CHAPITRE IX
Editions. Les fragments du cycle, avec l'extrait de la Chreslomathie de Proclus qui s'y rapporte, ont été publiés et traduits en latin dans Vllomère Didot, Homeri ca,rmina et Cycli epici reliquiae, Paris, 1837-56, d'après la récension de G. Dindorf. — Les autres éditions sont celles de G. -G. Mûller, Leipzig, 1829, avec traduction latine; de H. Dûntzer, Gologne, 1840; de G. Kinkel dans le tome I de ses Epicorum graecorum fragmenta y Leipzig, 1877.
Les fragments de la Théhaïde ont été édités séparément avec un commentaire par E.-L. von Lcutsch, Gcrtlingcn, 1830. Quelques débris des Chants ci/priens se trouv(Mit dans les Parercja Pindarica de Tycho Mommsen, Francfort, 1877. F. Wiillncr a aussi rassemblé des fra«niients du cycle avec des extraits de la Chrcstoniathie de Proclus dans son ouvrage intitulé De Cijclo cpico poeti^sque a/clicis commentatio , Munster, 1825.
Ce qui reste de Pisandre de Rbodcs se trouve dans Y Hésiode Didot, Paris, 1810, du à Fr. Diibner, et dans les Epicorum c/raecorum fragmenta de Kinkel cités plus haut.
Ia\ Chrest<imathie de Pir)clus a été publiée» en entier avec V Enchiridion d*né[)h;i'sti()n par (îaisford, Lei[)zig, 1H3'2, et Oxford, 1S55; puis par H. Wcslphal dans le lonie premier de ses Scriptores metrici graecij Leipzig, ISOG.
SOMMAIRE
L Idée gciicrale du cycle. — II. La partie troyenne du cycle. Arctiuos de Milet, Ethiopide et Prise d'iUos. Leschès, Petite Iliade. Stasinos de Chypre, Chants Cypriens. Agias, Les Retours. Eugammon, La Tclégonie. — III. Les poèmes cycliques thébaius. La Thébaïde, L.es-Epigones, L'OEdipodie, — IV. Les autres poèmes cycliques. 7<7a/iomacAie, Danaïde, Guerre des Amazones^ Minyadcy Prise d'OEchaliCy etc. — V. Pisandre de Rhodes. VHéraclée. Les Théogamies héroïques.
Qii'csl-cc que le cycle? Comment sont nés les poèmes qui le composent et comment se sont-ils groupés? Quels sont leurs rapports avec V Iliade et VOdijssée? Quelques mots suffiront pour répondre à ces questions.
Représentons-nous d'abord l'état des légendes épiques vers le commencement des Olympiades , lorsque V Iliade et VOdyssée furent achevées. La partie de ces légendes qui figurait dans ces deux poèmes venait de prendre un développement disproportionné avec son importance réelle. La querelle d'Agamemnon et d'Achille d'une part, le retour d'Ulysse de Taulre, simples épisodes dans l'ensemble des récits relatifs à la guerre de Troie, avaient mis dans l'ombre tout le reste. Il est vrai que les autres événements de celte guerre avaient été traités dans des chants plus anciens, qui sans doute subsistaient encore ; mais ces chants, sommaires et peu dramatiques, ne pouvaient en aucune façon se raccorder
aux grands poèmes dans lesquels une manière entièrement nouvelle venait de prévaloir. D'un côté, une action riche et variée, ferlile en incidents, en descriptions, en scènes émouvantes, des discours, des entretiens, de l'éloquence, en un mot le spectacle même de la vie; de l'autre, unesini|)le énumération d'événements qui désormais semblait pauvre et insignifiante. C'étaient deux genres de poésie différents et inconciliables, la poésie de Tenfancc, naïve, timide, superficielle, et celle de la jeunesse, ardente, vigoureuse, pleine d'idées et de passions.
