Odyssir, Vlll, 'i
et dramatique, par Tintensité de la vie, aux personnages de VIliade,
L'homme dans VOdyssée comme dans VIliade, est en rapports fréquents, pour ne pas dire incessants, avec les dieux. Ces dieux sont d'une manière générale les mêmes dans les deux poèmes; mais cette identité extérieure et mythologique couvre des différences sensibles. Benjamin Constant, dans \\i\ ouvrage célèbre, les a signalées avec force, mais non sans quelque exagération. Nous devons les relever ici sommairement*.
Tout d'abord les dieux de VOdyssée ne sont pas divisés les uns contre les autres comme les dieux de VIliade. Poséidon seul est présenté au début comme étant en dissentiment avec le reste de l'Olympe au sujet d'Ulysse. Mais ce dissentiment ne prend jamais dans le poème la forme d'une lutte ni même d'une querelle ouverte. Il est au contraire atténué partout, et il disparaît complètement au treizième livre. Il semble donc qu'au temps de VOdyssée, si la croyance commune acceptait encore les discordes des dieux comme une chose possible sur la foi des grands témoignages poétiques partout répétés , une piété nouvelle et plus délicate en détournait du moins l'imagination des poètes. On ne niait pas encore ces discordes, mais on n'aimait plus à les décrire. Tandis que les auditeurs de VIliade trouvaient plaisir à voir les dieux aux prises, ceux de VOdyssée préféraient se
1. Beiijamiu Constaut, De la Religion, t. III. Bergk, daus son Hist. de la lill. gr.j a déjà iudiquc ces différeuccs avec précision. Nous croyons y njoulcr pourtant quelques traits nou\eaux.
les représenter unis. Les aèdes étaient naturellement à cet égard les interprètes du sentiment public.
Une remarque très importante à ce point de vue, c'est que les prétendants de VOdyssée n'ont aucun dieu pour eux. Les divinités même qui, dans la première partie du poème, avaient des griefs contre le héros ne prêtent pas un seul instant leur secours à ses ennemis. Le fait est d'autant plus digne d'attention que bien des raisons poétiques militaient en faveur d'une conception différente. L'exemple de VIliade qui tire en partie son puissant intérêt dramatique du conflit des dieux devait engager des poètes nouveaux à faire usage des mêmes moyens; et on ne peut nier que l'intervention d'une divinité en faveur des prétendants aurait permis à un grand poète d'introduire dans les chants de la seconde partie une variété qui y fait défaut. Si donc ce moyen facile et opportun a été laissé de côté, ce ne peut être par un effet du hasard. Deux conjectures s'offrent d'ellesmêmes. Ou bien l'on n'a pas voulu montrer les dieux en lutte les uns contre les autres, et alors c'est une révélation bien remarquable de la force nouvelle que commençait à prendre l'idée de Tunité divine. Ou bien il a paru peu convenable d'accorder la protection spéciale d'une divinité à des hommes violents et injustes; mais ce second sentiment n'est pas moins nouveau que le précédent, auquel d'ailleurs il se rattache intimement. VIliade n'a point de tels scrupules. Il y a des dieux pour protéger Paris, le ravisseur d'Hélène; il y en a môme pour seconder Pandaros, quand il viole ouvertement la foi jurée. Si donc la morale, dans rensemble de VOdyssée^ a tant d'influence sur la conception du rôle des dieux qu'elle prévaut même contre des raisons d'art et de poésie, c'est là une chose tout à fait caractéristique.
qui dénote certainement un progrès des idées entre les deux poèmes.
A ces remarques générales, on pourrait ajouter beaucoup d'observations de détail qui appartiennent plutôt à la mythologie qu'à l'histoire littéraire. Il suffira de signaler ici d'un mot les principales. Iris porte les messages de Zeus dans V Iliade ; c'est Hermès qui remplit le même office dans VOdyssée, Les idées relatives au séjour des morts semblent beaucoup plus précises dans le second poème que dans le premier. Les manifestations des dieux elles-mêmes y sont différentes. V Iliade montre volontiers leur puissance sous une forme plus sensible et par conséquent plus matérielle. Nous y voyons Apollon descendant à grands pas de l'Olympe et semblable à la nuit; nous entendons le bruit de son carquois ; Ares est un guerrier gigantesque, dont le cri est égal à celui de plusieurs milliers d'hommes ; Héré terrifie aussi ses ennemis par la puissance de sa voix ; Poséidon parcourt les mers sur un char magnifique, suivi de tout un cortège monstrueux et fantastique. Cette façon de réaliser en quelque sorte la puissance des dieux, de la mesurer aux sens de l'homme et de la lui faire voir ou entendre, est familière aux poètes de V Iliade ; elle s'offre d'elle-même à leur imagination. Si au contraire elle apparaît çà et là dans V Odyssée, c'est à l'état de souvenir, dans des descriptions traditionnelles ou dans des passages imités, mais elle ne s'y rajeunit plus dans des créations nouvelles, parce qu'elle a cessé de répondre au sentiment public. D'un poème à l'autre, l'intervalle s'est fait plus grand entre le ciel et la terre.
