COMPOSITION DES GRANDS RECITS
ou pour dire plus encore, vraiment homérique, c'est la simplicité hardie de cette raison si nette et si lumineuse. Nulle poésie au monde n'est plus pénétrée de cette croyance , réfléchie ou inconsciente, que l'art est un choix. Viser à un certain effet, et l'obtenir par une combinaison simple de moyens appropriés, voilà en quelque sorte sa formule. Le parti pris si assuré avec lequel elle passe pardessus les détails inutiles, et môme par dessus ceux qu'on pourrait croire utiles, toutes les fois qu'elle a besoin d'aller vite, est admirable. La minutie lui est aussi étrangère que la précision lui est naturelle. Tout inspirée de la réalité, elle y est moins asservie qu'aucune poésie connue. Les hommes et les choses ne se montrent au poète qu'en ce qu'ils ont d'essentiel, et par suite, pour les peindre, il procède par larges touches avec liberté et grandeur. Plein d'une impression dominante qu'il veut traduire, il sacrifie tout ce qui ne s'y rapporte pas ; ou plutôt il n'y a pas de sacrifice, car il semble que la justesse puissante de son esprit ne lui permette seulement pas de s'y arrêter. Par là encore et surtout, la poésie de V Iliade est le type de l'art grec , à moins qu'on ne préfère dire qu'elle est le type de l'art absolument.
Grâce à ces qualités, la composition des grands récits de VIliade est particulièment remarquable. On ne saurait dire qu'elle soit étudiée ni savante, tant on y sent peu le travail et la préméditation ; mais les plus longs développements s'y distribuent avec une aisance et un ordre qui révèlent assez une conduite réfléchie. Une ample action dramatique, comme la défaite des Achéens au XI® livre, est embrassée sans peine par le poète dans son ensemble. Il y distingue du premier coup d'œil la chose
essentielle à montrer, qui est dans ce cas le déploiement extraordinaire de valeur des héros Achéens et l'inutilité de cette valeur. Il faut que dans cette bataille furieuse Agamemnon et les siens se surpassent eux-mêmes, qu'ils apportent au combat toute leur fougue et toute leur force, qu'ils soient, pour ainsi dire , humainement vainqueurs , bien que vaincus par la volonté des dieux. Ce sera une victoire terminée en défaite, mais qui restera glorieuse et superbe jusque dans la déroute finale. Voilà l'idée maîtresse, et il est visible qu'elle constitue pour le poète le seul plan qu'il veuille suivre. Bien différent d'un historien qui se ci*oirait obligé avec raison de nous faire connaître le terrain, la disposition des troupes et leurs mouvements principaux, en un mot, de nous faire l'exposé stratégique de la bataille, Homère n'a souci que de nous en décrire les grandes phases dramatiques; le reste, s'il en est question incidemment, n'est pour lui qu'accessoire. Cette idée morale suffit à ordonner toute la narration et à en régler le mouvement. Ayant toujours la même conception générale présente à Tesprit, il marche sûrement à son dénoiimcnt, sans lenteur ni précipitation. 11 le fait pressentir, puis il l'éloigné, il prolonge la victoire par des épisodes qui nous montrent Agamemnon triomphant et comme invincible, et pourtant il ne s'attarde pas au point de compromettre ridée principale ; il y a dans son récit comme un mouvement général qui nous entraîne et qui va en s'accélérant à mesure qu'approche le terme nécessaire. Quand Agamemnon blessé a disparu, quand la défaite commence, Ulysse et Diomède remplissent un instant la scène, mais déjà leur courage môme est marqué du caractère de la défaite ; c'est une sorte de fureur inquiète, plutôt que cette valeur