Voyez notamment v. 104-110 et
l'œuvre d'un continuateur. Leurs caractères propres témoignent également de cette origine ; c'est une poésie élégante, facile, qui a de la grâce et de la vie, mais qui manque de force et de concision. Les comparaisons y sont rares et pauvres. Le don du pathétique, qui est si remarquable chez le poète des livres V, VI et VII, fait presque défaut à l'auteur de ceux-ci. Il peint des situations touchantes sans nous toucher réellement. Si l'auteur des chants primitifs de V Odyssée axsiii eu l'intention de donnera ses récits une introduction de cette sorte, il est hors de doute qu'il l'eût faite bien plus courte et par là même bien plus émouvante. Sa grande imagination, voulant peindre l'audace des prétendants et le pillage des richesses d'Ulysse accompli sous les yeux de son fils, lui aurait fourni sans peine des traits bien autrement énergiques et originaux. Nous concluons de là sans hésiter que ces quatre livres sont une addition aux chants primitifs. Mais d'un autre côté nous nous refusons à croire qu'ils aient eu jamais une existence indépendante. L'idée d'une Télémachie, d'abord distincte de VOdyssée, et plus tard réunie à ce poème, doit être absolument écartée. Quoi qu'on puisse dire, il n'y a pas matière à une série de récits indépendants dans ces quatre livres, par la raison qu'il n'y a pas d'action. Ce n'en est pas une qu'un voyage dont le principal acteur se borne à écouter ce qu'on lui dit. Les quatre premiers livres n'ont donc pu être composés que pour tenir la place qu'ils occupent'.
1. Kirchhoff (Odyssée^ IV, 619, note) suppose que les quatre premiers livres se reliaient primitivcmcut au livre XV et qu'ils constituaient ensemble un récit qui a été plus tard disloque et dont quelques parties seulement sout entrées dans Y Odyssée. L'hypotbèse est compliquée, mais elle n'améliore en rien l'opinion que nous combattons ici.
Avec le cinquième livre, commence la plus belle partie de VOdyssée, Elle embrasse les livres V, VI, VII et peut-être une partie du livre VIII. Ce qui la caractérise éminemment, outre la force créatrice de l'imagination, c'est le don du pathétique.
Pour la reconstituer, il faut naturellement faire disparaître la scène de la seconde assemblée des dieux au début du cinquième livre (v. 1-28); simple raccord, fait de vers empruntés qui ont été artificiellement soudés les uns aux autres*. Cette scène écartée, nous reprenons, pour la remplacer, la scène analogue, que nous avons déjà rencontrée et admirée au début du premier livre; elle se rattache en effet, sans la moindre difficulté, à ce qui suit*. Dès lors, tout marche à souhait. Zeus envoie Hermès à Calypso pour lui ordonner de laisser partir celui qu'elle retient. L'ordre est porté, et le poète prend soin de nous décrire les enchantements de l'île d'Ogygie, avant de nous faire voir Ulvssc assis à Técart, dédaigncux de tout ce qui pourrait charmer ses yeux.
1. Tout le discours d'Athéué (v. 7-20) se décompose ainsi : 7-12 zz: II, 230-236; 13-17 = IV, 556-560; 18-20 m IV, 700-702. Ce u'est rien aulre chose qu'uu centon.
2. Il ne serait pas surprenant certes que, dans les remaniemenls signales, plusieurs vers eussent disparu. Mais M. Kirclihod' a montré ingénieusement qu'il suffisait d'un seul vers pour raccorder le vers 87 du livre I au vers 29 du livre V, en supprimant la Tcirmachie qui les sépare aujourd'hui; et pour rendre la démonstration plus sensible, il rétablit ainsi ce vers par conjecture en l'empruntant à Y Iliade (XVI, 458), comme une des formules usuelles de l'épopée : 'û; £p«' , oùo' à-iOirj<jc -aTrjp àvo^scov i€ Oeàiv tî • — a''|a 0 ap ... X. T. z.
pleurant sur le rivage, et regardant au loin à travers riininensité de la mer. L'impression est saisissante ; l'homme nous est immédiatement révélé.
Les plaintes de Calypso en réponse au message d'Hermès sont en quelque sorte l'expression sensible de la dure captivité qui pesait sur Ulysse. Il faut que nous sentions combien le lien est diflicile à rompre pour que la délivrance du héros ait toute son importance morale. L'ordre de Zeus met fin à la résistance de Calypso, mais le poète a soin que la volonté personnelle d'Ulysse se manifeste aussi dans cette rupture. La déesse vient à lui, parée, pleine de séductions, elle lui annonce qu'il est libre et qu'il va préparer son départ ; et comme il doute, elle confirme ses paroles par les serments les plus solennels ; mais en môme temps, elle cherche à lui inspirer le regret de ce qu'il va faire et elle veut lui faire sentir combien Pénélope lui est inférieure en tout. Ulysse se révèle tout entier dans sa réponse. Ce que Calypso lui dit, il le sait, et il en convient sans difficulté. Oui, la traversée est pleine de périls; oui, Pénélope n'est qu'une femme, et elle ne peut se comparer à une déesse; mais, malgré cela, ce qu'il veut, ce qu'il espère, c'est de rentrer chez lui, c'est de voir luir le jour du retour. Cette noble obstination de l'homme dans les sentiments humains, cet attachement du mortel à ses affections mortelles, voilà dès ce début la source profonde du pathétique.
