CONTINUATION DU RECIT
d'une part les récils d'Ulysse, de l'autre, avant ces récils, une sorte d'introduction dramatique, qui, en fait, les dépassait de beaucoup en importance. Ce n'était pas un poème, car il n'y avait pas de dénoûment ni même de régularité dans le développement de l'action: c'était un groupe de chants, et rien de plus. Mais ce qui en faisait déjà l'unité profonde et ce qui allait en faire la fécondité, c'était l'admirable conception du caractère d'Ulysse, c'était l'intérêt puissant que le poète avait su donner à cet immense et unique désir de la patrie et du foyer domestique, si fortement imprimé dans l'âme de son héros.
Il en fut de VOdyssée comme de Viliade. Le premier groupe de chants qui apparut en suscita d'autres par son succès môme. Mais il y eut une différence notable. Les premiers chants de Viliade laissaient entre eux des intervalles d'action que les premiers continuateurs se mirent naturellement à remplir. Ceux de VOdyssée formaient une série plus continue : il n'y avait rien d'intéressant à insérer entre l'arrivée d'Ulysse chez les Phéaciens et ses récits*; les récits eux-mêmes pouvaient, il est vrai, être augmentés, et ils le furent effectivement, mais ce développement ne se serait pas prolongé sans monotonie. D'ailleurs, avant de les étendre, il y avait mieux à faire : c'était de ramener Ulysse dans sa patrie. Le premier groupe de chants avait rendu le
1. On y inséra pourtant la plus grande partie du livre YIII en plusieurs fois, mais le vide mémo de ce développement accuse la stérilité du sujet.
personnage populaire. Or sa légende n'était pas épuisée; le vieux Retour^ qui servait alors de matière à une poésie plus hardie, parlait aussi, plus ou moins brièvement, de sa rentrée à Ithaque et de la manière dont il avait repris possession de son palais. C'était là un thème magnifique à développer.
L'aède qui s'en chargea n'était pas complètement l'égal du premier. Il n'avait ni la môme force d'imagination, ni la même grandeur naturelle ; mais c'était encore un admirable poète, nourri des meilleures traditions, et doué d'un sentiment aussi délicat que profond de la vérité morale. Quelquesunes des situations qu'il a traitées ont pu lui être fournies par des chants antérieurs \ mais la peinture des mœurs lui appartient en propre, et il y excelle.
Autant que nous pouvons en juger, il dut réaliser la pensée qu'il avait conçue en développant successivement dans des chants séparés les principales situations qui s'offraient à lui dans la légende ou que son imagination créait. Son premier mérite fut de les dégager, le second de donner à chacune d'elles une valeur propre qui la rendît à jamais attachante. C'est ainsi sans doute qu'il chantait le Débarquement d Ulysse (1. XIII), Ulysse chez Eumée (livre XIV), la ReconnaissaJice d'Ulysse et de Télémaque (partie du livre XVI), Ulysse enprésence des prétendants (1. XVII), Ulysse inconnu en p?'ése?ice de Pénélope (1. XIX), Philœtios (partie du livre XX), enfin V Epreuve de farc^ le Massacre des préte7idants et la Reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope (1. XXI, XXII et parlie de XXIII), ces
1. Voyez la note d'Otfr. Mùller {Hist, de la littér. grecque^ t. I, p. 117) sur l'arc d Eurytos, et aussi les uotes de M. KirchhofI sur cette partie de V Odyssée. Tout cela d'ailleurs est extrêmement conjectural.