CARACTERES GENERAUX
Cette poésie n'appartient pas à une école \ Ses représentants sont en général étrangers les uns aux autres, et plusieurs d'entre eux semblent avoir cultivé simultanément les deux genres que nous opposons l'un à l'autre. Mais, chose remarquable, presque tous sont originaires de la Grèce continentale : ils sont béotiens, locriens, corinthiens, lacédémoniens. Au contraire, comme on l'a vu, la poésie homérique, par ses origines et par son principal développement, appartient à la Grèce d'Asie, elle vient de Kymé, de Chios, de Colophon, de Milet. Opposition frappante : d'un côté une poésie brillante, capricieuse, pleine de liberté et d'essor, œuvre des Grecs d'Asie ; de l'autre une poésie sensée, recueillie, moins libre d'imagination, mais plus mordante et plus spirituelle, œuvre des Grecs du continent. Quelque chose en somme comme le contraste de deux tendances innées et profondes, vraiment helléniques toutes deux, qui semblent tout d'abord bien plus séparées qu'elles ne le sont réellement, mais qui, en se développant, s'appelleront mutuellement pour se confondre dans les œuvres de l'âge suivant.
Il est admis aujourd'hui d'une manière à peu près unanime que l'essor de la poésie didactique de la Grèce continentale est postérieur en date à celui de la poésie homérique. Nous toucherons plus loin à cette question de chronologie. Mais dès à présent, il est bon de faire remarquer, pour l'intelligence de la poésie hésiodique, que cela résulte en quelque sorte de la comparaison même de leurs caractères
1. La notion inexacte d'une école hésiodique a été détruite par G. Marckscheffel dans un livre que j'aurai souvent l'occasion de citer, Hesiodij Eumelif Cinaelhonis, etc., fragmenta, Leipzig, 1840.
respectifs. Il y a plus dUmagination dans Tune et plus de réflexion dans Tautre. Or, dans une littérature telle que la littérature grecque, où Ton voit les divers genres naître chacun à leur tour d'une manière spontanée, sans que rien vienne troubler gravement l'ordre naturel de leur succession, c'est presque une nécessité morale d'admettre que l'œuvre d'imagination a précédé l'œuvre de réflexion.
Quels sont les antécédents de la poésie didactique en Grèce ? A défaut de témoignages, il n'y a que la poésie hésiodique elle-même qui puisse nous renseigner à ce sujet. Tout occupée du présent, elle laisse apercevoir un passé, qu'on pourrait appeler l'enfance de la réflexion pratique. Chacun des éléments essentiels dont elle se compose est le produit d'un long travail intellectuel dû à des générations plus ou moins nombreuses. Essayons, en distinguant ces éléments, de nous représenter ce qu'ils pouvaient être avant Hésiode.
Les généalogies sont le fond de la Théogonie comme des Catalogues et de tous les autres poèmes de ce genre. Evidemment, il n'est pas possible de supposer qu'un poète, en dehors de tout usage traditionnel, se soit avisé un jour de mettre en vers ces longues filiations et qu'il ait ainsi constitué un genre nouveau. Le succès de cette forme de poésie en Grèce ne s'explique que par un besoin social fort ancien, et ce besoin a dû susciter, avant les grandes œuvres que nous connaissons, bien des essais qui ont disparu. C'est aux hymnes religieux qu'il est naturel