‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 164 sur 261 · Odyssn', XIV, 409.i'i · texte numérisé non relu

Odyssn', XIV, 409.i'i

d'y admirer. Il avait fallu plus de génie sans doute pour représenter les masses d'hommes qui se heurtaient avec fureur dans la plaine d'Ilion ; mais, pour tracer ces charmants tableaux, il fallait plus d'esprit et presque autant de poésie.

Un autre trait propre aux récits de VOdyssée^ c'est la part qu'ils font à la fantaisie, du moins dans les chants où Ulysse raconte ses voyages. Ces longues chaînes d'aventures merveilleuses ne ressemblent guère à la série des scènes guerrières de VIliade, De narrateur épique qu'il était autrefois, le poète s'est fait conteur, presque à la façon des Orientaux. C'est là encore un des charmes propres de VOdyssée: nous l'aimons pour son merveilleux, comme nous aimons VIliade pour son héroïsme.

Ce qu'il y a d'exquis dans ce merveilleux, c'est qu'il concilie constamment et sans le moindre effort deux choses qui semblent s'exclure, la naïveté enfantine des inventions et la vraisemblance morale la plus délicate'. Cette fine étude des sentiments que nous venons de signaler comme le trait caractéristique de la seconde partie du poème, elle est aussi partout dans ces aventures merveilleuses, mais elle y est, sans contrarier en rien la liberté gracieuse de l'imagination. Ce sont de vrais contes d'enfants que les récits relatifs aux Lotophages et aux Cyclopes, mais qu'il y a de vérité humaine et d'art inaperçu dans ces contes ! L'épisode du Cyclope est le chef d'œuvre en ce genre. Avec quelle habileté peut-être instinclive ce géant fantastique n'est-il pas placé dès le début du récit dans un milieu qui lui prête, pour ainsi dire, toute

1. Nous n'avons en vue ici que la partie ancienne des récils d'UIyssC; telle que nous l'avons déterminée précédemment. Pour les parties plus récentes, il faudrait faire des réserves.

la réalité dont il est susceptible! Nous ne le voyons pas tout d'abord ; mais voici sa grotte, son troupeau, tout ce qui atteste la présence d'un habitant; et avec cela, en quelques mots, une sorte de description préalable du monstre, de son humeur farouche, de ses habitudes, comme pour nous accoutumer à lui :

« Quand nous arrivâmes au rivage voisin, nous vîmes devant nous, à la lisière de l'île, une grotte, tout près de la mer; elle était haute et tapissée de lauriers; des troupeaux nombreux, brebis et chèvres, y reposaient; un mur entourait leur parc; clôture formée de pierres qu'on avait dû tirer du sol, et achevée avec de longs sapins et des chênes à la cîme superbe. C'est là qu'habitait un homme gigantesque, qui gardait ses troupeaux seul à l'écart; jamais il ne se mêlait aux autres, mais il restait dans sa solitude farouche, ennemi de toute justice. C'était un monstre prodigieux; il ne ressemblait pas à un homme habitué à se nourrir de blé, mais à un pic couvert de forêts, qui se détache seul au milieu d'une chaîne de montagnes ^ »

Le voilà bien tel que la légende naïve le représentait aux contemporains du poète, mais l'adroit conteur ne nous le laisse voir ainsi que dans le lointain. Dans toutes les scènes qui suivent, l'hommemonlagne est devenu tout simplement une sorle de sauvage, d'une taille gigantesque, d'une nature inculte et grossièrement cruelle, dont la bestialité native est tempérée pourtant par une sorte d'attachement domestique pour son troupeau. Ainsi représenté, le Gyclopc n'est plus un simple épouvantail, propre à terrifier des enfants, c'est un être vivant, qui devient concevable pour nous, qui est accepté par notre imagination, et qui dès lors nous intéresse tout en nous faisant horreur. Cette transformation

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