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LA POÉSIE GÉNÉALOGIQUE

qu'elles dussent constituer un genre à part. L'épopée ionienne, si riche en beaux récits, ne pouvait à elle seule donner satisfaction au désir qu'on avait de connaître le passé : sans doute elle représentait d'une manière dramatique et saisissante certains groupes d'événements, elle faisait revivre beaucoup de personnages illustres, mais elle ne montrait ni l'origine des traditions ni la continuité des familles. Au goût d'ordre et d'arrangement qui a toujours distingué l'esprit hellénique, cette résurrection partielle des choses anciennes ne suffisait pas : plus les mythes et les légendes se multipliaient et se compliquaient, plus il devenait nécessaire de les coordonner. Ce travail de coordination fut proprement l'œuvre de la poésie généalogique *.

Celle-ci dut grandir par conséquent à côté de la poésie épique narrative qu'elle servit à compléter. Toujours la même au fond, elle varia dans la forme. Tantôt, comme une sorte de chronique locale, elle s'attacha exclusivement aux traditions d'une seule tribu ou de quelques tribus voisines ; tantôt plus largement hellénique, osant s'élever au-dessus des préjugés et des souvenirs du canton, elle entreprit de grouper les légendes divines et humaines en de grands ensembles que la Grèce entière pût adopter. Ces deux formes du môme genre sont représentées presque également dans la collection dont nous avons à parler; mais il semble bien qu'entre tous ces poèmes, les deux plus importants, la Théogonie, pour

1. Le goût auquel celte poésie dut donner satisfaction a Toriginc se retrouTait encore chez les Spartiates au temps de Platou. Hipp. maj.j p. 285 : Ilepi Tê5v ycvtov xtov ic tjsoSojv xai xwv avOptojzwv xal tcov xaTOM^oscov, <î>{ tÔ apy a!ov êxTtaOTjaav a? nokv.;, x«\ TjXXrJÇSTjv izxTrii t^; ipyjxioXoY-otç ffiiazof. àxpoeovxai.

les dieux, les Catalogues, pour les héros, aient dû précisément leur prééminence, en grande partie du moins, à ce qu'ils offraient l'un et l'autre au plus haut degré ce caractère panhellénique.

La Théogonie a seule subsisté : c'est pour nous comme le type du genre généalogique. Peu d'œuvres littéraires ont été plus discutées. Disons tout de suite que, pour la bien apprécier, les jugements portés sur Hésiode dans le chapitre précédent ne doivent pas prendre trop d'influence sur l'esprit du lecteur. En réalité, la Théogonie diffère absolument des Travaux: ni l'objet principal de l'auteur, ni sa manière de composer, ni son tour d'esprit ne sont identiques; dès le début, nous le verrons se distinguer luimême d'Hésiode, tout en se donnant pour un continuateur de son œuvre. Poète indépendant, considérons-le donc dans son œuvre personnelle, sans aucune préoccupation de retrouver en lui des traits qui ne sont pas les siens.

La Théogonie^ dans son état actuel, est un peu plus étendue que les Travaux; mais elle ne se divise pas, comme ce poème, en un petit nombre de groupes auxquels on puisse donner des noms distincts. C'est une longue énumération, dont toutes les parues ont une importance égale. Un seul morceau se détache à première vue de l'ensemble : Tintroduclion. En Tcludiant tout d'abord, nous entreverrons en abrégé Thistoire du poème entier.

Il n'est personne peut-être aujourd'hui qui méconnaisse hi vraie naliircde celte introduction (v. 1-115): assemblage de morceaux fort divers, dont il n'est

pas facile de déterminer la provenance. Nous croyons y découvrir, quant à nous, trois développements principaux qui peuvent être restitués avec vraisemblance ; le reste se compose d'additions successives qu'on ne saurait essayer de déterminer sans avoir le texte à la main.

