K. Lelirs, Quaesliones epieae, III. Kœnigsbcrg
tiques, de récits mythiques, attribués à Hésiode, mais dus en réalité à des poètes divers. Bien loin de présenter une suite logique, ce recueil, selon le critique, n'était qu'un assemblage purement artificiel, dans la formation duquel de simples rapprochements de mois avaient déterminé l'association des idées: Tordre adopté serait en somme un ordre alphabétique approximatif*.
Cette critique a eu deux bons résultats, qu'on peut regarder comme acquis. Elle a parfaitement mis en lumière les remaniements nombreux dont le texte hésiodique a été l'objet, et elle a détruit pour jamais l'habitude d'y chercher une suite de pensées non interrompue. Nous lui reconnaissons ce mérite, mais nous ne pouvons accepter ses conclusions.
Et d'abord est-ce une idée bien juste que d'attendre d'un poète de cet âge une logique tout à fait conforme à la nôtre? La difficulté de lier les idées abstraites, de les comparer entre elles, de les ramener à leur unité véritable, cette difficulté si manifeste à l'origine de toutes les littératures, est un des fardeaux qui partout ont pesé le plus longtemps sur l'esprit humain. Beaucoup d'exercice est nécessaire à la réflexion pour arriver à former ces longues chaînes de pensées, ces associations claires, bien que complexes, qui constituent un développement oratoire ou didactique sur un sujet de morale ou de philosophie. N'avonsnous pas remarqué précédemment combien l'argumentation des orateurs dans les poèmes homériques est encore rudimentaire ? Ils touchent aux pensées
1. Lehrs va même, dans cette méthode d'analyse et d'émiettement, jusqu'à distinguer dans le Mythe des âges l'œuvre de cinq poètes différents, dont les inventions discordantes auraient été combinées (p. 230, noie 13).
essentielles, mais faute d'analyse, ils en aperçoivent mal les rapports intimes, et ils les lient entre elles bien plus par instinct, par imagination, par sentiment, que par raison profonde ; Taccident a une part notable dans leur éloquence. Et pourtant les raisonnements des personnages de l'épopée se rapportent à des faits présents ; la suite de leurs idées leur est donnée en quelque sorte par les choses elles-mêmes ; ils ont une proposition à faire et ils vont droit à leur but. S'ils rencontrent des matières de morale générale, qu'en font-ils ? Ils les énoncent par sentences ou les traduisent sous forme de mythes. Voilà un état d'esprit bien caractérisé et absolument différent du nôtre. C'est celui qu'il faut concevoir et réaliser, pour ainsi dire, en soi-même, si l'on veut bien comprendre Hésiode.
Représentons-nous un Grec, un Béotien du viii* siècle avant notre ère, sans philosophie, sans aucune habitude d'un développement oratoire quelconque, formant le projet de mettre son talent poétique au service d'idées morales qui lui sont chères et que des circonstances particulières lui rendent plus précieuses encore. S'iinaginc-l-on qu'il ait pu se tracer un plan comme nous Tentendons, c'est-àdire se définir exactement à lui-même son sujet et distribuer d'avance ses pensées en groupes, selon leurs ressemblances intimes? Etait-il en état de construire un poème sur le travail à peu près comme Pope construisait son Essai sw la critique ou Boileau son Art poétique ?