Ulvsse se met à Tœuvre. Il fait son radeau de ses
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propres mains. Il part, et le voilà seul sur les flots, assis au gouvernail nuit et jour. Dix-sept jours se passent; la terre des Phéaciens est en vue. Alors Poséidon entre en scène. Il aperçoit son ennemi qui va lui échapper; parsonordre, la tempête se déchaîne, et Ulysse lutte contre les éléments bouleversés. Celle
lutte admirable, c'est toute la seconde moitié du récit. Avec une imagination aussi puissante que docile à l'idée première, le poète en varie les péripéties, non pour le plaisir de décrire, mais afin de mettre en lumière pleinement la nature morale de son personnage. Pour lui, Ulysse est tout. C'est lui qui attire nos regards au milieu des flots ; ses émotions, une à une, se répètenten nous ; nous partageons son accablement, nous nous associons à ses doutes ou à ses résolutions, nous jouissons de son courage, et à la fin nous triomphons de son succès lorsqu'il touche le rivage, lorsqu'il adresse au fleuve hospitalier une si touchante prière et lorsqu'il embrasse pieusement le sol nourricier.
Rien de suspect dans tout ce beau récit, que quelques vers isolés et sans importance. Nous nous sentons là en présence de l'œuvre d'un poète créateur, impression qui se continue dans les livres suivants.
Les livres VI et VII font étroitement suite au livre V. Mais autour du personnage principal, toujours le môme, la scène change à vue d'œil, de façon à nous charmer par ha plus agréable diversité. Au lieu de la mer et de la tempête, le calme d'une belle campagne, les rives d'un fleuve large et fécond ; puis Taclivité toujours intéressante d'une grande et riche ville maritime, un port, des chantiers, une agora, et à l'écart un superbe palais aux portes d'or et d'argent, paisible et pourtant joyeux au milieu des riches vergci's qui l'entourent \ Tel est
1. Les raisons qui ont (létcrminé MM. Friedliinder {Philologus, 1851, p. 669 et suiv.) et Kircliliod" à considérer comme une interpolation la description des vergers d'AIkinoos et ce qui précède immédiatement (v. 103-131) ne me paraissent pas concluantes.
le fond du tableau. Quant aux personnages, l'imagination du poète n'est pas inoins heureuse pour les créer. C'est d'abord la jeune et gracieuse Nausicaa entourée de ses compagnes. La scène célèbre où elle accueille Ulysse est vraiment admirable par la vive lumière qu'elle jette sur le caractère du héros. Dans cette nature si énergique apparaissent ici tout naturellement la douceur, le respect pour des jeunes filles, un don de persuasion incomparable, quelque chose de caressant dans le langage, et une touchante fierté jusque dans la supplication la plus humble. C'est une sorte de repos que cet entretien après l'action tourmentée du livre précédent, mais un repos qui est encore profitable au développement du caractère principal.
Les scènes suivantes, c'est-à-dire l'entrée d'Ulysse dans la ville des Phéaciens, son arrivée au palais, l'accueil du roi Alkinoos et de la reine Arété, ne sont pas moins profondément empreintes du dessein original de l'auteur. Au milieu des descriptions, c'est toujours le personnage d'Ulysse qui prédomine. Assis en suppliant dans la cendre du foyer ou invité par le roi à prendre place auprès de lui, il garde sans effort sa dignité naturelle. Quelque chose de supérieur, qui est en lui, le relève de son humiliation et se fait sentir soit dans la beauté simple de sa prière, soit dans la gravité forte et modeste de son récit.
Toutefois c'est avec ce premier récit d'Ulysse
Le changcmcut de temps (le présent succédant à l'imparfait) est un simple procédé do style des plus naturels ; vi il n'y a rien à couclure de ce que le poète décrit des choses qu'Ulysse ne peut voir; car cette remarque s'appliquerait aussi bien à la description précédente que l'on ne songe pas à suspecter.
iVII, 241 et suiv.) que commencent d'assez sérieuses diflicultés. Tout d'abord le début môme de ce récit, par certaines maladresses évidentes*, trahit un raccord*. Puis Alkinoos promet par deux fois à Ulysse de le faire reconduire chez lui le lendemain matin (VII, 189-191 et 318). Or en réalité Ulysse passera chez les Phéaciens toute la journée du lendemain à des jeux, il emploiera la nuit suivante en récits, et en définitive ne partira que le surlendemain soir, sans que ce retard s'explique d'aucune manière. Il paraît donc certain que cette partie du poème a du être allongée, peut-être même à plusieurs reprises. 11 est fort difficile de dire quelle part doit être faite à ces remaniements dans la fin du Vil® livre, et ce qui a été tenté à cet égard n'a qu'une valeur trop conjecturale. En revanche, la plus grande partie du huitième livre peut bien être considérée comme formée d'additions, car tout ou presque tout y est purement épisodique. C'est une sorte d'intermède entre l'arrivée d'Ulysse et ses récits, et on ne peut nier que les scènes dont il se compose, quel que soit le mérite propre de quelques-unes, ne fassent longueur dans Tenscmble. L'assemblée des Phéaciens (Vlll, l-i5) n'ofl^reque peu d'intérêt, et Alhéné y joue sans nécessité le rolc de héraut (v. 7), coiiiine au second livre de ï Iliade, L'épisode du premier chant de Démodocos (v. 02-95) est attachant, et l'on a eu tort de considérer la peinture de l'émotion d'Ulysse comme une imitation postérieure du passage analogue