‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 228 sur 261 · Travaux · texte numérisé non relu

Travaux

2. Trasaii.r, v. 101 : IIXîiV, jxiv vàp yala y.iXAuy^, ~Xctr, 8^ OaÀaaia.

Jamais le pessimisme n'a rien trouvé de plus désolant que cette simple lamentation, qui embrasse le monde entier. Et toutefois Hésiode n'est pas pessimiste, car il aime la vie et se rattache avec passion aux quelques joies qu'elle lui laisse espérer. Nullement curieux de philosopher, il ne tient pas à examiner longuement ce qu'on lui a raconté des origines de cette dure condition humaine. Un ou deux mythes, contes d'enfants qui amusent l'imagination et répondent d'avance à toutes les questions, c'en est assez pour le satisfaire, lui et ses auditeurs. Les dieux ont arrangé les choses ainsi : il ne se révolte pas plus contre eux qu'il ne s'incline avec respect devant leur volonté ; il s'abstient seulement de récriminer, parce que cela serait inutile ; et, prenant les choses telles qu'elles sont, son intelligence se tourne tout entière vers le présent et l'avenir. Voilà la vie qu'il faut vivre ; il s'agit de lui arracher de force ce qu'elle ne nous donne pas elle-même, un peu de bien-être et de sécurité ; et pour cela, il n'y a qu'un moyen, qui est de travailler. Une fois attaché à cette idée, Hésiode s'y donne tout entier, et, comme il arrive ordinairement, il finit par prendre plaisir, au moins en imagination, à ce qu'il recommande si fortement. La noblesse native et l'énergie de sa nature s'y intéressent ; il estime qu'il y a de l'honneur dans cette vie laborieuse, comme il y a de la honte dans l'oisiveté imprévoyante. Ainsi ses conseils deviennent peu à peu supérieurs aux raisons par lesquelles il les justifie. Un idéal obscur, mais généreux, se laisse deviner derrière l'idéal borné qu'il nous propose ; c'est le sentiment de la dignité humaine et la fière satisfaction d'avoir gagné sa part de bonheur à force d'intelligence et de volonté.

On comprendra aisément à présent pourquoi les recommandations techniques tiennent si peu de place dans la partie de son œuvre où il semble qu'elles devraient en tenir le plus. L'ennemi qu'il veut combattre, ce n'est pas l'ignorance, c'est le goût de l'oisiveté ou encore le découragement. Hésiode n'a jamais été tenté, comme Virgile par exemple quand il conçut les Géorgiques^ de composer un beau poème régulier qui présentât un ensemble complet de préceptes. Il est douteux même qu'il crût à l'existence d'une science agricole proprement dite. Ce qu'on avait toujours fait en matière de culture lui paraissait enpore bon à faire, et quoiqu'il ne dédaignât pas de formuler à l'occasion quelques-unes de ses observations personnelles, il n'avait certainement aucune idée d'en constituer une sorte de traité. Son dessein, quand il énumère les travaux des champs, est en réalité tout autre. Il dresse, saison par saison, la liste des travaux à faire, et, comme un bon surveillant, il a soin de la mettre bien en vue afin que chacun connaisse sa tache. Son exactitude provient donc do rintentiou morale qui est tout pour lui. Il éveille son homme de grand matin, il le mène aux champs ou à retable, il le prend par la main quand il le croit dispose à s'échapper, il le conduit jusqu'au sillon commencé, lui montre la charrue attelée et les bœufs sous le joug, et il lui dit: « Voilà ton trace vail ; dépouille-toi de les vêlements et ne crains « pas de peiner sous le soleil. La misère el le mc- « pris t'attendent si tu recules, le bien-être et la joie « du repos mérité, si tu achèves ton sillon à Theurc « dite. » Toute la partie agricole de son poème est ainsi conçue, et pai* là elle se relie intimement à la partie morale : celle-ci prépare celle-là. Il a posé dans l'une ses principes, il en fait dans l'autre l'ap-

plication avec cette ténacité ingénieuse et convaincue qui rend sa sagesse si originale.

En étudiant l'inspiration morale du poème, nous venons d'indiquer déjà quelques-uns de ses mérites littéraires les plus frappants. Il y en a d'autres toutefois dont nous n'avons encore rien dit et qu'il serait bien injuste de passer sous silence.

