‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 155 sur 261 · CHANTS PRIMITIFS · texte numérisé non relu

CHANTS PRIMITIFS

nous les concevons comme l'œuvre d'un aède qui met à profit des chants existants, et tantôt se contente d'une légère appropriation, tantôt s'étend avec complaisance sur les épisodes qui plaisent à son imagination. La forme de ces récits est certainement de son fait : c'est lui qui a eu l'idée de les mettre dans la bouche d'Ulysse lui-même. Mais cela n'implique pas nécessairement qu'il eut d'abord raconté en détail l'arrivée du héros chez les Phéaciens. Dans le Retour qui existait déjà, le séjour chez les Phéaciens, peuple merveilleux, était évidemment mentionné comme la dernière étape des voyages d'Ulysse. Il était donc tout naturel de lui faire raconter là ses aventures, pour que le cycle en fût à peu près complet. Les auditeurs étaient mis au courant, si cela était nécessaire, au moyen de quelques vers d'introduction, qui rattachaient ces chants nouveaux et particuliers à un groupe de récits légendaires déjà connus. Quiconque est tant soit peu familier avec les épopées homériques, sait à quel point cette façon de raccorder un épisode à une série d'événements était ordinaire dans l'art de ce temps.

Toutefois, nous l'avons vu, une partie considérable des récits d'Ulysse semblent avoir été ajoutés postérieurement, à l'imitation des premiers, et pour multiplier des sujets de chants qui charmaient le public d'alors. Laissons-les donc de côté. Les plus anciens, c'est-à-dire ceux des livres IX et XI, sont l'élément primitif de V Odyssée^ et ce sont ceux-là dont nous nous occupons.

V Arrivée d Ulysse chez les Phéaciem (livres V-VIII) en est, dans Y Odyssée^ l'introduction naturelle, et c'est la plus belle partie du poème. En la comparant avec certains épisodes des récits d'Ulysse, celui du Gyclope par exemple, nous sommes frappés de la

ressemblance. Il paraît donc naturel d'admettre que c'est l'auteur de ces récits, qui, encouragé par son succès, a développé ainsi cette introduction. C'était lui en somme qui avait donné, par sa précédente invention, une importance particulière au séjour d'Ulysse chez les Phéaciens. Ce thème lui appartenait ; il le mit en œuvre avec la grandeur d'imagination qu'il avait déjà montrée, mais avec une liberté toute nouvelle, parce qu'il n'était plus assujetti à suivre aucun récit antérieur.

Le livre V (avec son début naturel, c'est-à-dire V Assemblée des dieux du premier livre), les livres VI, VII et peut-être quelque chose du livre VIII, sauf la part à faire aux additions et aux remaniements, sont le fruit de cette grande idée. La pensée dominante du poète fut de mettre en lumière le caractère d'Ulysse dans une sorte de drame librement créé. Il avait raconté déjà ses aventures, il ne pouvait y revenir; mais d'après la légende, Ulysse, après avoir erré trois ans, en avait passé sept dans l'île d'Ogygie ; c'est au terme de ce séjour qu'il plaça le premier acte de son drame, Calypso^ c'est-à-dire l'affranchissement. Le second acte, Naiisicaa, le troisième, Ulysse chez Alkinoos, succédèrent naturellement. Il est impossible de dire aujourd'hui si c'est à tort ou à raison que quelques critiques croient entrevoir sous ces larges développements une forme de récits plus simple. Rien sans doute n'empêche de croire que le poète ait lui-même peu à peu modifié et agrandi son œuvre. L'épisode de Nausicaa par exemple a bien pu n'être ajouté par lui qu'ultérieurement : mais comme nous n'avons aucun moyen de résoudre ces questions, il est inutile de les soulever.

Ainsi fut constitué l'élément primitif de V Odyssée:

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