Odyssée, IX
s'opère insensiblement dans le récit par les détails choisis, par les entretiens, moyens bien simples en apparence, grâce auxquels le narrateur nous révèle peu à peu dans cette brute gigantesque une sorte d'âme, demi-humaine, demi-animale, où s'agitent des instincts conformes à sa nature. Voilà comment nous ne sommes pas choqués de le voir rapproché d'hommes semblables à nous, aussi vivants, aussi naturels que le sont dans le même récit Ulysse et ses compagnons.
Quel que soil donc l'aspect sous lequel nous envisagions le récit homérique dans YOdyssée, nous en revenons toujours à ce mérite prédominant d'un fin naturel et d'une délicate vraisemblance. C'est par là que cette admirable composition s'est fait aimer si profondément de l'antiquité grecque avant de charmer les autres peuples. Vlliade était le poème héroïque par excellence, celui dans lequel l'âme nationale reprenait sans cesse conscience de ses plus hautes qualités, mais V Odyssée était à la fois un rêve charmant, qui donnait à l'imagination un délicieux essor, et le plus aimable tableau de la vie antique dans sa simplicité primitive, où tant de finesse se mêlait si agréablement à tant de naïveté.
Ce que nous venons de dire du récit s'applique assez bien, d'une manière générale, aux caractères des personnages*. Moins fortement conçus que ceux de
1. L'édition de VOdyssre de Ilayraaii conliciit dans l'appendice E nue analyse assez délaillée du caractère des principaux personnages, Ulysse, PcucIopc.TcIémaque, Pallas, Antinoos, Eurymaquc, Mcoclas, Hélcuc.
V Iliade, ils plaisent par une vérité délicate et souvent familière, grâce à laquelle plusieurs d'entre eux, dans des situations fort analogues, se distinguent pourtant les uns des autres.
Ulysse est le digne héros du poème, dont il soutient, pour ainsi dire, presque tout le poids. On ne saurait douter qu'avant môme la naissance des premiers chants de V Odyssée, son caractère n'ait été déjà assez nettement esquissé par les récils poétiques qui avaient cours. Dans VIliade, il est représenté à la fois comme brave et comme habile; sa réputation de prudence énergique et de savoir faire est déjà bien établie ; mais rien dans le poème ne justifie Tépithète de ^woXjtXa;, « durement éprouvé », qui y revient à plusieurs reprises. Si donc elle n'a pas été introduite dans V Iliade postérieurement à V Odyssée, ce que nous croyons peu problable, elle fait allusion à une légende déjà formée relative aux voyages du héros. C'est de cette légende qu'a dû sortir la première esquisse du rôle. Ulysse par conséquent s'est offert au plus ancien poète de VOdyssée comme un type d'homme avisé, endurci à la peine, indomptable dans la souffrance, et constamment en possession des merveilleuses ressources de son esprit comme de celles de son courage.
Voilà ce que ce poète a reçu, mais voici maintenant ce qu'il a crée de lui-même. Cette énergie intelligente d'Ulysse, il a su la rendre vraiment dramatique, en nous la présentant, dans un récit tout nouveau, non comme une sorte de résignation passive ou de vertu naturelle, mais comme l'cfTort d'une volonté généreuse appuyée sur un motif profondément liumain. Son Ulysse n'est pas seulement un homme qui souflVe avec courage; ce qu'il y a de vraiment supérieur en lui, c'est rattachement à son idée, qui elle-même
est au fond une affeclion. Il veut revoir son foyer, et rien ne peut étouffer en lui ce désir, ni môme le diminuer. C'est une passion moins ardente, moins tumultueuse surtout, que celle d'Achille, mais aussi fortement enracinée. Elle tient à l'homme et c'est par elle seule qu'il agit. Quand il parait pour la première fois dans le poème, retenu encore chez Calypso, c'est dans l'attitude de l'exilé qui n'a qu'une seule pensée, celle du pays natal :
« Tout le jour assis sur les rochers et sur le sable du rivage, usant ses forces dans la douleur, dans les larmes et dans les gémissements, il tenait ses regards attachés à Thorizon des flots, les joues humides de pleurs * . »
Ce regard, qui cherche Ithaque à travers l'étendue infinie des mers, nous explique du premier coup le rôle tout entier. Il y a un amour profond dans cette âme si forte et si maîtresse d'elle-même, un regret complexe, celui de la famille, du foyer, des lieux où l'on a vécu, des êtres que Ton a chéris. Lorsque Calypso cherche à inspirer du moins à Ulysse un peu d'hésitation, cet amour se révèle tout entier en quelques mots :
« Déesse, ne te fâche pas contre moi pour ce que je vais dire. Je sais, moi aussi, que Pénélope n*a point ta beauté ni ta taille divine; elle est mortelle, et toi lu es immortelle et toujours jeune. Mais malgré cela, ce que je veux, ce que je désire sans cesse, c'est de revenir chez moi, c'est de voir luire le jour de mon retour. Et si quelque dieu doit me faire souffrir encore au milieu de la mer sombre, eh bieni je supporterai cela, car j'ai un cœur habitué à la souffrance. Déjà j'ai enduré bien des peines et bien des fatigues sur les flots et dans les combats; que ce mal nouveau s'ajoute aux maux que j'ai subis précédemment!^ »