Le rôle d'Athéné est particulièrement à considérer dans V Odyssée. Nous ne voyons pas dans V Iliade une divinité liée avec un mortel par une sympathie
aussi intelligente. En général les dieux de VIliade ne rendent pas raison de leurs faveurs ou de leurs préférences ; on sent qu'elles se fondent sur des traditions ou des légendes que le poète accepte sans chercher autrement à s'en rendre compte. Héré est la déesse d'Argos, Apollon est le dieu de Pergame; ils prennent parti pour leur ville. L'Athéné de V Odyssée est tout, autre. Entre Ulysse et elle, il y a sympathie de nature, et leur amitié est fartte d'intelligence. C'est une déesse d'esprit qui aime un homme d'esprit. La scène du treizième livre où la déesse et le mortel s'entretiennent familièrement ensemble, et où Athéné jouit des inventions imperturbables de son protégé est tout à fait nouvelle dans la poésie grecque. VIliade ne nous offre rien de semblable. On y sent une religion qui s'épure. La puissance divine s'y allie par un instinct nouveau à l'intelligence humaine, elle se donne à elle comme à l'objet naturel de sa préférence. Philosophie encore inconsciente, dont l'instinct poétique est le révélateur.
Mais, chose remarquable, le rôle de la déesse n'est pas en rapport, dans le développement du récit, avec l'idée de cette alliance. Athéné, qui s'est faite l'amie d'Ulysse, n'agit pas pour le secourir d'une manière digne d'elle. Son intervention est rare et faible. Elle change et rechange ses traits extérieurs, elle vient l'éclairer lorsqu'il transporte les armes, elle apparaît enfin un instant sous la figure de Mentor pendant le massacre des prétendants. Quels que soient les auteurs des morceaux auxquels nous faisons allusion, aucun d'eux n'a pu imaginer une scène où le rolc de la déesse eût la grandeur que nous attendions. Etait-ce seulement insuffisance de leur part Pou plutôt ne subissaient-ils pas là l'effet nécessaire du changement des idées? Athéné, en
devenant peu à peu la représentation divine de l'intelligence, n'était plus propre à combattre parmi les hommes. Elle avait cessé d'être la robuste déesse qui faisait crier sous son poids l'essieu du char de Diomède. Sa puissance était désormais tout intérieure ; elle habitait dans l'esprit d'Ulysse ; et si elle figurait encore dans l'épopée, ce n'était plus que grâce à une convention, celle du merveilleux traditionnel.
Il nous reste, pour terminer cette étude, à dire quelques mots de la langue de V Odyssée^. Ici encore nous devons commencer par reconnaître que les ressemblances avec V Iliade sont des plus frappantes. C'est le même vocabulaire, à peu de chose près, de part et d'autre; ce sont les mômes flexions, la même syntaxe. Certaines formes de conjugaison, qui plus tard furent d'un emploi assez commun, manquent également aux deux poèmes homériques". Dans l'ensemble, il est incontestable que les chants de VOdyssée et ceux de VIliade appartiennent à une même période de l'histoire de la langue grecque.
Mais une langue vivante n'est jamais immuable. Si donc les chants de VOdyssée^ d'une manière générale, sont plus récents que ceux de VIliade, il est impossible qu'il n'y ait pas entre les uns et les autres quelques diff'érences d'élocution. Et il semble môme que la connaissance de l'évolution ordinaire des
1. Voir les lexiques et ouvrages spéciaux cités plus haut (p. 259).
2. Par exemple le futur premier passif (en Ô7{aou.a'.), l'optatif du futur actif, le parfait aspiré. Curtius, das Verbunij t. I, p. 8.
langages humains nous permette de dire d'avance en quoi elles doivent consister essentiellement. On doit voir tomber en désuétude dans V Odyssée certaines formes encore florissantes dans Vlliade, et d'autre part on doit y assister à la naissance de mots nouveaux, particulièrement de mots abstraits. C'est en effet ce qui a lieu.
Vlliade contient un certain nombre de formules qui remontaient évidemment à un temps plus ancien. Telle est par exemple la qualification de « bon et grand » [i^iq xe \Léyxq Te), appliquée à plusieurs héros. On a remarqué qu'elle revenait vingt-cinq fois dans V Iliade^ et trois fois seulement dans V Odyssée^. Le fait est d'autant plus remarquable qu'évidemment l'autorité de Vlliade devait avoir pour effet naturel de faire durer davantage de telles manières de parler. Le rare emploi qu'en fait VOdyssée prouve que cette autorité ne suffisait pas à réagir contre le mouvement naturel qui condamne à l'oubli les vieilles choses.
