‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 237 sur 261 · Travaux^ 503 et suiv · texte numérisé non relu

Travaux^ 503 et suiv

devons appliquer i chaque écrivain que des règles de critique faites pour lui et d'après lui. Or rien dans les Trav€tux ne nous permet d'attribuer à Hésiode le talent de composer un morceau descriptif étendu et lié dans toutes ses parties. Son mérite est surtout de bien voir et de bien exprimer les détails; quand il les groupe, c'est, comme nous venons de le remarquer, autour d'une impression personnelle. Mais ici, il s'agit de choses lointaines, qui dépassent son expérience quotidienne. Quoi d'étonnant si son art se trouve en défaut, s'il hésite, et si, après un beau début, il revient plus- ou moins adroitement à ces petites clToses qu'il sait et qu'il dit si bien ? La critique que l'on adresse au morceau en question est juste, mais prenons garde qu'au lieu d'en démontrer la non-authenticité, elle ne mette simplement en lumière un des traits caractéristiques de la poésie d'Hésiode.

II ne nous reste que quelques mots à dire du poème des Travaux, Que faut-il penser de la langue dont le poète se sert? En quoi diffère -t- elle de la langue homérique? quels en sont les caractères propres*?

Le dialecte dont Hésiode fait usage est à peu de chose près celui des poèmes homériques: c'est le vieil ionien, mélangé de formes archaïques et de mots qui certainement n'ont jamais eu cours que dans la

1. La meilleure étude à consulter sur la laugue d'Hésiode est la dissertation spéciale d'Aloïs Rzacli, Der Dialect des llesiodos (Jahrhûcher fur classische Philologie de Fleckeisen, Suppléments, t. VIII, 1876. Cette dissertation a clé tirée à pari).

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poésie. Nous avons déjà fait remarquer l'importance capitale de ce fait pour la chronologie littéraire*.

Toutefois l'élément éolicn a dans les Travaux une importance plus grande que dans les poèmes homériques. On y trouve en effet quelques formes d'un caractère éolien bien prononcé, qui sont absolument étrangères à la langue d'Homère*. Il est singulier que ces formes ne se retrouvent pas dans le dialecte béotien, tel qu'il nous est connu par les inscriptions et les témoignages ; elles appartiennent plutôt à l'éolien d'Asie*. On pourrait être tenté de voir là une confirmation inattendue de la tradition qui rattachait la famille d'Hésiode à l'Eolie asiatique ; nous croyons qu'on se tromperait : un poète parle la langue de ses auditeurs et non la sienne. La vérité est que nous connaissons trop peu les relations des divers dialectes béotiens au temps d'Hésiode pour avoir le droit de tirer d'un si petit nombre de faits des conclusions aussi précises. — A cet élément dialectal éolien, s'ajoute et se mêle, dans les TravauXj un élément dorien, qui deviendra plus important dans la Théogonie*. Ce fait a été ingénieusement

1. Ajoutons ici que la langue d'Hésiode est en progrès grammatical sur celle d'Homère. Par exemple le pronom réfléchi de la troisième personne, étranger à Homère, semble bien y apparaître déjiy même dans les Travaux; voy. Rzach, p. 427.

2. ArvT){At pour aiv^co, Travaux, 683. 'Ap(o;jiEva'. pour apouv, 22. 'A4<v pour à^(Zoi^ 426. TpiTjxovTtJv pour Tpi7[xovia, 6V6. MeXtav pour tuùJL&Df, 115. (Rzacb, p. 465).

3. Rzacb, p. 464-65, d'après Abreus (Verhandlungen der Gôt^ iinger Philologenversammlung, 1852, p. 73 et suiv.).

4. Les accusatifs pluriels do la première déclinaisou avec la finale brèye Bcivà; ii^xaç, v. 675; [wzà Tponà; f^cXioio, 564 et 663; les anciennes désinences des troisièmes personnes du pluriel dans les temps secondaires, E8i8ov, 139; le nombre cardinal dorien, zixopa, 698 (Rzacb, p. 465).

528 CHAPITRE XI. — LES TRAVAUX ET LES JOURS expliqué : on l'a signalé avec raison comme un indice de l'influence exercée Sur le langage d'Hésiode par celui de Delphes '. Nous croyons seulement que celle influence s'est exercée sur les Travaux autant que sur la Théogonie. Nous avons montré plus haut que les oracles avaient été nécessairement un des modèles du poêle moraliste à qui nous devons cette œuvre : il n'est pas étonnant qu'il ait considéré comme sufiisamnient autorisés certains dorismes dont le dieu prophète lui donnait l'exemple.

En ce qui concerne le choix et la couleur des mots, il semble que la langue du poème des Travaux présenle un caractère plus populaire, on pourrait presque dire plus rustique, que celle des grandes épopées ioniennes. Cela lient d'une part au grand nombre de termes techniques qui sont amenés par la nature même du sujet. Mais en outre, le poète a un goût personnel pour des expressions un peu rudes qui rendent sa pensée avec force et concision. Il dira par exemple que le cri de la grue annonçant l'époque du labour « mord le cœur de l'homme sans n b<cufs 1) (-/p>(r,v £11/.' à-icpi^ àîiJTîw, v. 451); jamais sans doiile un aède homérique ne se fùl exprimé de celle Caroii. Il aime aussi les mois qui décrivent minulicuseineiit. Le pain qu'on donne au valet do charrue est « un pain à quatre entailles, partagé en

il des mois co]ii|>osés à sou usage (jui lui servent à traduire nctlcnicnl et sans périphrase des idées complexes (v. 585, b'^x^i-TT,^, celui qui lahourc trop lard ; minipirr;;, celui qui laboure au coiiimcnccmenl de la Et ce n'est pas seulement aux choses maqu'il applique cette précision, c'est aussi

cité, p. 75.

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aux choses morales. 11 les rend avec une concision énergique et vive qui lui est propre. Le mot imagé lui vient naturellement à la bouche : « Que le lait boureur, dira-t-il, trace droit son sillon, sans chercher « de Fœil ses compagnons, le cœur à sa besogne *. » N'y a-t-il pas à la fois une peinture et un sentiment dans cette spirituelle façon de parler ? Et quand il recommande de ne pas prendre un serviteur trop jeune, avec quelle fine intelligence du langage populaire ne transforme-t-il pas une expression d'ailleurs courante pour nous faire voir son personnage rêvant à l'heure du travail aux plaisirs de son âge : « Un « homme trop jeune a toujours Fesprit en Pair à la « poursuite de ses compagnons'. » A chaque instant, chez Hésiode, nous rencontrons de ces vives inventions de style, qui révèlent le vrai poète. Il sait foire beaucoup avec peu de chose, comme tous les grands artistes; les mots les plus ordinaires deviennent descriptifs entre ses mains par la façon dont il les approprie à son idée. Veut-il nous représenter la moisson mûre et abondante du paysan laborieux que les dieux protègent? Il ne nous montrera pas, comme Virgfile, les blés dorés qui ondulent au loin, car ces grandes images lui sont peu familières ; mais en un vers tout frappé à son empreinte, avec un mot abstrait un peu lourd et un mot pittoresque fort simple, il nous fera voir les tiges qui plient sous le poids des épis bien pleins :

1. Travaux, 444 : Mtjx^ti narnalytav xcpo; 6(xy[Xixa;. Ce verbe est homérique, mais l'emploi qu*eii fait ici Hésiode a quelque chose de hardi et de très personnel.

2. Travaux, 447 : Koup({i6po( yàp âv^p (leO* éfjiTJXixa; inxoirixon.

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