Evidemment, non. La seule chose possible en ces temps reculés, c'était de grouper autour d'une donnée positive, autour d'un fait palpable, un certain nombre d'idées qui s'y rapportaient plus ou moins directement. Ce fait, c'est pour Hésiode la conduite
de son frère ; il en est à la fois attristé et irrité; il le plaint et il se fâche contre lui, il se sent menacé luimême et il se défend; voilà des impressions réelles, profondes, qui s'amassent jour par jour, qui suscitent mille idées et mille sentiments, qui les assemblent au fond de son âme, comme un orage toujours grossissant qui finit par éclater. L'explosion finale, c'est son poème, du moins sous sa forme première, une invective mêlée de leçons, une exhortation tantôt injurieuse et tantôt solennelle. Tout ce qui sert sa passion sert aussi son idée, et par conséquent lui est bon, sentences, apostrophes, courts développements, allégories, mythes, apologues, ce qu'il a entendu dire et ce qu'il invente, la sagesse des ancêtres, les oracles des dieux et l'expression véhémente de tout ce qui s'agite en lui-môme. Quel arrangement voudrait-on qu'il eut mis dans tout cela? L'ordre de ses idées se fait au fur et à mesure qu'elles naissent, et il se fait comme il peut. A coup sûr, ce n'est pas celui d'une démonstration méthodique; les incidents y sont pour beaucoup : ceux de la passion, ceux de l'imagination, et parfois tout simplement ceux du langage. Un critique de nos jours entend, pour ainsi dire, sonner le môme mot important dans plusieurs groupes de vers consécutifs et il croit sentir là l'artifice d'un arrangeur; mais qui nous prouve que ces rapprochements de mots n'étaient pas tout justement une des choses qui plaisaient le plus au poète lui-même et à son public? On suppose que cela a été fait plus tard pour les enfants qui apprenaient les vers d'Hésiode par cœur; est-ce qu'Hésiode lui-même et ses auditeurs n'étaient pas, eux aussi, des enfants à bien des égards? et, à défaut d'une liaison profonde et refléchie dont ils étaient incapables, est-ce que cette liaison accidentelle, fan-
taisiste, faite par des associations de mots et de sons autant ou plus que par des associations de choses, n'était pas précisément ce qui leur convenait ?
A ces réflexions on peut ajouter d'ailleurs des arguments non moins concluants. Si les Travaux n'étaient en majeure partie qu'une C hrestomathie lardivementformée autour d'un poème sur l'agriculture, — ce qui est l'opinion de Lehrs, — il faudrait choisir entre deux conjectures opposées également invraisemblables. Ou bien cette chrestomathie s'est formée des débris d'un poème moral antérieur qui offrait celte unité, cette suite logique, cet ordre méthodique et réfléchi qu'on ne trouve plus dans les Travaux \ ou bien ce poème n'a jamais existé, et la chrestomathie en question n'est qu'un recueil de morceaux détachés, pris de côté et d'autre dans des œuvres de nature diverse. Examinons ces deux hypothèses.
Si le poème qu'on nous représente a réellement existé, d'où vient que cette composition si savante a disparu ? Beaucoup d'autres grandes et belles œuvres ont été détruites, cchi est vrai, mais détruites quand l'antiquité elle-inéinea pris fin, quand Tintelligence humaine a été comme submergée sous un flot de téncl)res ; elles ont vécu jusque-là, elles ont exercé leur influence, et nous en avons des témoignages. Ici au contraire, il faudrait supposer une disparition bien antérieure aux temps classiques; personne dans l'antiquité n'a jamais connu un autre poème des Travaux que le notre ; comment admettre qu'une œuvre si remarquable, si extraordinaire pour le temps auquel on la rapporte, ait été ainsi oubliée ? Est-ce qu'elle ne se serait pas défendue par son unité même ? Est-ce que la beauté de ce développement si bien enchaîné ne l'aurait pas gravée a
jamais dans les mémoires dociles des aèdes et des rhapsodes ? Qui pourrait sérieusement penser qu'un tel chef-d'œuvre eût été ainsi rejeté dans l'oubli, sans qu'il en fut resté même un léger souvenir?
Devons-nous donc croire que les Travaux soient un simple recueil formé de pièces diverses sans origine commune? Mais ici, c'est la donnée même du poème qui nous arrête immédiatement. Dans quelle intention un arrangeur aurait-il imaginé cette histoire des disputes de Perses avec son frère ? Une seule est vraisemblable : il aurait pu vouloir par cette fiction prêter à ses préceptes une sorte d'intérêt dramatique. Le poème, tel qu'il est constitué, répond-il à cette intention ? Nous avons déjà dit pour quelles raisons nous ne le croyons pas. Si l'histoire de Perses était fictive, elle serait exposée avec clarté, et surtout on en aurait tiré parti au point de vue poétique. En est-il ainsi ? Elle apparaît dans les Travaux à travers des allusions dispersées, elle n'y remplit en aucune façon l'office d'un décor qui fait valoir la pièce. La sincérité du poète se révèle clairement par l'absence de parti pris et de calcul ; il n'exploite pas cette donnée ; donc ce n'est pas lui qui l'a imaginée pour plaire à son public.
