagination tout en favorisant son essor. Tout ce qu'elle crée est grand, rien n'est démesuré. Ces batailles immenses et furieuses sont encore des batailles d'hommes, et non de géants. Agamemnon et Diomède, Ulysse et Ajax luttent à eux seuls contre des masses d'hommes, mais on ne les voit pas comme notre Roland tuer cent mille ennemis avec leur épée. Jamais ce genre d'exagération enfantine n'apparaît dans les grandes narrations de Vlliade, L'hy|)erbole y est audacieuse et magnifique, comme elle doit l'être dans la poésie vraiment héroïque; mais dans celle audace même, il y a une raison solide, qui ne s'oublie jamais.
Ajoutons que la grandeur homérique ne devient pas monotone comme celle de tant d'épopées, parce qu'elle est tempérée par un sentiment profond et constant de la faiblesse humaine. Le poète peut bien s'exalter lui-méinc dans ses conceptions, mais combien il sait fortenuMit ce que c'est que l'homme, el comme il compatit à ses misères! Les plus vaillants héros de VIliadmnl leurs faiblesses. Diomède est sur le point de fuir lorscjue Ulysse le rappelle el le retient: « KilsdeTvdée, oublions-nous notre valeur? « Allons, ami, vi(»ns ici, tiens-loi debout près de (( moi. Quelle honte pour nous, si l'impétueux Hector « s'emparait de nos vaisseaux! » Ht Diomède, vaillant entre tous, lui répond avec autant de simplicité que de vrai courage: « Eh bien donc, je resterai, el (< je tiendrai ferm(» avec loi. Mais nous n'aurons guère