L'œuvre des poètes cycliques s'explique tout entière par ce simple contraste. Pendant deux cents ans environ, depuis le milieu du huitième siècle jusqu'au commencement du sixième, des hommes de talent, épris de la poésie épique, travaillèrent à raccorder ces vieux chants, tombés dans le discrédit, avec les poèmes brillants et grandioses de l'âge homérique. Ils s'efforcèrent de rendre autant que possible aux diverses parties des légendes leurs proportions primitives. Ils voulurent, pour ainsi dire, ramener les récils de Y Iliade et de \ Odyssée à leur rang de simples épisodes dans un grand ensemble ; et pour cela, reprenant à la manière nouvelle les principaux événcmcnis, antérieurs ou postérieurs à Taolion de ces deux poèmes, ils se mirent à les traiter avec d'amples dcveloppcmenis, de façon à leur rendre Timporlancc relative qu'ils avaient perdue.
Une telle tentative était sans doute fort naturelle. En ce temps, où la poésie é|)i([ue était l'histoire même, il n'y avait aucune raison pour sacrifier certains grands événements. I.a Grèce, de plus en plus curieuse de savoir et de mettre en ordie ses connaissances, voulait embrasser d'un coup d'aûl tout son
passé, dont ses grands poètes épiques venaient de glorifier quelques parties. Le rapt d'Hélène, le rassemblement des Grecs à Aulis, leur double débarquement en Troade, les prises de villes et les incidents divers qui étaient censés avoir rempli neuf ans avant la querelle par laquelle s'ouvre Vlliade^ et d'autre part la mort d'Achille, la défaite des derniers alliés de Priam, et enfin la prise môme d'Ilion, tout cela ne pouvait désormais rester perdu dans de vieux et obscurs récits poétiques qu'on n'osait plus chanter. Et les retours des chefs, et leur dispersion, et leurs malheurs domestiques, et les fondations de colonies lointaines, n'élait-ce pas là une foule vivante de souvenirs nationaux qui appelait la poésie, qui réclamait son concours, et qui se plaignait d'élre injustement oubliée?
Malheureusement, si impérieuse que fût cette nécessité morale, tout essai de ce genre était condamné à de médiocres résultats. V Iliade et V Odyssée avaient absorbé par avance ce que le génie épique pouvait créer de meilleur. Après tout, les genres littéraires ne sont pas inépuisables. Il était audessus des forces humaines de construire désormais, sur le même fond de légendes, de longs récits, sans y ramener des situations analogues, des sentiments presque identiques, des personnages déjà connus sous d'autres noms. Et ce n'était là que le moindre inconvénient de l'entreprise ; le plus grave tenait à une raison plus intime. V Iliade^ dans sa lente élaboration, avait trouvé son unité, comme nous l'avons montré, dans un fait moral simple et prédominant: la colère d'Achille, ses phases et ses conséquences. VOdyssée avait grandi de même autour du personnage d'Ulysse attaché à un seul sentiment. Mais comment donner ce genre d'unité aux récits nou-
veaux où tant de choses devaient trouver place? Qu'on imagine par exemple la situation d'un poète essayant de traiter les événements de la guerre troyenne antérieurs à VIliade, Pour se conformer i la manière de son modèle homérique, ce n'était pas un poème seulement qu'il se serait vu obligé de composer, c'étaient vingt ou trente grands poèmes ; la véritable unité ne se trouve en effet que dans des sujets relativement restreints, parce que seuls ils peuvent être dominés par un même personnag^e et montrer le développement d'une môme situation morale. Mais, sous cette forme, l'entreprise était irréalisable. Que fallait-il donc faire? Choisir quelques événements notables et négliger tous les autres, c'est-à-dire se résigner à être incomplet? L'esprit historique, qui grandissait, s'y opposait absolument. Voilà comment on dut rassembler de longues séries d'événements dans chaque poème nouveau, et compter par années là où les poètes de l'âge précédent comptaient par journées. On eut ainsi des narrations épiques, amplement développées sans doute relativement aux chants primitifs dont elles s'inspiraient, mais sommaires cl complexes tout à la fois relativement à VIliade et à V Odyssée \ dans ces conditions, l'unité qu'on peut appeler homérique était impossible. Pourquoi dès lors nous étonnerions-nous de ce que le secret de la composition semble s'être perdu après VIliade et V Odyssée ? On avait trop à dire pour bien composer. Un procédé narratif nouveau répondait à des besoins nouveaux, et il se substituait à Tancien comme l'histoire a succédé un jour à l'épopée et la prose à la poésie. C'est une loi commune qui est entrée en jeu ici : du moment que la force des choses imposait au peu de génie épique encore survivant la conser-
vation des vieilles légendes dans leur entier et leur adaptation aux poèmes d'Homère, il était impossible que l'épopée ne s'acheminât pas vers la chronique.
