‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 161 sur 261 · Otiyssn' V · texte numérisé non relu

Otiyssn' V

outre que cela est exceptionnel dans V Odyssée^ il faut reconnaître que là môme les caractères nouveaux du récit épique apparaissent. Si importante que soit par elle-même la description de la mer déchaînée, il y a quelque chose dans ce morceau qui attire davantage l'attention, c'est la fine et curieuse analyse de ce qui se passe dans le cœur d'Ulysse. Nulle part dans Vlliade on ne trouverait une succession de sentiments aussi exactement déduite que celle qui remplit ces deux cents vers. Et il ne s'agit pas seulement des émotions principales, abattement, retour d'énergie, défiance,- obstination, efforts héroïques, prières, élan de joie; dans chacune de ces phases, que de moments divers à distinguer! comme le poète se plaît à cette analyse toujours juste, où il excelle! Suivez-le pas à pas ; voyez-le créer ingénieusement des circonstances; point de minuties assurément, mais que de finesse déjà dans cette peinture si large encore!

Si cela est vrai de cette grande scène de la tempête, combien plus encore du massacre des prétendants ! Ici, la différence avec Vlliade est d'autant plus frappante, qu'il y a plus d'analogie dans le sujet. Rappelons-nous les batailles épiques qui ont été précédemment étudiées. Ne semblait-il pas qu'en dehors môme des passions personnelles des combattants, chacune d'elles eut sa vie propre? Les diverses heures du jour, les accidents du combat, surtout l'intervention des dieux, produisaient tour à tour dans le développement de la lutte des variations dramatiques. Derrière les rencontres individuelles, quelque chose d'immense apparaissait, la bataille elle-même, avec ses redoublements de fureur et ses alternatives de succès. Rien de semblable dans la scène du massacre. La force de la concep-

tion y éclate surtout à deux moinents, au début dans Tadmirable révélation d'Ulysse, à la (in, lorsque la tuerie est achevée, et que nous avons sous les yeux la cour pleine de morts et la salle pleine de sang. Quant au combat lui-même, c'est par l'étude des caractères et par l'ingénieuse invention des péripéties qu'il nous frappe. Le triomphe du poète, c'est de nous montrer d'une part la colère implacable d'Ulysse, sombre et sûr de sa vengeance, de l'autre les sentiments variés des prétendants, leur effroi, leurs vaines adresses, leur désespoir ; c'est de cela qu'il fait son drame, et celui qu'il compose est admirable. Mais l'épopée ainsi conçue fait déjà pressentir l'histoire.

Voulons-nous dire que le récit dans V Odyssée manque généralement de grandeur ? Rien n'est plus loin de notre pensée. Mais c'est une grandeur plus calme et plus égale. V Iliade nous ravit d'admiration, s'empare de nos âmes et les exalte puissamment. V Odyssée nous élève doucement jusqu'à une région de poésie sereine, dont elle déroule devant nous les larges et curieuses perspectives.

Cette différence se marque, pour ainsi dire, extérieurement dans un fait significatif, qu'on a plusieurs fois noté. Les comparaisons abondent dans Vlliade^ elles sont très-rares dans V Odyssée. N'est-ce pas parce que la comparaison, Icllc que les anciens poètes l'employaient, était une manière brillante d'idéaliser les choses, qui ne répondait plus au goût nouveau? Le récit du massacre des prétendants offrait au narrateur bien des occasions de mettre en usage ce procédé traditionnel ; il les a toutes négligées. Le combat est raconté dans les trois cents premiers vers sans une seule coniparaison, et c'est seulement à la fin, pour peindre hi dispersion effarée des vaincus et

racharnement des vainqueurs, que le poète revient par exception à l'ancienne manière *. Ce n'est pas tout; non seulement le nombre des comparaisons est beaucoup moindre dans VOdyssée que dans Vlliade^ mais en outre celles qu'on y trouve ont un caractère différent. Le plus souvent, elles servent, non plus à agrandir les conceptions, ni à orner le récit, mais à expliquer les choses représentées. Lorsque Ulysse, avec Taide de ses compagnons, enfonce le pieu brûlant dans Tœil du Cyclope, le poète le compare à un charpentier qui à l'aide d'une tarière perce une poutre, et il nous fait voir le mouvement de l'outil, tiré alternativement dans les deux sens par deux équipes d'ouvriers*. Recherche d'exactitude qui prouve assez que le besoin de décrire avec précision commençait à prédominer dans la poésie sur le désir d'idéaliser. Et cela est plus sensible encore, quand, aussitôt après, le narrateur nous dépeint l'horrible^ blessure du Cyclope :

« Lorsqu'un forgeron plonge dans l'eau froide une lourde hache ou une doloire qu'il veut tremper — car c'est là ce qui donne au fer sa force — le métal bouillant crie au milieu de la vapeur; ainsi l'œil du monstre sifflait autour du pieu d'olivier^. »

Si un des poètes de VIliade avait eu à traiter ce passage, on peut être assuré, ce me semble, qu'il n'aurait pas décrit de cette manière. Ce qui l'eût préoccupé, c'eût été de traduire par une comparaison hardie et saisissante la force de la douleur subite qu'éprouve le monstre ou l'intensité effroyable de ses clameurs. Par instinct, il aurait cherché l'effet

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