‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 171 sur 261 · Horace, EpitreSj l · texte numérisé non relu

Horace, EpitreSj l

<c mauvais sujets » plutôt que des méchants. Quels sont leurs sentiments à l'égard de Télémaque? Ils veulent le faire périr, sans doute, mais il n'y a pas une scène où leur haine s'exprime d'une manière qui la rende effrayante. On la suppose parce quVUe est nécessaire, plutôt qu'on ne la sent. Il faut ajouter que parmi eux il n'en est presque aucun qui ait une physionomie très distincte. Antinoos et Eurymaque sont à peu près les seuls qui ne se confondent pas dans la foule. La scène de Toutrage qui met en lumière la dureté insolente d'Antinoos est une des plus fortes de la seconde partie. Celle de l'épreuve de Tare les montre aussi tous deux sous un aspect vivant et intéressant. 11 n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas là en face d' Ulysse un seul adversaire digne de lui. Le poète de la Télémachie n'a pas surpassé à cet égard celui de la seconde partie. Plusieurs des discours tenus dans rassemblée d'Ithaque au deuxième livre sont pleins de vigueur. Mais c'est l'action surlout (|ui dans une épopée doit mettre en relief los [)ers()nnagos prééininenls.

Piissr)ns liipidemonl sur le rolc peu élendu dos s(Mvit(Mirs inlidèlcs, Mélanlheus cl Mélantho. MélanihcMis est le modèle dont Mélantho est la copie. La couile scène du XVII" livre, où le cheviicr insulte son maître déguisé, est excellente, mais ce n'est qu'une scène.

Tous les personnages dont nous venons de parler sont aussi près de la réalité que la poésie épique le |)cnncl. II n'en est pas tout à fait de même du roi d(îs Phéaciens Alkinoos, non plus que de Nestor et de Mené las.

Alkinoos n'est pas à proprcincnl parler' un personnag(M|ui ail un caraclèicî, v\ il est aisé de comprendre pour ([uelles raisons. I.es Phéaciens sur les(|uels il

règne sont un peuple merveilleux; en eux se personnifient plus ou moins distinctement quelques-uns des rêves que les marins grecs d'Ionie emportaient dans leurs navigations lointaines et quelques-unes des légendes qu'ils en rapportaient. Opulence et bienôtre, joie perpétuelle, palais lambrissés d'or, vergers enrichis par un été sans cesse renaissant, voilà ce que le poète primitif de YOdyssée a imaginé pour les caractériser. Alkinoos par suite est moins pour lui un personnage humain, semblable aux autres, que le représentant idéal de ce peuple, tout idéal lui-môme. Son seul caractère doit consister, et consiste en effet, à se montrer fastueux et hospitalier comme un monarque de féerie. C'est un roi riche et heureux, exempt de soucis, chez lequel on fait bonne chère, on danse, on écoute d'excellents aèdes et on raconte ou l'on entend des histoires merveilleuses. Horace, élève des philosophes et interprète de leurs jugements, l'en a gourmande très mal à propos en s'adressant au jeune Lollius :

... Alcinoique In cute curanda plus aequo operata juventus, Gui pulchrum fuit in medios dormire dies et Ad strepitum citharae cessatum ducere curam.

Ce qui scandalisait ainsi les moralistes grecs et latins faisait au contraire l'admiration du poète primitif comme de ses auditeurs ; et la postérité leur a donné raison au point de vue littéraire. C'est un excellent décor épique que cette vie phéacienne un instant entrevue et goûtée par le malheureux naufiagé; et Alkinoos reste pour nous comme environné de l'éclal (|ui rayonne dans le poème autour de lui.

A coup sur Nestor cl Ménélas n'étaient pas pour les auditeurs de VIliade et de VOdyssce des person-

nages d'une nature aussi idéale. Mais il semble que l'auteur de la Télémachie^ quand il voulut les représenter, se soit souvenu, volontairement ou non, de cette hospitalité d'Âlkinoos qui hantait les imaginations. Il faut ajouter que V Iliade^ en popularisant ces héros, leur avait aussi prêté une grandeur merveilleuse que Tadmiration populaire augmentait chaque jour. De là cette représentation complaisante du luxe et du bonheur glorieux qui les entourent. Ils apparaissent dans V Odyssée comme des héros d'un autre âge, témoins des grandes choses du passé, jouissant en paix de leur gloire et bien supérieurs à tous les hommes qui vivent auprès d'eux.