L'unité primitive des Travaux semble ainsi établie. Et toutefois, il importe, dans un sujet aussi hasardeux, de ne rien exagérer. La seule chose que nous ayons voulu prouver, c'est que l'ensemble du poème est bien l'œuvre d'Hésiode et qu'il l'a composé à peu près tel que nous le possédons, quant à la forme générale. Mais il ne résulte pas de là que ce poème ait été fait en une seule fois sur un plan arrêté d'avance, ni môme qu'il ait jamais été produit dans son entier devant le public auquel s'adressait le poète. En l'absence de renseignements précis sur
ce point, qu'il nous soit permis de nous guider cdcore sur la simple vraisemblance.
Les poésies hésiodiques n'ont pas plus été com* posées en vue de la lecture que les poésies homériques ; elles étaient faites certainement pour être récitées, et ces récitations ne devaient pas différer beaucoup des récitations homériques. L'aède, il est vrai, débitait ses vers sans accompagnement de cithare *, probablement avec une sorte de modulation simple et monotone de la voix ; mais il les débitait dans les mômes circonstances, c'est-à-dire dans les banquets, dans les réunions, dans les fêtes, peutêtre aussi dans les leschés où l'on s'assemblait aux heures de loisir*. Il est difficile de croire qu'on ait écouté avec plaisir en de telles occasions une très longue suite de pensées aussi faiblement liées entre elles; au contraire on devait y goûter vivement des morceaux courts, où une pensée morale apparaissait dans un récit mythique, entourée de réflexions qui en préparaient ou en développaient le sens. C'est ainsi sans doute que les Tjavaiix ont du naître peu à peu. Un jour le poète en a composé et porté devant son public une partie, un autre jour une autre. Les préceptes sur l'agriculture étaient par
1. Il n'est nulle part question dans les poésies hésiodiques de la phorminx. L'auteur de la Théogonie reçoit des Muscs, dans cette sorte de vision rappelée au début du poème, un rameau de laurier en signe d'investiture. Aussi Pausauias rapporte-t-il (X, 7) une tradition d'après laquelle Hésiode n'aurait pas été admis au premier concours établi à Delphes c parce qu'il ne savait pas s'accompagner en jouant de la cithare ».
2. Lehrs {Quaest. epicae, p. 219) a ingénieusement appliqué aux récitations hésiodiques ce qu'Aratos dit au sujet de Diké rendant ses oracles parmi les hommes : *AYeipa|i£vr) 8s Yâpovta; — :^£ tzom eîv
exemple éminemment propres à former la matière d'une de ces récitations ; le mythe de Prométhée et celui des âges du monde ne l'étaient pas moins : chacun de ces récits, grâce à l'idée morale qu'il contenait, servait à grouper des pensées de même nature, dont il devenait le centre. Les récitations différaient d'ailleurs les unes des autres ; le poète les découpait à son gré dans le recueil toujours grossissant qu'il se faisait à lui-môme, et il avait soin de les varier, tout en restant fidèle et à ses principes bien connus et à quelques données énoncées tout d'abord. Quand nous appelons les Travaux un poème, l'expression dont nous nous servons ne doit donc pas être prise dans son sens étroit et rigoureusement exact. S'il fallait chercher quelque chose d'analogue dans les littératures modernes, nous comparerions une telle œuvre, en tenant compte de différences évidentes, à des collections comme les Caractères de La Bruyère, ouvrages sans cesse accrus, formés d'éléments divers que l'auteur a négligé de lier fortement, et pourtant doués d'une incontestable unité. Seulement le recueil du vieux poète, loin de s'être maintenu dans l'état où il l'avait laissé, a du subir après lui bien des additions et bien des suppressions. Quelques parties en ont été oubliées, quelques-unes ont été grossies. D'autres poètes y ont ajouté tour à tour des réflexions nouvelles et peut-être des morceaux entiers. En agissant ainsi, ils n'ont d'ailleurs ni modifié le procédé intime de la composition, ni altéré très gravement la physionomie primitive de l'œuvre.
