Iliade
LES DlEtX 257
Esl-cc là une opération mystérieuse qui supprime l'énergie personnelle du héros? Aucun des auditeurs d'Homère n'aurait même pu concevoir pareille chose. Une parole humaine, l'exhortation d'un chef ou d'un ami, un regard parfois, suffît à doubler le courage du combattant. La parole ou le regard d'un dieu produisent les mômes effets avec une puissance bien supérieure, sans qu'il y ait là plus de mystère. Ni le poète ni son public ne se posaient à eux-mêmes de questions difficiles et obscures en face de pareils spectacles; mais avec leur foi naïve, ils goûtaient profondément la jouissance de contempler ces âmes héroïques devenues tout à coup plus héroïques encore par l'influence d'une divinité amie. C'est une des beautés dramatiques de VIliade que ces relations incessantes des héros avec les dieux. On les voit tour à tour appeler ardemment le secours et le surcroît de force dont ils ont besoin, se plaindre avec amertume quand cet appui leur manque, s'exalter dans l'assurance de la victoire quand il leur est accordé , et toutefois trouver en eux-mêmes assez de courage soit pour braver la défaveur divine, comme Ajax, soit pour défendre leur vie en désespérés, comme Hector, quand il se sent trahi et abandonné. Le sentiment religieux n'est donc pas surajouté dans ces chants au sentiment héroïque; il y est mêlé si intimement, qu'on ne pourrait l'en supprimer sans déchirer violemment le tissu dont leur poésie est faite *.
1. J. Girard, ouv. cité» p. 67. • L'état naturel d'un héros d'Homère, c'est l'état meryeilleux, puisque partout, autour de lui et en lui-même, il croit voir ou sentir la divinité ; mais cet état merveilleux ne supprime pas son activité propre et n'affaiblit nullement l'intérêt qu'il nous inspire, car c'est pour lui-même une source perpétuelle d'émotions et une occasion de développer sa force par l'exaltation ou par la lutte. >
Ces observations s^appliquent à tout le poème; et toutefois il y a aussi , dans cet ordre d'idées, des difTérences notables entre les parties anciennes et les nouvelles. Dans les parties anciennes, les dieux n'interviennent que par des actes importants. Au livre I, Apollon lance ses traits sur les Achéens pour venger son prêtre, Athéné arrête Achille au moment où il va tirer l'épéc contre Agamemnon, Thétis vient se concerter avec lui pour assurer sa vengeance ; ce sont autant de scènes dramatiques et de moments de l'action. En outre le merveilleux y est à la fois grandiose et discret ; point de description pompeuse ; les dieux se révèlent par un seul signe et sont reconnus seulement de celui à qui ils ont affaire.
« Tandis qu'Achille roulait ces pensées dans son âme, et que déjà il lirait du fourreau sa longue épée, Athéné vint à lui, descendant du haut des airs; elle était envoyée parHéré, qui avait même affeclion et même sollicitude pour les deux héros. Elle s'arrêta debout derrière lui, et posant la main sur sa blonde chevelure, elle lui apparut à lui seul: aucun autre ne pouvait la voir. Achille fut saisi de surprise; il se retourna et aussitôt reconnut Athéné: car les yeux de la déesse lançaient des éclairs *. »
C'est là l'antique et simple manière; mais il arriva pendant la croissance de V Iliade^ qu'à force de faire inlervenir les dieux, les aèdes finirent par s'apercevoir que le merveilleux était par lui-même un ornement très propre à relever certaines parties du récit; et peu à peu, ils en firent usage comme d'un moyen connu et commode, soit pour se donner l'occasion de descriptions brillantes, soit pour remplir des vides, soit tout simplement pour ajouter un agrénient de