Les femmes de VOdyssée sont presque a-ussi nombreuses que celles de Vlliade^ et si leurs rôles sont moins pathétiques, la délicate peinture de leurs scnlinionls les rend néanmoins fort attachants \

Au premier rang parmi elles, figure Pénélope. Dans Télat aclu(*l du poème, l'élude générale de ce oaiaclcrc est rendue un peu dillicile par les remaniemenls qui Tout alléré. Pour en reconnaître les traits essenli(»ls, il faul les clierchei' dans les scènes primitives de la seconde partie. Les plus caractéristi(|ues sont YEnh^rvue d'Ulyssp et de Pénélope^ ï Epreuve de rare, et la Uecoiinaissanee des deux époux. Dans Fentrcvue, Pénélope, en face du mendiant inconnu qu'elle interroge, se montre pleine de prudence et

1. Voir. d;ms l'ouvra^iî déjà cité de Cninhuuliu {f.cs femmes il' Hvnùii]. les éluder su;- Hélène, N;iuhicaa, Arété, Eurycléc et Péiié'lopo.

d'habilclé ; son intelligence déliée, qui apparaît à la fois dans ses récits et dans ses questions, justifie Tépithète A^ avisée^ qui est comme attachée à son nom, xspiçpwv nY;veX67:eu. En même temps, elle plaît par le double charme de la beauté et de la tristesse. Semblable dans sa démarche aux déesses Aphrodite et Artémis, elle exprime ses regrets et sa douleur avec une dignité simple qui n'ôte rien à la force de ses sentiments. V Epreuve de tare nous la fait voir au milieu des prétendants, imposant le respect par une sorte de noblesse royale qui est en elle ; elle règne dans le palais, elle y fait reconnaître son autorité, mais elle cède à son fils, dès que celui-ci revendique son droit. Dans la Reconnaissance, nous retrouvons les mômes traits : la prudence y domine, poussée même jusqu'à une défiance qui semble excessive; mais quand cette défiance est dissipée, la tendresse éclate et tous les sentiments contenus débordent à la fois. Voilà les traits principaux du caractère. S'ils ne font pas de Pénélope un personnage égal à TAndromaque de V Iliade^ ils lui constituent du moins une noble et touchante physionomie. Toutefois il y a, au fond de ce caractère, quelque chose d'indécis qui tient en partie à la légende môme et en partie, semble-t-il, à la conception trop peu précise du poète qui a fait les principaux chants de la continuation. Pourquoi Pénélope n'oppose-t-elle pas aux prétendants un refus absolu ? Pourquoi les amuse -t- elle par des paroles trompeuses ? Que gagne-t-elle à leur laisser croire qu'elle se décidera plus ou moins prochainement en faveur de l'un d'entre eux ? Redoute-t-elle leur violence, ou réservet-elle l'avenir ? On se demande parfois si ces deux idées n'ont pas eu chacune leur tour dans la série des scènes auxquelles elle est môlée. La première a

surtout pour elle une sorte de tradition vague et d'impression générale mal raisonnée : au fond, il est difficile de comprendre en quoi Pénélope pourrait empirer sa propre situation ou celle de son fils en déclarant formellement qu'elle entend rester à jamais fidèle au souvenir d'Ulysse : ce sont ses propres hésitations, réelles ou apparentes, qui donnent une sorte de prétexte au séjour persistant des prétendants dans le palais. Il y a donc là dans la situation môme quelque chose d'obscur qui jette une ombre sur son caractère. Il semble probable que dans la légende antérieure à V Odyssée^ Pénélope, au moins à l'origine, devait être partagée entre deux sentiments, le désir de contracter, dans le cas où Ulysse serait mort, une nouvelle alliance propre à lui assurer un protecteur et une maison, et l'espérance de voir reparaître encore son époux absent et perdu. Cette donnée expliquait fort bien comment ses délais n'étaient jamais des refus. Le poète de la seconde partie de VOdyssée l'a trouvée trop bien établie pour la modifier profondément ; mais en fait, il a donné aux choses un tout autre aspect; les calculs de la Pénélope primitive ont disparu el sa fidélité a pris un caraclèrc entièicment désintéressé. La physionomie du personnage est devenue ainsi conforme à un idéal nouveau qui tendait alors à se former*. Toutefois ce qui restait dans ce rôle des

1. Et ainsi transformée, elle est demeur«!*e pour la postérité ce que X'Odyssi'c l'a faite, le type de l'épouse fidèle consumée par le regret de son époux absent. Plante, dans son Mlichus, traduisant les Frrrcs amis fie Ménau<lr<\ faisait chanter à Pliiluniena, privée, elle au>^si, de son mari : Credo ego niiserain — fuisse Penelopam. — soror, suo ex aninio. — ([uae lani diu vidua — viro sno caruit. C'était un souvenir lidMe des vers admirables de la Nî/.j::a :

... O'X.'j^jOÎ'. o: 0'. a'.ci ï<Oivoja'.v vjy.Te; is /.a't T;|j.aia oay.ou/cOJTr;.

données anciennes et légendaires y a maintenu au fond une sorte de contradiction que l'art du poète dissimule le plus souvent, mais ne supprime pas.

