Travaux
en eux des traits individuels, des sentiments ardents ou délicats, un caractère môme, en un mot tout ce qui constitue la personnalité et tout ce qui appelle l'intérêt.
Cette personnalité, Hésiode, bien fidèle en cela aux instincts helléniques, sait la créer en quelques mots, par une indication nette et sûre, sans emphase et sans effort. Sont-ce de simples fantômes par exemple que ces deux vierges gracieuses et indignées qu'il nous représente, dans un passage cité plus haut, abandonnant la terre qui n'est plus digne de les garder? L'une est la Pudeur, l'autre l'Indignation ; mais qu'elles ressemblent peu à ces allégories subtiles et froides dont la poésie du moyen âge croyait s'enrichir aux dépens de l'Ecole ! Point de descriptions ingénieuses, point d'allusions recherchées ; rien qu'une vision, une délicieuse vision de poète, et de poète grec, l'esquisse d'un mouvement aussi simple que gracieux, deux divinités fuyant à travers les airs, enveloppées dans leurs longs voiles blancs; et dans cette esquisse la tristesse d'un exil éternel, une douleur pleine de confusion , admirablement indiquée par le geste si noble et si féminin des deux fugitives qui se voilent le visage.
Le personnage de Diké ou de la Justice, mis en scène à plusieurs reprises dans la première partie des Travaux^ n'est pas moins remarquable à cet égard. Si Hésiode avait voulu en faire une représentation trop exacte de Tidée abstraite qu'elle personnifie, toute vie et toute poésie lui échappait. Mais son nom suffit à définir son rôle; et, sans aucune préoccupation scolastique, ce sont uniquement ses sentiments qu'il nous décrit, et c'est par là qu'il nous louche. Les violences des hommes, c'est elle
qui les subit, semblable à une captive troyenne entraînée et maltraitée par des mains brutales :
« Horcos s'élance, dès qu*un jugement injuste est rendu, et il le suit à la piste. On entend à travers le monde les cris de Diké traînée à terre et frappée par les hommes mangeurs de présents qui jugent sans souci du droit. Et elle marche derrière eux en se lamentant, à travers les villes et les cam-
I pagnes, invisible dans un nuage, apportant le châtiment aux hommes qui Tont chassée et qui ont fait des partages in-
I justes*. »
{ Dans l'Olympe môme, au milieu du rayonnement
I divin qui Tentoure, elle garde encore pour le poète
j quelque chose de cette faiblesse et de cette grâce ;
I assise auprès de son père Zcus, elle rappelle Hé-
I lène auprès de Priam :
u Diké est une vierge, elle est fille de Zeus, et autour d'elle règne une douce et respectueuse vénération parmi les dieux qui habitent l'Olympe. Et lorsqu'un homme l'offense par l'outrage du mensonge, aussitôt elle vient s'asseoir auprès de son père, Zeus, fils de Cronos, et elle crie devant lui les pensées des hommes injustes, pour qu'il les châtie'. »
Il est curieux de voir comment cette tendance à traiter les fictions comme des réalités induit parfois le poète à obscurcir, sans s'en apercevoir, le sens primitif des récits mythiques qu'il rapporte. Pandore, dans le mythe de Prométhée, ne pouvait guère être à l'origine que la personnification de la richesse qui attire l'homme et qui le trompe ; c'est là ce qui semble
1. Travaux, 219-224. On a signalé un désaccord dans ces images et on a cru y découvrir la trace d'un mélange de deux morceaux superposés (voyez Lehrs sur ce passage dans ses Quaestiones epicae). Je suis peu frappe de ce désaccord; et en tout cas Tensemble de la description porte si nettement Tempreiute liésiodique que la question de mélange est fort secondaire.