Horace, Epîtres^ I, 2, v. 17 et suiv
Rursum quid virtus et quid sapicntia possit Utile proposuit iiobis cxcmplar, Ulyssem.
figure héroïque d'Ulysse est une des plus nobles qu'elle ait créées.
Le sujet môme deV Odyssée^ non moins que la conduite du poème, donne au personnage d'Ulysse une prééminence peut-être excessive.
A côté de son rôle, il n'en est aucun qui ait l'importance des rôles secondaires de VIliade. C'est même là une des causes qui font que ce dernier poème est plus varié. On ne saurait comparer, au point de vue dramatique, ni Télémaque, ni Eumée, ni Antinoosà Agamemnon, à Diomède, à Hector, à Priam. Tout ce qui parait dans VIliade est grand; dans Y Odyssée^ il n'y a de grandeur que chez Ulysse ; il suffit que les autres personnages soient vrais et diversement intéressants.
Nommons d'abord Télémaque, puisqu'il remplit les premiers chants et reste en scène depuis le commencement jusqu'à la fin. Ce que nous avons conjecluré de la formation du poème explique les incertitudes de son caractère. Tclcniaquc n'a du figurer d'abord dans les chants primitifs de la seconde partie qu'à titre d'auxiliaire indispensable de son père, par conséquent dans une situation subordonnée. Plus tard, Fauteur de la Télémachie et des raccords de la seconde partie en a voulu faire un véritable personnage d'épopée. 11 semble s'être inspiré principalement pour cela du rôle du jeune homme dans le vingt-ct-unièinc chant actuel. Il a voulu représenter en lui, au point de vue moral, la transition entre radolescence et la virilité. Conception singulièrement (lillicile à réaliser, puisqu'clleexcluait d'avance
tous les traits accusés qui conviennent le mieux à la grande poésie épique. On ne peut nier ni le succès partiel du poète, ni les défauts de son œuvre. Son Télémaque ne nous est pas indifférent : il y a en lui une sorte d'ingénuité fière qui nous attache, et en môme temps un sentiment de sa faiblesse qui parfois le rend touchant. Mais avec cela, nous ne le comprenons pas entièrement. On ne sait trop ce qu'il veut ni ce qu'il fittend de sa mère. Il y a même à cet égard de véritables contradictions dans le poème*. Qu'elles proviennent de surcharges plus ou moins récentes, cela se peut; mais ces surcharges mêmes auraient été impossibles si la conception première eut été plus nette. — A côté de Télémaque, il suffit de mentionner le vieux Laerte, dont il n'est question que dans la seconde partie du poème. Il ne paraît en personne qu'au vingt-quatrième chant. Tout son rôle est contenu dans une seule scène, bien touchante, celle de sa reconnaissance avec Ulysse. Elle a le tort peut-être de renouveler un genre d'émotion que les récits antérieurs ont à peu près épuisé. Mais isolée de ce qui précède, elle échappe à cet inconvénient, et elle garde le charme éternel de tout ce qui est vrai et profond.
Toutefois, parmi les auxiliaires d'Ulysse, celui qui tient le premier rang, ce n'est ni son père Laerte, ni môme son fils Télémaque, c'est l'excellent serviteur que Fénelon appelait gracieusement a le bonhomme Eumée »'. Si l'on admet que la création
1. Comparer notamment, XIX, 530, avec l'ensemble du carac* tère. Nulle part, dans VOdysséCy Télémaque ne joue auprès de sa mère le rôle indiqué par ces vers.
2. Fénelon, Lettre à VAcad.y art. V. « Cette simplicité de mœurs semble ramener rage d'or. Le bonhomme Eumée me touche bien
du personnage d'Ulysse appartient surtout à l'auteur du groupe primitif, on serait tenté de dire que le rôle d'Eumée est le chef d'œuvrc du poète de la seconde partie. Plus fin moraliste et plus agréable conteur que narrateur pathétique, il a trouvé dans la peinture de ce caractère l'occasion d'utiliser ses plus charmantes qualités. Eumée est un vieillard; les grandes passions sont étrangères à son âge comme à sa situation; c'est donc surtout par le fin naturel des sentiments qu'il devait plaire, et le poète qui l'a représenté y a pleinement réussi. Il agit peu et ce qu'il fait est de médiocre importance. Mais il nous intéresse et nous attache sans agir. Son dévouement et sa fidélité à l'égard d'Ulysse et des siens n'ont rien de servile. C'est chez lui un sentiment ancien et profond qui a grandi peu à peu; la reconnaissance et l'intérêt môme y ont eu part au début; puis l'habitude s'est formée, et avec l'âge cette afi*ection respectueuse est devenue comme une seconde nature ; l'absence d'Ulysse, les malheurs de Pénélope et de Télémaque l'ont avivée. Eumée joue auprès d'eux le rôle d'une sorte de protecteur, bien humble et bien impuissant, mais utile pourtant par son expérience et son dévouement. Il veille avec un soin jaloux sur le bien de son maître absent. II est bon, hospitalier, pieux, et avec cela actif comme il convient à un homme charge d'intérêts importants, défiant ou tout au moins prudent, comme on l'est toujours plus ou moins quand on a beaucoup vécu. Il aime à parler, ce qui est bien de son âge, et il parle surtout de son maître, dont sa pensée ne se détache jamais. On est ravi de voir comment le
plus qu'un héros de Clélie. ou de Cléopâtre. Les vains préjugés de notr<' temps nvilisscul de telles beautés. •
poète a su faire de lui une figure épique et lui prêter même une sorte de majesté patriarcale sans le grandir pourtant au delà des convenances de sa condition.
— Le bouvier Philœtios n'apparaît pas dans le récit avant le XV° chant. Son rôle est donc beaucoup moindre que celui d'Eumée, auquel il ressemble par son dévouement. Il se peint tout entier dans les paroles qu'il adresse d'abord à Ulysse sans le connaître (XX, 199-225). Rien de plus délicatement observé que la manière dont le souci de son intérêt personnel se mêle au regret qu'il a de ne pas voir revenir son maître. C'est une nature droite et honnête, bien qu'un peu vulgaire, un bon et courageux serviteur, dont le poète n'a pas voulu faire un héros.
— Ajoutons qu'on aime chez ces deux humbles personnages la simplicité de la vie antique, une résignation courageuse aux peines nécessaires, l'acceptation du labeur quotidien, l'attachement au foyer. Tout un état social dont l'histoire ne nous dit rien revit en eux. C'est là une cause accessoire d'intérêt, qui est puissante.
Le groupe des ennemis d'Ulysse est inférieur en valeur poétique à celui de ses amis. Le poète qui a créé les chants fondamentaux de la seconde partie de VOdyssée n'avait rien de Tesprit d'Archiloque. Il était sans doute trop bon lui-même pour bien représenter les méchants. Les prétendants sont dans le poème ce qu'ils ont dû être dans la légende, une foule bruyante, dissipée, insolente parfois, mais ils n'ont pas la rudesse de mœurs ni la violence d'instincts que suppose leur rôle. Quand Florace les qualifie en badinant de nebiilones\ il emploie une expression juste, bien que légère. Ce sont en effet de