Prenons donc les choses telles qu'elles sont. Le cycle marque un nouvel âge de la poésie épique. L'indépendance créatrice dominait dans le précédent; l'imitation et l'adaptation sont les caractères principaux de celui-ci. Les auteurs n'ont plus la même liberté. Tandis que les aèdes homérides créaient des incidents nouveaux et des scènes entières à leur gré, batailles, rencontres de héros, assauts, aventures merveilleuses, les nouveaux venus, historiens en même temps que poètes, se virent obligés à ce titre de suivre pas à pas des séries d'événements données. S'ils ont produit ainsi de moins belles œuvres, ce n'est pas une raison pour les dédaigner : leur manière caractérise une phase importante de l'histoire littéraire. Ceci posé, venons-en aux faits eux-mêmes.
Le principal témoignage ancien relatif au cycle, le plus propre à en bien expliquer la nature, est celui de Proclus\ rapporté par Photius : « Proclus, dit « celui-ci, s'étend ensuite (dans le second livre de « sa Chrestomaihie) sur ce qu'on appelle le Cycle « épique. Ce cycle commence à l'union fabuleuse du (( Ciel et de la Terre, d'où naissent trois géants à (( cent bras et trois Cyclopes ; il continue en traver-
1. Confondu à tort avec le célèbre philosophe néoplatonicien du v« siècle, ce Proclus était probablement le grammairien Eutychius Proclus de Sicca, l'un des maîtres de Marc Aurèlc. Il avait composé, sous le titre de Xpy]aT0fxà6£ta Yp>p>p>atixi{, une sorte de Cours de littérature en quatre livres, qui nous est connu partiellement soit par l'analyse sommaire qu'en a donnée Photius dans sa Bibliothèque (n» 239), soit par quelques fragments importants trouves dans deux manuscrits d'Homère (Codex Escorialensis et Codex Venetus^ 484) ; voy. la Bibliographie en tête de ce chapitre.
« sant les autres fables des Grecs relatives aux dieux « ainsi que les quelques traditions vraies qui peuce vent s'y trouver mêlées; et enfin, en réunissant les « œuvres combinées de divers poètes, il arrive à son « terme, c'est-à-dire au débarquement d'Ulysse dans « son île d'Ithaque, où il est tué par son fils Téléce gonos qui ne le reconnaît pas. Proclus dit que « les poèmes du cycle épique subsistent encore et « qu'ils sont recherchés généralement, moins pour « leur mérite que pour les événements dont ils préce sentent la succession. Il indique le nom et le lieu ce de naissance de ceux qui ont composé le cycle ce épique*. » Il résulte de ce témoignage qu'il existait au temps de Proclus, au second siècle de notre ère, une série continue de récits, formée de poèmes entiers ou de fragments de poèmes combinés entre eux, qui embrassait toutes les principales légendes mythologiques et héroïques. \J Iliade et V Odyssée, comme nous l'apprenons d'ailleurs par un morceau conservé du même ouvrage de Proclus, étaient incluses dans cette série. On l'appelait le cycle (y,'jxXô;, cercle)parce qu'elle formait comme un vaste cercle de connaissances.
Ce cycle ne s'était pas entièrement organisé de luimôinc. Il avait été probablcincnl constitué par le grammairien alexandrin Zénodole d'Ephèsc, au commencement du m'' siècle avant notre ère". Son travail
