Iliade, XYIII
même, la grandeur naturelle de l'épopée intervient encore, et la marche de l'action, l'importance dramatique des personnages, l'intérêt des sentiments ne laissent aux détails descriptifs qu'une valeur accessoire.
Il en est tout autrement dans les Travaux d'Hésiode. Ici la nature n'est plus simplement un fond de tableau ni un décor; la vie rustique est le sujet même du poème^ et la nature avec le paysan sont au premier plan. Ni l'un ni l'autre d'ailleurs n'y sont idéalisés comme dans l'épopée. Plus de lointains horizons ni de vastes domaines, plus de larges descriptions éveillant des idées de grandeur, d'abondance et d'ordre. Nous sommes à Ascra, au pied de l'Hélicon, mauvais pays, nous dit le poète, brûlé par le soleil en élé, et glacé en hiver par le vent du Nord. On y travaille durement, on y souffre, on y dispute au sol une subsistance incertaine, et on a grand'pcine à s'y défendre des brouillards malsains et des intempéries de l'atmosphère. En outre, le paysan d'Hésiode est pauvre; petit propriétaire économe, qui ne possède qu'un attelage de bœufs, qui fabrique lui-môme sa charrue, son vêlement de peau de chèvre cl ses chaussures. Son champ est élroit et ne ressemble en rien aux riches campagnes des bords de THennos. Etranger aux riantes fictions, c'est en pleine réalité que le poète se place ; donnons-nous le plaisir de l'y suivre.
S'il n'était guère philosophe dans la partie philosophique de son poème, à plus forte raison ne le scra-t-il pas dans celle-ci. Donc aucune conception de la nature dans son ensemble, comme force mvstéricuse et divine ; rien de ces clans enlliousiastes qui abondent chez Lucrèce et chez Virgile. Ce sont les phénomènes naturels eux-mômes qui font im-
pression sur Hésiode ; quant aux causes cachées, quant à l'harmonie intérieure et profonde, en un mot quant à tout ce qui est au delà de la sensation immédiate, il n'en a ni le souci ni peut-être môme le soupçon. Voilà déjà un premier aspect des choses qui n'existe pas pour lui. Il y en a un second qu'il ne voit pas davantage, c'est celui du rôve. Chercher dans la nature une conformité ou un contraste avec les sentiments de l'homme qui la contemple, savourer son silence, jouir de sa sérénité ou l'en accuser comme d'une sorte d'indifférence cruelle, l'admirer enfin dans ses violences ou dans le déploiement magnifique et paisible de sa force, rien de tout cela ne lui vient à l'esprit. Et ce n'est pas seulement parce que cette façon de sentir est plutôt moderne qu'antique : quand môme on en trouverait quelque chose chez d'autres poètes grecs, on pourrait être assuré qu'elle lui est étrangère. Sa préoccupation pratique est bien trop forte pour laisser ainsi courir son imagination.
La seule chose qui lui convienne, c'est d'exprimer ce qu'il a vu, entendu ou senti. En le ftiisant, il est grec par la précision, par la finesse, par la sobriété, par l'art de simplifier les choses et de choisir les détails. Jamais de sensations confuses ni surabondantes. Il noie chaque chose par un ou deux traits descriptifs d'une exquise netteté. Et ce qui fait Tintérôt de cette notation, c'est qu'elle ne dérive pas d'une science écrite et qu'elle semble môme n'emprunter presque rien à personne ; l'expérience personnelle du poète en fait tous les frais. 11 a son astronomie à lui, astronomie élémentaire, qui peut bien sans doute lui avoir été enseignée en partie, mais qu'il a confirmée ou complétée dans sa vie passée au grand air et constamment curieuse d'observation. Le mo-
ment du labour est marqué par le lever des Pléiades ; il sait qu'après être restées cachées pendant quarante nuits, elles reparaissent au-dessus de Thorizon a lorsqu'on aiguise le ferV » La connaissance familière des mœurs des animaux et de la vie des plantes s'associe tout naturellement à celle des astres. 11 a en toutes ces matières sa science de village, faite de remarques quotidiennes et d'impressions sans cesse ravivées, dont sa poésie profite. La fin de la canicule, qui est le temps des premières pluies, c'est pour lui le moment où le corps se sent plus léger et plus souple, tout rafraîchi par cette humidité bienfaisante qui succède à l'été dévorant; il note que le bois est alors bon à couper, <c car les vers ne s'y mettent pas*. » On est ravi à chaque instant, en l'écoutant parler, de tous ces détails curieux, sur lesquels d'ailleurs il n'insiste jamais. Si l'on a lardé à labourer, nous dit-il, on peut encore réparer cette négligence à la dernière heure, « lors- « que le coucou chante dans les feuilles du chêne et « qu'il réjouit les mortels dans toutes les parties de (( la terre; » mais il faut souhaiter alors a que Zeus « verse la pluie le troisième jour sans s'arrêter, et « que Tcau couvre la corne du pied d\in bœuf sans « rester au-dessous ni monter au-dessus'. » Cette précision n'est-clle pas charmante? Elle nous montre rallenlion qu'il donne à ces choses, riinporlancc qu'elles ont pour lui et ses auditeurs, et par conséquent mille sentiments derrière une seule image, ce qui est Tessence même de la poésie.
Nous touchons là au trait le plus caractéristique