VALEUR MORALE ET NATIONALE
plus que pleurer et proposer le départ*. La vraisemblance morale n'est pas même ménagée par la mise en scène ; on sent que les auteurs de ces morceaux se servent d'une donnée dont ils ont besoin, sans l'approprier véritablement à sa destination.
Toutefois ces disparates n'ont qu'une faible importance dans l'ensemble du poème. Les beautés uîoralcs dominent et les font oublier. Les principaux personnages du récit se font admirer de nous dans une série de scènes où nous les retrouvons constamment avec les grands traits de leur physionomie, toujours vivants et suffisamment semblables à euxmêmes. Sans doute il n'y a encore chez aucun d'eux développement régulier et suivi d'un caractère , comme plus lard dans certaines tragédies. L'épopée primitive ne comportait pas cette étroite liaison des parties ni cette succession savante de phases qui s'expliquent l'une par l'autre. Mais si elle ne réalisait pas encore pleinement cet idéal de l'art au service de la vérité morale, elle le laissait déjà entrevoir avec une remarquable netteté. Les grandes scènes s'y continuent les unes les autres. Elle sait non seu- Icmcnl créer les situations émouvantes et les faire valoir, mais encore y engager si profondément les acteurs dont elle dispose, que leur nature intime s'y révèle tout entière; elle sait enfin y poser les Jurandes questions niorales qui doivent apparaître dès que les intérêts humains sont en jeu, et qui changent d'aspect au gré des passions qui s'agitent.
1. La manière dont Dionièdc riiisultc au IX^* livre (37-40) caractérise bien forlcmeiit cctle seconde conception si étrangement mêlée aujourd'hui à la première :
yio\ oà ûtavôiya $(uît£ Kp'vou naî; ayxuXoixTÎTeoj' axTÎTTC^ow (xc'v TOI B(uy.6 Tgii'x^aOai izifi ::avT(uv aXxTjv ô' ojtoi ooixev, o le xcàio; et:j (leyiaTOv.
Voilà pour la valeur morale des personnages de V Iliade \ leur valeur nationale en résulte naturellement. Il était impossible à des poètes grecs de pénétrer si avant dans la vérité humaine sans mettre en lumière en même temps les caractères propres de leur race. I/idéal hellénique, tel qu'il se montre dans V Iliade, est un composé d'intelligence, d'énergie, de piété sans mysticisme, de raison pratique, de sentiments d'honneur associés à un souci assez marqué de l'intérêt personnel. Mais il n'est pas réalisé dans un personnage exclusivement, qui en serait comme la froide abstraction. 11 est dans tous p«irtiellcment, inégalement, quelquefois brillant et plein d'éloquence, quelquefois obscurci par la passion; et il se dégage soit des discussions, soit des réflexions, soit des leçons de Texpérience, c'est-àdire de l'action même. 11 est hors de doute que le génie grec s'est reconnu lui-même très promptement dans cette œuvre qu'il avait créée, et que Y Iliade, dès qu'elle sortit dcrionic, devint le poème hellénique par excellence, comme elle l'a été pendant toute la période classique et au delà*.
A coté ou plutôt au-dessus des hommes, les dieux jouent dans V Iliade un très grand rôle*. Nous devons dire ici quelques mots de ce rôle, au point de vue
1. Consulter à ce sujet Lauer. (Icschichte der Homerisch. Poésie, Berlin, 1851 (p. 5-58), el Sengehuscli. Dissertafio homerica priar, en tête de VIlia/ir de (i. Diudorf dans la hibliotli. Teuhner.
2. A. Bertrand, Les dieux protecteurs des héros grecs ou troyens dans l'Iliade j lleunes, 1858; et en général, Naegelshach, Die llomerische T/irofog'e. Xureniherg, 18'i0 (2« édit., par Autenrietli, Nuremberg, 1861).
littéraire exclusivement, puisque la question, si souvent agitée, du merveilleux dans le poème épique s'y trouve impliquée.
Et tout d'abord il est vraiment superflu de faire remarquer que, pour les poètes homériques, il n'y avait pas une mythologie poétique différente des croyances contemporaines. Les dieux de l'épopée étaient aussi les dieux de la vie ordinaire. On ne demandait à l'imagination du public aucune complaisance et on n'invoquait aucune convention littéraire pour les lui faire accepter. En représentant les dieux comme en représentant les hommes, le poète mettait en scène ce qu'il considérait comme une réalité vivante.
Ces dieux, d'après la croyance commune, avaient une forme humaine et des passions humaines. Toutefois, comme la plupart d'entre eux n'avaient été à l'origine que des personnifications des grands phénomènes naturels, quelque chose de cette ressemblance primitive avec la nature subsistait encore en eux '. Le peuple concevait Zeus comme un homme d'une force et d'une majesté merveilleuses, mais il rimaginait au milieu des nuages qui s'assemblaient à son appel, tenant la foudre dans sa puissante main et capable d'ébranler le monde d'un seul mouvement de sa tête. La vengeance d'Apollon, quand il frappait ses ennemis, participait du mystère et de la soudaineté des fléaux inattendus qui viennent s'abattre sur les hommes : ses flèches sifllaient à travers les airs, et l'on croyait entendre frémir dans les murmures du vent la corde terrible de son arc d'argent. Poséidon habitait les abîmes transparents de la mer,
