Strabon, XIII
De Kyiné. la légende nous transporte à Smyme, toujours en pays éolien. Homère y voit le jour, mais il ne s'appelle pas encore Homère. C'est là un détail qu'il faut remarquer, car il ne s'explique que par la nécessité de respecter une tradition ancienne. A Smyme, la légende homérique a un caractère mythique. Le nom de Mélésigène indique clairement qu'à l'origine le poète y était considéré comme le fils du fleuve'. C'était une manière allégorique de marquer l'origine locale de la poésie homérique; elle était née pour les habitants de Smyrne du fleuve qui coulait près de leur ville, comme les premiers rois d'Athènes étaient nés pour les Athéniens du sol lui-même. En langage historique, cela veut dire qu'à Smyrne eut lieu la première éclosion brillante de poésie épique. Kymé n'avait produit que des chants encore rudes; ce germe est venu éclore à Smyrne, comme l'enfant que Krélhéis portait dans son sein est venu naître sur les bords du Mélès. Est-ce à dire que les premiers chants de Y Iliade aient été composés à Smyrne? Rien de moins probable, d'abord parce qu'il faudrait alors se livrer à des combinaisons plus ingénieuses que solides pour expliquer remploi du dialcclc ionien dans ces premiers chants; en second lieu, parce (jue la légende nous représente Homère composant ses grands poèmes, non à Smyrne, mais à Cliios. La poésie épique de Smyrne a du être une poésie éoliennc dans la forme comme dans le fond; elle n'a produit ni V Iliade ni YOdyssée, mais clic a donné naissance à des chants déjà remarquables,
1. Tradition conservée dans plusieurs des nulices précédemment indi(iiiées, nolamnionl dans le Tôvo; '0(j.tI;:ou (jui figure sous le numéro 4 dans les Scriplons vilarum de Weslermann : Kaiâ o' svi'oj;
sans lesquels VIliade et VOdyssée seraient inexplicables. Homère a donc été là vraiment à l'école de Phémios, puisque le génie poétique éolien y a donné au génie ionien les grandes leçons dont celui-ci a si admirablement profilé bientôt après.
En réalité, c'est Chios qui est la patrie d'Homère, au sens propre du mot, car c'est bien là que s'est rencontré le grand poète qui a jeté, comme nous l'avons dit, les fondements de VIliade^, La légende nous représente Homère abordant en premier lieu à Bolissos, sur la côte occidentale de l'île, au pied du mont Pélimnoeos. Evidemment un détail aussi précis a sa signification, et cela d'autant plus qu'en venant d'Erythrées il n'était pas naturel que le poète prît terre sur ce point. Etienne de Byzance nous apprend que Bolissos était une ville éolienne. Des Eoliens étaient donc venus s'établir là au milieu de la population ionienne de l'île. Sans doute ils y apportèrent avec eux les légendes et les chants héroïques qui étaient alors florissants à Smyrne. Des aèdes éoliens de cette ville durent y être attirés dès qu'ils trouvèrent là des hommes de leur race, et ainsi la poésie épique éolienne pénétra dans Chios.
Des témoignages anciens irrécusables attestent qu'il existait à Chios dans les temps historiques un Y^vo; qui s'appelait lui-môme et qu'on appelait les Homérides ('0(xr^p{Sat)'. Que la signification de ce nom
1. Les principaux témoins en faveur de Chios sont Acusilaos, Pindare, Siinonide et Thucydide. Pindare, somblc-t-il, hésitait entre Smyrjie et Chios; on voit avec quelle raison. Consulter la première dissertation de Sengebusch, p. 157, 163, 166, 169, 140 et 147.
2. Harpocration, Lexique, 'Ofx7]p{8at; Strabon, XIY, 35; Suidas, Lexique, '0|JLT)p^$at ; Pseudo-Lucien, Eloge de Démosthèney 17; Scolinste de Pindare, NéméenneSy II, 1. Ou trouvera les textes
^M CHAPITRE Vni — HOU ERE ET LES HOMERIDES
ait été étendue dans Tusage à de simples amateurs de poésie homérique, cela est possible '. mais Texistence du \'iyz.^ de Chios n*eo reste pas moios un fait certain. Les Homérides se donnaient pour les descendants du poète Homère. Cette prétention, attestée déjà par le vieil historien Acusilaos. s'expliquerait fort naturellement si la poésie homérique, et par conséquent la personnalité Gctive d'Homère, était l'œuvredes Homérides. C'est donc ce point qu'il faut essayer d'éclaircir. Voici en peu de mots comment on peut se représenter leur histoire et leur rôle.
Les Homérides existaient sans doute déjà à Chios comme -(itz-^ lorsque la poésie éolienne, venue de Smyrne par Bolissos. commença à s'y répandre. D'où leur venait ce nom ? Nous l'ignorons, et il serait aussi vain de le rechercher que de se demander quelle a été l'origine historique de la plupart des vé-n; athéniens*. Tous se rattachaient à un ancêtre, réel ou imaginaire, qui échappe absolument à l'histoire, les Butades à Bulès, lesKérvces à Kérvx, etc. Il en était de même du yévcc des Homérides de Chios avant son illustration : son ancêtre, Homéros, homme ou demi-dieu, appartenait à la môme classe. C'est
anciens sur les Homérides rassemblés dans la seconde dissertation de Sougebusch, p. 47 et suiv.
1. Voyez la scoiie de Pindare citée dans la note précédente. Cf. Isorrate, Eloge d'/Iélène, 65; Platon, /o/i, p. 530 (H. Est.). lié- /juhlique, p. 509, Phèdre, p. 252.