Les noms abstraits donnent lieu à des observations bien plus significatives encore. La langue homérique ne comprend qu'un nombre minime de substantifs servant à exprimer des états ou des qualités. On peut s'en rendre compte en parcourant un lexique spécial de cette langue et en remarquant combien il est rare d'y trouver à côté de Tadjectif le substantif dérivé. Toutefois Vlliade est bien plus pauvre à cet égard que VOdyssée. Sans vouloir dresser ici une statistique complète, nous croyons utile de donner pourtant quelques indications précises. Les terminaisons qui servent à former le plus grand nombre de substantifs abstraits dans la langue homérique
1. Article de H. Collitz dans la Revue d'A. Kuhn, XXVII, 2, p. 18'f.
sont les trois suivantes: (t), (juvyj, etvjç. Il est curieux de comparer dans les deux poèmes ce qu'on pourrait appeler la fécondité relative de ces trois formations.
La terminaison œjvy) est représentée dans la langue homérique par vingt-six mots; sur ce nombre, il y en a six qui sont communs aux deux poèmes, six qui appartiennent en propre à V Iliade^ et quatorze qui ne figurent que dans VOdyssée.
A la terminaison (y; se rapportent soixante-dix mots de la langue homérique ; dix-sept sont communs aux deux poèmes; vingt-un ne se trouvent que dans V Iliade^ trente-deux dans VOdyssée seulement.
Enfin la terminaison tu; est représentée psiv dix-sept mots; sur lesquels, trois sont communs aux deux poèmes, cinq propres à Y Iliade^ et neuf b, VOdyssée^.
Il résulte de ces indications que, pour chacune de CCS trois terminaisons, non seulement le nombre des mots employés dans VOdyssée est notablement supérieur à celui qui figure dans Vlliade^ mais de plus que Ton voit, pour ainsi dire, se développer dans VOdyssée, par une extension naturelle due à l'analogie, des procédés de formation qui ne font encore qu'apparaître dans V Iliade, Ces faits sont d'autant plus remarquables que certainement les poètes de VOdyssée s'appliquaient à imiter la langue de V Iliade et qu'ils se défendaient par tradition des expressions trop nouvelles du langage courant. C'était donc malgré eux, par la force naturelle des choses, que l'abstraction entrait peu à peu dans la langue poétique.
1. Il y a donc en somme 81 mots abstraits en {t), otSvt] et tiSç dans le lexique de VOdyssée pour 39 dans celui de Y Iliade, La proportion est de plus du double. Il est impossible évidemment d'expliquer cela par le basard, ni même par la dilTéreuee des sujets traités.
Mais cette observation s'impose bien plus fortement encore, si, au lieu de se contenter d'une simple statistique, on examine de près l'histoire de quelques mots. Voici par exemple le terme venté [oLkrfidr^. Nous ne le rencontrons que deux fois dans VIliade, et encore dans les deux derniers livres (XXIII, v. 361 et XXIV, V. 407), au milieu de développements que, pour d'autres raisons, nous avons du attribuer aux derniers temps de la formation du poème. On peut donc dire, sans exagération, que ce mot n'appartient pas à la langue de V Iliade, Or il figure sept fois dans VOdyssée, La différence est frappante, surtout pour un terme qui, en raison de sa signification même, a dû être appelé à un emploi fréquent, dès qu'il a été en usage *. L'adjectif bienfaisant (eispYoç) est entièrement inconnu à V Iliade \ il se trouve trois fois dans V Odyssée, et il y donne naissance au substantif nouveau bienfaisance (ejepye^tiQ)- Le mot sjçpsg^vY) (joie) n'est pas dans V Iliade \ nous le trouvons cinq fois dans VOdyssée. N'cst-il pas évident que de telles comparaisons, faciles à multiplier, nous font saisir sur le fait sinon la naissance de nouvelles idées moiales, du moins une Iransfoiination décisive qui les faisait alors passer dans le domaine public'?
On peut donc dire en somme que la langue de VOdyssée est plus abstraite que celle de Viliade el
1. Il faut remarquer en outre qu'il sert plusieurs fois dans VOdyssée à opposer la réalité à la fiction. Cette opposition devenait sans doute alors plus nette, plus courante. Cela seul dénote un grand progrès de l'esprit critique, c'est-à-dire du jugement.
2. En outre Y Odyssée admet des mots que Viliade évitait sans doute d'employer comme trop nouveaux ou trop populaires, par exemple le mot o'j^ qui est toujours remplacé dans V Iliade par oj^a ou 9060; ('^ûit; ne figure que dans la Doloniey où il revient trois fois).
qu'elle dispose d'un plus grand nombre de termes pour exprimer les choses créées par l'esprit. Il n'est personne qui ne comprenne immédiatement quelle est la valeur d'un tel indice soit pour la fixation de l'âge des deux poèmes, soit pour les questions relatives à leur origine.