TravauXy \21 et suiy
ressent et captivent les esprits sans les satisfaire. L'obscurité et l'indécision de la pensée, derrière la clarté vigoureuse de la peinture, créent une sorte de profondeur mystérieuse, où toute une nation va chercher pendant des siècles une sagesse qui se dérobe toujours.
Mais ni la beauté des mythes ni la valeur des exhortations morales n'ont été les principales raisons du succès des Travaux. C'est surtout à titre de poème rustique que cette grande œuvre a été admirée do l'antiquité grecque et latine, et c'est encore à ce titre qu'elle nous plaît le plus aujourd'hui. Nous y sentons une poésie de la nature, non pas complète ni semblable à la nôtre, mais originale et profonde, une sorte de parfum de la terre, dont la saveur est exquise autant qu'elle est saine.
Les aèdes homériques avaient peint déjà la nature, mais en général ils ne la voyaient guère que sous ses aspects majestueux; ce qu'ils nous représentent le plus souvent, dans les comparaisons de V Iliade^ c'est la mer, tantôt calme et tantôt soulevée, ce sont les montagnes qui se dressent au-dessus des flots, les cimes environnées de nuages ou baignées dans la lumière pure, les vallées sauvages où les chasseurs poursuivent les botes féroces, en un mot tout ce qui offre à l'imagination un grand spectacle. Les champs cultivés eux-mêmes, lorsqu'ils les décrivent, prennent un aspect grandiose; vastes plaines d'Ionie, qui se déroulent jusqu'à Thorizon, et où un peuple de serviteurs travaille sous l'œil du maître. Qu'on
86 rappelle la magnifique scène de labour et de moisson qui est censée figurer sur le bouclier d'Achille * :
« Héphœsios y représenta une molle et vasle jachère, nouvellement labourée, grasse et déjà retournée trois fois. Là de nombreux laboureurs, allant et revenant, poussaient leurs charrues sur plusieurs points à la fois. Et quand ils faisaient retourner Tattelage, arrivés à Texlrémité du champ, un serviteur venait leur mettre dans la main une coupe de vin délicieux. Ils revenaient sur leurs pas de sillon en sillon, ne songeant qu'à atteindre Textrcmilé de la jachère profonde... Il avait aussi représenté un domaine couvert d'une riche moisson. Des serviteurs moissonnaient, ayant en main des faucilles tranchantes. Des poignées de blé tombaient à terre, drues et serrées, le long du sillon; d'autres, relevées par les botteleurs, étaient réunies en javelles. Trois botleleurs étaient debout : en arrière, des enfants ramassaient les blés par brassées, et les portant devant eux, les leur remettaient à mesure. Le maître, au milieu du champ, se tenait en silence sur le sillon, son bâton à la main, le cœur plein de joie. Des hérauts à l'écart apprêtaient le repas sous un chêne. Ils venaient d'immoler aux dieux un bœuf de grande taille et le faisaient rôtir; les femmes préparaient la blanche farine de froment pour le repas des serviteurs. »
Tout est large dans cette sereine et pacifique description. La poésie de la nature ainsi comprise a quelque chose d'héroïque et de royal, qui convient admirablement à l'épopée. Dans VOdyssée^ nous Tavons remarqué, les choses sont déjà plus simples. Les étables d'Eumée, son habitation rustique, le mur bas de la cour tout tapissé des pousses du poirier sauvage, la rude existence qu'il mène là avec ses chiens de garde à demi féroces, la nuit passée auprès du feu, tout cela forme un tableau d'un genre plus familier, où nous voyons de plus près ce que devait être en ce temps la vie du paysan grec. Mais là