Les autres personnages de femmes dans VOdyssée sont épisodiques. Nous ne dirons qu'un mot de Calypso et de Circé, qui ont à peine droit de figurer dans ce groupe, étant immortelles. Galypso, au cinquième livre, apparaît plus comme femme que comme déesse ; le caractère est esquissé avec franchise et netteté : il y a quelques traits de passion fortement indiqués : mais ni la marche de l'action, ni peut-être les habitudes morales du temps n'ont permis au poète de les développer. Circé est fort inférieure à Calypso : il n'y a en elle ni passion, ni même, à vrai dire, aucune ébauche de caractère; elle est magicienne, et son rôle par suite appartient plus à la fantaisie poétique qu'à l'observation morale.

Arété, Hélène et Nausicaa nous attirent bien davantage. Arété, la femme d'Alkinoos, n'est guère qu'entrevue dans le poème. Il est possible que certaines retouches aient diminué son rôle. Toujours estil que dans son développement actuel, il ne répond pas complètement aux promesses du poète. Arété nous est présentée comme toute puissante sur l'esprit de son mari et sur celui des chefs du peuple : il semble qu'elle exerce comme une royauté morale à Skhérie. Nous la voyons, dans un passage célèbre, assise à son foyer et filant la laine, tandis que les convives se livrent dans la môme salle à la joie du festin. C'est elle qui accueille Ulysse suppliant et qui l'interroge ; mais son rôle se borne là. Nous ne retenons d'elle qu'une image gracieuse et noble, qui reste dans l'esprit comme un des beaux souvenirs du poème.

Hélène est une des meilleures créations de la

Télémachie. Réconciliée avec son époux, elle a repris sa place au foyer domestique, sans que les souvenirs du passé s'élèvent entre elle et Ménélas. Si elle les rappelle pour s'accuser, il est le premier à rejeter sur les dieux la faute et à témoigner que tout ressentiment est éteint en lui. Cette situation est touchée délicatement par le poète, avec plus de grâce d'ailleurs que de force ou de profondeur. Partageant l'existence heureuse et opulente de Ménélas, Hélène participe à sa libéralité. Elle a, comme lui, pour le jeune Télémaque une bienveillance charmante, qui se distingue de celle de son époux par une nuance féminine presque maternelle, fort gracieusement indiquée.

Mais de tous les rôles secondaires de femmes dans V Odyssée y il n'en est point qui soit égal en mérite à celui de la jeune Nausicaa. Un tel personnage ne pouvait évidemment figurer dans la légende, qui ne s'arrête point aux scènes purement épîsodiques ; il est dû tout entier à l'auteur du sixième livre actuel. C'est lui qui a conçu ce type si élégant de jeune fille, et qui a su mêler fort heureusement en elle, grâce à l'admirable délicatesse de son génie, la finesse de Tesprit, la grâce, la bonté, la timidité môme avec une certaine hardiesse do race qui la distingue entre ses compagnes. Rien de plus charmant que l'adresse si féminine avec laquelle elle demande à son père la permission de sortir en char. Un songe lui a donné le pressentiment de son prochain mariage; elle veut être prête, et pour cela elle propose d'aller laver au fleuve les pièces de toile qui doivent servir à confectionner les vêlements de fête ; mais ce motif vrai, elle le dissimule sous une fine invention :

« Cher père, ne voudrais-tu pas me faire préparer le char élevé, aux roues bien construites, afin que j'aille laver au fleuve les toiles fines qui ont été laissées de côté. Il faut que tu aies de beaux vêtements pour tenir ta place au conseil entre les premiers de la cité. Et tes cinq fils qui sont là dans le palais, deux sur le point de se marier, trois encore tous jeunes ; ne veulent-ils pas toujours des vêtements fraîchement blanchis pour aller danser? C'est à moi de songer à tout cela*. »

Cette dissimulation si naturelle est aussi gracieuse que délicate. Mais à cette grâce s'ajoute une fierté hardie qui est le trait distinctif du personnage. Lorsqu'au bord du fleuve, Ulysse, sortant du fourré, apparaît tout à coup, encore couvert de l'écume des flots, les cheveux en désordre, cachant à peine sous un peu de feuillage ses membres nus et robustes, toutes les jeunes filles, saisies d'effroi, s'enfuient. Nausicaa seule reste et attend, pleine de courage et de dignité:

« Toutes tremblantes, les jeunes filles avaient fui en tous sens vers le rivage; seule, la fille d'Alkinoos resta : car Athéné lui avait mis au cœur un courage ferme, et empêchait que la crainte ne la fit fuir. Elle demeura donc, voilant son visage'. »

Athéné la traite ici comme les héros sur le champ de bataille, puisqu'elle ne dédaigne pas de lui inspirer une intrépidité extraordinaire. Il y a par suite de la grandeur dans ce rôle si jeune d'ailleurs et si délicat. Il y en a dans l'attitude même de la jeune fille debout, écoutant le suppliant agenouillé devant elle à distance, et bientôt le rassurant par de douces paroles. Mais le poète, toujours fidèle à la vérité, se

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