1. Bibl. Didot, Homeri carmina et Cycli epici reliquiae, p. 581.
2. Welckcr, Der Epische CycluSy t. I, p. 8 et suiv. — Cela résulte du double lémoigu.ige d'un scoliasle d'Aristophane et du poète Ausoue. Scolie de Caecius (Tzclzès) sur le Plutus d'Aristophane (Didot, Scholia graeca in Aristophanem, Proleg., p. xxii) : Alexander Actolus et Lycophron Chalcidcnsis et Zcnodotus Ephesius, impulsu régis Ptolcmaei, Philadclphi coguomento, ... artis poelices libres in unura collegerunt et in ordincm redegcrunt, Alexander tragoedias, Lycophron comocdias, Zenodotus vero I/o-
dut consister à choisir entre de nombreux poèmes ceux qui se prêtaient le mieux à former une série conlinue et qui étaient en même temps les plus intéressants, à en exclure par conséquent un certain nombre d'autres, puis à fixer le texte des poèmes choisis, et enfin à les grouper dans un ordre fixe au moyen d'un catalogue. Ce fut en somme une savante et ingénieuse classification, et cela seul suffirait presque, indépendamment des témoignages cités, à dénoter l'intervention d'un des bibliothécaires alexandrins. Il est probable que les poèmes ainsi associés ne s'ajustaient pas toujours exactement les uns aux autres; nous verrons par exemple un peu plus loin que la prise d'Ilion avait été racontée à la fois par Leschès et par Arctinos. Si donc le critique alexandrin n'avait pas mutilé ces anciens textes pour les faire entrer artificiellement dans sa combinaison, il devait y avoir dans son cycle des répétitions. Elles disparurent sans doute plus tard, puisque l'analyse de Proclus n'en porte aucune trace. De quelle façon? Peut-être après Zénodote, le cycle subit-il une sorte de rétrécissement, afin de s'accommoder de plus en plus aux besoins et au goût des lecteurs; ceux-ci, selon le témoignage cité, y cherchaient plutôt un exposé complet de la mythologie et des légendes héroïques que de beaux morceaux de poésie; voilà pourquoi ils laissèrent de côté ce qui faisait double emploi.
Il résulte de tout cela que pour étudier la poésie cyclique en elle-même, il ne faut pas tenir trop de compte des diverses combinaisons anciennes, qui sont en somme artificielles. Leur seul mérite pour
meri poemata et reliquorum illustrium poetarum, — Ausone, Ep., XVIII, 29 : Quique sacri laccrum collogit corpus Homeri. Le uom d'Homère désigne ici toute la poésie épique primitive.
nous, c'est de laisser apercevoir un autre groupement, celui-ci primitif et spontané, beaucoup moins rigoureux, sans lequel elles auraient été impossibles. En essayant de le dégager, nous verrons dans quels rapports les divers poèmes du cycle étaient entre eux à l'origine, et nous nous rendrons compte ainsi de l'influence que les anciennes compositions épiques exerçaient les unes sur les autres. Eludions dans cette intention d'abord les poèmes troyens, puis les poèmes thébains, et en dernier lieu tous les autres '.
La partie troyenne du cycle a été de beaucoup la plus populaire dans l'antiquité, et de là vient qu'elle est aussi la mieux connue. Un des fragments conservés de la Chrestomathie de Proclus nous donne l'analyse presque complète des poèmes qui la cons-
1. Le classement alexandrin des poèmes du cycle n'a pu être restitué que d'une maDière liypulliétique. eu cumbinaiit les indirnliuiis «le riiiscriptioii Borgb ( C. I. G., 6126) avec celles de lit Chrestomathie de Proclus, et eu s'aiilaiit encore de la cliruuologie fabuleuse. Celle restîliition est donc fort conjceluralc. Voici 1» série complète, [elle que la douuc Welckcr ICyclus, I. I, p. 35) : 1 Titanomachie, 2 Daaaïde, 3 Althide ou Amazonie, 4 mdipodie, 5 Thêbaide ou Expcdition d'Amphiaraos, 6 Epigonea ou Atcméonides, 1 Minyade, 8 Prise d'Œchalie, 9 Chants npriens, 10 Iliade d'Homère, 11 lithiopide, 12 Petite Iliade, 13 Prise d'Ilios, 14 lUlours, 15 Odyssée d'Homère. 16 Télégonie. — I.'i.iscriplion Borgia, ici meulioiincc, est uu fragment d'une table iliaque, trouvée à Vélîtres ; elle est aujourd'hui au musée de Naples, après avoir apparlenu a l'autiquairc Slefuno Borgia, d'où son nom. Ou appelle Tables iliaques des tablettes de marbre ou d'une matière analogue, sur lesquelles étaient représentées en relief des épisodes de la guerre troyenne. Sur l'usage de ces tables, voir la dissertation de Bœckb {C. I. G., 6125).