Il résulte de ce qui vient d'être dit que le poème des Travaux procède à la fois de circonstances parti-
culières et d'une sagesse ancienne. Il est général et individuel en même temps: il révèle une civilisation et un homme ^.
La simplicité morale, voilà tout d'abord ce qui caractérise la poésie hésiodique; simplicité profonde, populaire, vraiment touchante parce qu'elle ne songe pas à l'être. La conception fondamentale des choses y est toute religieuse et traditionnelle. La puissance divine est partout, et partout elle est souveraine; rien ne l'arrête ni ne déjoue ses volontés, mais elle, quand il lui platt, elle arrête et déjoue les calculs humains*. Au fond, ces idées ne sont pas différentes de celles qui remplissent l'épopée homérique; mais, par l'aspect qu'elles prennent dans le poème des Travaux^ elles s'en écartent sensiblement. Les dieux d'Homère, révélés par le génie du poète, se montrent à nous ouvertement dans des descriptions que tout le monde connaît; ils parlent, ils agissent sous nos yeux, et ainsi, bien qu'environnés d'une splendeur immortelle, ils se rapprochent de l'humanité. Les dieux d'Hésiode, moins dramatiquement mis en scène, sont plus mystérieux, et par là mémo plus grands peut-être ; plus leurs formes restent indécises, plus ils sont propres à inspirer l'effroi. C'est à peine si en quelques passages d'un caractère presque anccdotique, comme par exemple dans le mythe de Prométhéc, on les voit réunis ets'occupant à une action déterminée. Partout ailleurs, ce sont des dieux cachés, mais qui surveillent tout avec une
1. Nous ne pouvons que toucher ici légèrement aux idées morales et religieuses d'Hésiode. Elles ont été exposées dans les premiers chapitres du livre déjà cité de M. Jules Girard, le Sentiment religieux en Grèce.
2. Travaux, 105 : Odtoi; oj i{ ktj sjii Ato; voov cÇaX^aTOai.
atlention jalouse. Cette présence invisible est plus saisissante que de magnifiques descriptions :
« Présents au milieu des hommes, les Immortels surveillent ceux qui par des jugements injustes se font tort mutuellement sans souci des dieux. Car il y a sur la terre nourricière trente mille Immortels, p^ardiens des hommes au nom de Zeus. Ils observent les jug^ements rendus et les actions mauvaises, enveloppés d'obscurité, errants çà et là sur la terre *. »
Croyance vraiment populaire et comme empreinte d'une terreur secrète. 11 s'agit là, il est vrai, de démons plutôt que de dieux proprement dits. Mais les dieux eux-mêmes ne sont pas conçus différemment. C'est leur puissance bien plus que leurs personnes que le poète nous représente à tout moment, et cette puissance est aussi mystérieuse que redoutable :
« Les maladies viennent à nous de jour ou de nuit, sans attendre aucun ordre ; et c'est en silence qu'elles se glissent apportant la souffrance, car le prudent Zeus les a privées de la parole •. »
S'il les a ainsi rendues muettes, c'est pour mieux surprendre les hommes. L'imagination du croyant ne fait donc en réalité que personnifier l'inconnu dans ce dieu qui voit tout et qu'on ne voit pas {izTnx îBwv A'.s; G^ôaXiJLs; xal xivTJt vsY^^a;) '*. C'est un juge ou un ennemi qui épie sans cesse les hommes du fond de son obscurité. Il ressemble à la force cachée des choses qui ne se laisse deviner que par les coups qu'elle frappe. Et pourtant cette divinité à demi abstraite est bien toujours le Zeus mythologique ; mais,