Si chaque voix humaine a un son qui lui est propre et qui la fait reconnaître entre mille autres, on peut dire aussi que chaque vrai poète a dans son accent quelque chose do spécial, qu'on imite quelquefois, mais qu'on ne reproduit jamais. L'accent personnel d'Hésiode est fait de rudesse, de familinrilé, d'ironie mordante, de bonhomie, d'amertume, de grâce sérieuse, en un mot d'une foule de choses contradictoires qui parfois éclatent en lui toutes à la fois. Il a du laisser-aller et de la solennité, il parle en prophète et en paysan, et il mêle à tout cela une sensibilité voilée, qui vous va au cœur. Le bon sens ferme, énergique est la note dominante de sa poésie; mais que de fines nuances dans ce bon sens, et que de choses non exprimées qui apparaissent dans ce qu'il dit! Tout est court dans son poème, tout s'y découpe en groupes circoncrits, parfois en vers incisifs qui se détachent comme autant de traits. Il ne crée point de grandes scènes, comme les poètes homériques, il ne met pas en lutte les passions humaines, il ne se complaît pas à des descriptions charmantes ou terribles. Est-ce à dire que Tinvention chez lui soit faible et trahisse une certaine pauvreté de génie?

Tant s'en faut, elle est seulement concentrée. Au lieu de s'étendre en beaux développements, elle se ramasse dans de courts morceaux, qu'elle anime jusqu'en leurs moindres parties. Par elle, chaque fragment du discours poétique devient quelque chose de vivant et d'individuel, qui intéresse, qui touche, ou qui invite à penser ; et par elle aussi, sans qu'on sache comment, les petites choses grandissent, et d'humbles pensées, en s'ouvrant tout à coup, laissent apercevoir je ne sais quels lointains majestueux.

Les formes mythiques dont l'usage contemporain revêtait si volontiers les pensées morales offraient à ces rares et hautes qualités de précieuses ressources. Aussi les allégories et les légendes divines abondentelles dans les Travaux. Les plus courtes ne sont pas les moins excellentes. Hésiode sait mettre dans ces morceaux de peu d'étendue tout son bon sens, tout son esprit, et ce genre de grandeur qui lui est propre. Quoi de meilleur en ce genre que le mythe allégorique des deux Eris au début même du poème ? Une simple observation de moraliste en fait le fond ; le poète a été frappé d'une certaine ressemblance entre deux choses bien différentes, la saine émulation et la jalousie malfaisante. Les deux sentiments ont même origine, le désir du bonheur, l'aversion instinctive de la souffrance, mais l'un tend au bien naturellement et l'autre au mal. Cette observation, il la traduit à sa manière, sous la forme d'une généalogie active, vraiment saisissante, qui place chacun des deux sentiments, transformés en êtres mythiques, au rang qui lui convient; et dans cette généalogie nous admirons à la fois toutes ces qualités poétiques si personnelles que nous venons d'indiquer, la variété du ton, les détails ingénieux, les mots éloquents, la vie, et, plus que tout, cette sorte d'élé-

vation naturelle d'idées par laquelle une œuvre d'art mérite d'être appelée grande :

« Non, il n'est pas vrai qu'une seule Eris soit née à la lumière du jour: deux sœurs du même nom errent par le monde. L'une doit être louée de tout homme de sens, l'autre est di^ne de blâme; opposées en tout, elles tendent à des fins contraires. Ce qui plaît à Tune, c'est de fomenter la guerre funeste et la discorde en s'acharnant au mal ; aucun des mortels ne l'aime, mais, malgré eux, par la volonté des Immortels, il faut bien qu'ils lui rendent honneur, à l'odieuse Eris. L'autre est née la première de la Nuit érébienne ; et le lils de Cronos, dieu des hautes cimes, habitant des demeures éthérées, Ta établie sur la terre qui supporte toute chose, au milieu des hommes, pour qu'elle leur fût bienfaisante. C'est elle qui, touchant le paresseux même, l'éveille pour le travail ; et il arrive, grâce à elle, qu'un homme qui ne travaillait pas, venant à jeter les yeux sur un riche, soudain se met à labourer et à planter, pour ramener le bien-être dans sa maison. Le voisin rivalise avec son voisin ardent à s'enrichir. Voilà TEris qui fait du bien aux hommes' ».

On sent assez en lisant ce morceau et d'autres semblables que cette façon allégorique de traduire les idées abstraites n'a pour Hésiode rien d'artificiel. Sans doute, ce n'est pas lui qui l'a créée; elle devait être commune avant lui et autour de lui ; elle caractérise un état d'esprit alors général et marque un âge de la pensée. Mais ce qui est personnel à Hésiode, c'est la vivacité d'imagination et de sentiment avec laquelle il conçoit ces êtres allégoriques. Ces deux Eris ont un rôle dramatique et des passions; on les voit se disputer le monde; quand l'allégorie est ainsi vivante, elle cesse d'être allégorie. Si ces êtres fictifs représentent des idées, ils sont du moins tout autre chose que ces idées revêtues d'une forme et d'un nom : il y a de plus

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