1. J. Girard, Le sentiment religieux en Grèce d* Homère à Eschyle^ cliap. 1.
au fond d'une grotte, où il trônait comme un roi; quand il sortait de là, on se le représentait traversant les mers en dominateur, apaisant ou soulevant les flots à son gré. entouré d'un cortège tumultueux de monstres marins qu'une sorte de terreur religieuse attirait au passage de leur maitre. Tout cela était le fond même de la croyance populaire : ces images étaient familières à tous les esprits, et le poète n'avait qu'à les dégager, à les rendre plus lumineuses, pour que ses auditeurs reconnussent avec une pieuse admiration dans ses descriptions éclatantes ce qu'ils entrevoyaient dans leur propre pensée. A chaque instant dans V Iliade la nature apparaît ainsi derrière les dieux, et elle jette sur eux comme un reflet de sa beauté grandiose. D'ailleurs ces dieux ne sont pas seulement des personnifications plus ou moins transformées de ses phénomènes changeants. Ils la représentent aussi en ce qu'elle a d'ordonné. La religion grecque, au temps de Y Iliade^ impliquait déjà, dans sa conception du monde, des idées de régularité et d'unilé, dont la notion des dieux ne pouvait manquer de profiler. Ces idées se personnifient tout particulièrement dans la Destinée, qui se laisse apercevoir dans le poème comme supérieure aux dieux, sans que le poclc d'ailleurs paraisse songer aucunemont à en préciser la vraie nalurc ni les rapports cxacls avec les passions divines. C'est une notion obscure encore, mais singulièrement forte et majestueuse, (|ui donne à toute la philosophie du poème une profondeur remarquable. La même conception fondamenlale explique aussi toute la hiérarchie divine, et pai* conséquent la suprématie de Zeus. Cette suprématie, il est vrai, est éludée et même bravée, mais jamais d'une manière définitive. Zeus en somme se fait obéir de tous ; sa volonté n'est pas seulement
la plus grande force morale et physique qu'il y ail dans l'univers, elle est nième capable de dompter à elle seule toutes les résistances coalisées, et elle mène de haut les événements avec une puissance irrésistible qui ne contribue pas médiocrement à la grandeur du récit.
C'est donc h la fois par ce qu'ils tiennent de la nature et par ce qu'ils doivent à une philosophie encore élémentaire que les dieux de VIliade s'imposent si fortement à l'imagination. Mais outre cela, ils entrent profondément dans l'action par les passions tout humaines qui les animent. Si plusieurs d'entre eux sont déjà à quelques égards les dieux de toute riiumanité, ce caractère d'universalité n'apparaît encore que bien faiblement chez la plupart et n'entraine nullement comme conséquence l'impartialité. En général la poésie homérique, dans VIliade^ les conçoit comme ils avaient dû être conçus antérieurement par les auteurs des chants épiques dont elle procède. Ce sont des dieux nationaux tout dévoués au peuple auquel ils appartiennent. Apollon est le dieu d'Ilios, parce qu'en fait il avait régné sur la vieille cité dardanienne avant que son culte ne s'établit en Grèce ; Héré est la déesse d'Argos ; Athéné, celle de l'hellénisme tout entier sous sa forme achéenne. Il est vrai que les ennemis de leur peuple les prient aussi ; mais ils ont à lutter alors contre une défaveur instinctive de leur part. Les divinités ont un patriotisme dans la poésie homérique , un patriotisme qui ne tient pas à une convention arbitraire, mais qui est reconnu par la croyance commune et attesté par d'antiques traditions : c'est une des choses qui contribuent le plus à en faire d'excellents personnages d'épopée.
Outre ces préférences générales, il en est d'ailleurs
de particulières, qui sont parfois ou des sentiments profonds ou de véritables passions. Thélis est mère; elle a toutes les tendresses et toutes les sollicitudes de l'amour maternel. Et en général, lorsqu'une divinité s'allie à un homme dans Vlliade^ elle fait vraiment cause commune avec lui.
« A présent, dit Athéné à Achille au XXII» livre, j'espère qu'à nous deux nous allons remporter une grande gloire, en triomphant dllector, si insatiable qu'il soil de combattre. Non, il n*cst plus possible qu'il nous échappe, quand même son protecteur .Apollon, Thabile archer, se mettrait en peine pour le sauver, jusqu a se jeter aux pieds de Zeus qui tient Tégide. Allons, fais halte et reprends haleine ; je me charge d'aller te le chercher et de l'amènera te combattre en face*. »
Le dieu est intimement associé à son héros, il a la môme ardeur au combat, les mômes haines et les môuies perfidies, il l'aide au besoin à insulter ses enneuiis avant la lutte et après la victoire. De tels personnages divins apportent dans les chants où ils se môlent toute une somme nouvelle d'émotions variées.
D'ailleurs leur secours puissant, bien loin de diminuer l'action personnelle du héros , l'augmente au contraire. La poésie homérique ne connaît pas les subtilités métaphysiques ni théologiques. Elle ne se demande pas, lorsqu'elle représente la fureur de Diomèdc excité par Athéné, quelle est, dans les mouvements impétueux de son ame , la part de Taclion divine et celle de sa propre nature. « Courage, « Diouiéde, dit la déesse, assaillons les Troyens ; je « t'ai mis au cœur cette feruieté inébranlable qu'avait « ton père , le cavalier Tydée , au bouclier sonore.' »