2. Les étymiiiogies les plus diverses ont été proposées pour le nom d'Homère (ô'xOj-aVGiiv, rassembler; oarjso;, otage; otxr^vO; , aveugle, etc.). Aucune n'est certaine. Et peu importe vraiment : tous les noms propres ont eu uu sens à l'origine, mais les gi'us avisés nont jamais cru jusqu'ici que chacun d'eux fût, à cause de cela, une notice biographique eu abrégé. — Pour la discussion de ces étymologies, voir Sengebusch, Diss. homcr. poster ., \). 89 et suiv.
chez ces Homérides que naquirent les poésies homériques. Il se rencontra parmi eux un certain nombre d'aèdes, les uns créateurs, les autres continuateurs, auxquels doit être attribuée toute cette longue élaboration poétique qui a été analysée plus haut. Cela ne veut pas dire, comme on Ta compris quelquefois à tort, que le y^voç des Homérides fut une sorte d'association d'aèdes ; nulle part en Grèce, nous ne voyons le mot ybfoq servir à désigner une société de ce genre. C'était simplement, comme tous les y^viq, un groupe de familles qui se rattachaient à un même ancêtre ; entre ces familles, il y en avait une ou plusieurs, où, selon l'usage du temps, la discipline poétique se transmettait plus ou moins régulièrement des pères aux enfants ; tous assurément n'étaient pas poètes, mais il suflîsait que chaque génération fournît un petit nombre d'hommes qui avaient à cœur de conserver et d'augmenter le trésor domestique. Ainsi s'expliquent les passages de Platon et d'Isocrate, qui représentent les Homérides comme en possession d'une sorte de dépôt de poèmes et de traditions dont ils étaient les gardiens*. Un de ces Homérides, Kynaethos, dont la date est d'ailleurs tout à fait incertaine, nous est particulièrement désigné comme l'auteur de nombreuses interpolations dans les poésies homériques '. L'auteur de l'hymne à Apollon Délien , que ce soit ce môme Kynœthos ou tout autre, était certainement aussi un de ces Homérides, car il se donne lui-môme pour habitant de Chios, et
1. Platon, PhèdrCy p. 252; Ion, p. 530; RépubliquCy p. 599; Isocratc, Eloge d'Hélène^ 65.
2. Scoliasle de Pindare, Néméennes, II, 1: 'Oarjv.^ôSv ETUi^aveîç ÊYcvovTO o'. rreoi KuvatOov, ouç cpaai noXXx tc5v ItzC^v TiO'.TJaavia; EjjiÇaXeîv £Î; TT)v 'OfxTJpoj iroiTiaiv.
sa manière le rattache étroitement à la tradition de cette famille. Enfin d'autres Homérides encore, un Thestor, un Parthénios, d'ailleurs inconnus, sont mentionnés comme poètes épiques'. II y a dans ces faits réunis une bien frappante concordance avec les conclusions qui ressortent de Tétude même des poèmes attribués à Homère. Ces poèmes révèlent un long travail successif, une série d'additions coordonnées ; les témoignages nous montrent à Chios, dans le -ftn; des Homérides, la possibilité de ce travail, Texplication vivante de ces additions si bien adaptées les unes aux autres. Nous trouvons là une série de poètes, une tradition pieusement conservée, un esprit de famille au service d'une grande œuvre poétique. Nous ne pouvons faire autrement que de leur attribuer la création et le développement de V Iliade et de Y Odyssée.
On comprend très bien que, dans cette grande famille, l'œuvre de chacun fut anonyme. Ce n'était pas la poésie de tel ou tel, c'était celle des Homérides. Mais après plusieurs générations, quand les souvenirs personnels furent obscurcis, il devait arriver et il arriva que cetlc poésie de famille, qui faisait la gloire des Homérides et qui portait partout leur nom, fut altrihuée par eux et par leurs auditeurs à Tancétrc de leur yév:;; c'était en effet la poésie d'Homère, puisque ceux qui l'avaient créée étaient euxmêmes les (ils d'Homère. L'ancêtre personnifiait la famille; la gloire commune de ses descendants lui appartenait naturellement.
1 Eudocic, Violariunij 812.
Ces aèdes homérîdes de Chios ne durent pas rester enfermés dans leur île natale. Bien qu'ils eussent là leur domicile et la source de leur poésie, ils s'en éloignaient sans cesse pour y revenir. Membres d'une famille et rattachés à un même culte, ils n'en avaient pas moins les mœurs et les habitudes qui étaient alors celles de tous les poètes chanteurs, quels qu'ils fussent.
L'aède était essentiellement nomade. Changer fréquemment de public était une nécessité de sa profession : il évitait ainsi de lasser ses auditeurs. D'ailleurs, lorsqu'il avait acquis quelque réputation, on n'attendait pas qu'il lui prît fantaisie de venir, on l'appelait, comme on appelait le médecin, ou le devin, ou le charpentier*. Il était reçu dans les palais des princes, et il prenait part à leurs festins; la manière dont Phémios et Démodocos sont traités dans V Odyssée montre combien leur art était apprécié d'une aristocratie, qui goûtait de plus en plus les plaisirs élégants et délicats. Nous avons reproduit ailleurs en partie (p. 9G) la scène entre Ulysse et Démodocos; on se rappelle les paroles flatteuses du héros à l'égard des aèdes : « Tous les hommes qui habitent « sur la terre, dit-il, honorent et vénèrent les aèdes « à cause des récits que la Muse leur enseigne; car (( elle aime la race des aèdes*. » Cette haute estime tenait, comme on le voit, à l'idée partout répandue
1. Odyss,y XVII, 382 et suiv., surlout 386: Outoi yàp xXtjto^ ye Ppoxûv et:* â;ce{pova yaîav.