Si nous dégageons le plus ancien de ces trois développements, nous y voyons un poète qui se met en scène lui-môme; son propre témoignage nous éclaire immédiatement sur sa personne et sur son dessein* :

« Commençons, dit-il, par chanter les Muses héliconiennes, les Muses qui habitent la haute et divine montagne de TIIclicon, et qui autour de la source sombre dansent d'un pied léger, près de Tautel du puissant fils de Kronos. — Ce sont elles qui autrefois enseignèrent à Hésiode un noble chant, tandis qu'il faisait paitre ses agneaux au pied de rilëlicon divin. Quant à moi, voici en quels termes elles me parlèrent d'abord, les Muses olympiennes, filles de Zeus qui tient Tégide: « Bergers rustiques, hommes vils, qui n'avez souci que de manger, nous savons dire beaucoup de choses fictives qui ressemblent à la vérité, mais nous savons aussi, lorsque nous le voulons, proclamer des choses vraies. » Ainsi parlèrent les filles du grand Zeus, déesses au doux langage, et elles me donnèrent, comme sceptre, une branche de laurier toute en feuilles, pousse vigoureuse qu'elles venaient de cueillir. En même temps, elles firent naître en moi par leur souffle le chant divin, afin que je me misse à célébrer les choses futures et les choses présentes; et elles m'ordonnèrent de mettre en hvmnes la filiation des dieux éternels, en leur

1. Le système que nous proposons ici aurait besoin sans doute d*étrc justifie plus longuement. Mais en de telles matières l'important n'est pas d'arriver ù une précision absolue, car cette précision ne serait jamais qu'apparente. Il s'agit surtout de distinguer les trois idées principales qu'on croit découvrir au fond de cette introduction. Quant à la manière de reconstituer les trois développements, elle est nécessairement conjecturale et comporte par conséquent plusieurs combinaisons qui se valeut à peu de chose près.

consacrant à elles-mêmes le commencement et la fin de mes chants. — Salut, filles de Zens, accordez-moi de plaire en chantant, et célébrez avec moi la sainte filiation des dieux étemels, ceux qui sont nés de la terre et du ciel étoile, ceux qui sont fils de la sombre nuit, et ceux que la mer aux flots salés a mis au monde'. »

Tout se tient dans ce développement fort simple qui nous parait constituer à lui seul Fintroduction primitive. Le poète, quel qu'il soit, se donne pour une sorte de révélateur, inspiré directement par les Muses. La mission qu'il a reçue d'elles est analogue dans sa pensée à celle qu'elles confièrent jadis à Hésiode ; et cette analogie est aussitôt expliquée : tous deux s'adressent à un auditoire de pâtres, de paysans, tout occupés des choses matérielles, et tous deux sont chargés de leur faire entendre le langage divin de la poésie, mais d'une poésie uniquement faite de vérité. Hésiode leur a enseigné le travail et la justice ; son successeur va leur dire les générations des dieux; morale d'un côté, religion de l'autre, deux aspects de la sagesse éternelle; voilà en quel sens la Théogonie se rattache aux Travaux. Aussitôt après cet exorde, les généalogies divines commençaient.

Si le respect des œuvres littéraires eut été connu des aèdes, ce début serait resté toujours tel qu'on vient de le lire ; mais rien ne leur était plus étranger que ce sentiment. Quand Fauteur du poème eut disparu, un autre aède eut Tidée d'en modifier Tintro-

1. Cet exorde est formé de trois morcenux aujourd'hui séparés (1-4, 22-34 et 104-107). J'ai indiqué la séparatiou par des traits pour qu'elle frappât immédiatement le lecteur. II y a là trois groupes distincts d'idées, ce qui explique qu'où ait pu intercaler entre (?ux des dévelop))enuMits nouveaux; mais les trois groupes se f«)nl suite tout naturellement.

duction. Dans quel dessein? Le premier poète avait parlé de lui-même; cela intéressait peu son successeur. Une gracieuse fiction lui parut préférable; il imagina de mettre en scène les Muses elles-mêmes et de supposer que c'étaient elles qui récitaient le poème; de là un nouveau début, pour lequel d'ailleurs il emprunta sans scrupule à son prédécesseur ce qui lui parut convenable:

« Commençons, disait-il en reproduisant les premiers vers du début primitif, commençons par chanter les Muses héliconiennes, les Muses qui habitent la haute et divine montagne et qui autour de la source sombre dansent d'un pied léger, près de Vautel du puissant fils de Kronos. »

Puis il continuait :

« Elles venaient de se baigner, vierges délicates , dans les eaux du Permesse, ou dans Hippocrène, ou dans rOlmëos divin*; et ensuite, au plus haut de rHélicon, elles avaient formé leurs chœurs de danse gracieux, au rythme vif et charmant. C'est de là qu'elles partirent enveloppées d'ombres, et s'en allèrent à travers la nuit, jetant dans les airs leur voix enchanteresse; et elles chantaient Zeus qui porte Tcgide, et la divine Héré, déesse d'Argos, aux sandales d'or, et la fille de Zeus, Athéné aux yeux bleus, et Phœbos Apollon, et Artémis aux traits rapides, etc. »

Suit toute une énumération brillante et sonore, premier cortège de dieux qui défilent sous nos yeux avec une pompe royale. L'énumération théogonique, c'est-à-dire le corps du poème s'y rattachait natu-

1. Ce changement de temps, sur lequel on a beaucoup disserte, me parait s'expliquer ainsi tout naturellement. Les premiers vers retracent l'habitude des Muscs, ce qu'elles font d'ordinaire; les suivants se rapportent à la scène particulière que compose le poète.

relicment*. Puis, pour terminer, le même poète, s'adressant à ses auditeurs ordinaires, princes et chefs de tribus, leur dédiait, en forme d'épilogue, un hommage où les Muses reparaissaient encore comme dans la fiction éclatante du début :

« Voilà ce que chantaient dans la nuit les Muses qui habitent rOlympe, toutes les neuf, filles du grand Zeus, Clio et Euterpe, Thalie et Melpomène, Terpsichore et Erato, Polymnie et Uranie, et enfin Calliope. Celle-ci est la plus noble de toutes ; car c'est elle qui s'attache aux rois qu'entoure le respect public. Celui d'entre les rois issus des dieux que les filles du grand Zeus honorent et qu'elles regardent avec faveur à sa naissance, elles lui versent sur la langue une douce rosée, et do sa bouche coulent des paroles douces comme le miel ; tout le peuple a les yeux fixés sur lui, lorsqu'il résoud les procès par des arrêts pleins de justesse; sûr de sa parole, il termine habilement les plus ardentes querelles. Ces Muses allaient alors de l'Hélicon vers l'Olympe et faisaient retentir avec grâce leur voix immortelle. La terre sombre répétait au loin leurs chants, et sous leur pied un doux bruit rythmé s'élevait, tandis qu'elles se rendaient auprès de leur père. Celui-ci est le dieu qui règne dans le ciel, le maître du tonnerre et de la foudre aux lueurs sinistres, le puissant vainqueur de son père Kronos. Il a distribué aux Immortels leurs honneurs avec équité et mis chacun d'eux à son rang. »

Magnifique morceau final, où la vision gracieuse s'achève dans une image sereine et grandiose, qui résume tout le poème*.

1. Je suppose qu'après le vers 21 commençait la Théogonie proprement dite, avec le vers 115 légèrement modifie.

'*T[JLVO'JV o' (Îj; ;:pwTtaxa x ao; ycvei'... x.t.I.

2. L'œuvre du second acde comprend donc un début et un épilogue. Le début est formé des 21 premiers vers du poème actuel; répilogue des vers 75-87 et 68-74. C'est Otfried Mùller qui a vu le premier que ces vers 68-74 devaient être un débris d'un épilogue. Je complète cet épilogue en y ajoutant les vers 75-87, grâce auxquels la fiction du cliant des muses est heureusement rappelée en

Voilà donc déjà deux développements distincts dégagés de l'assemblage confus que nous étudions. II y en a un troisième et dernier, qu'il sufiil d'indiquer, car il subsiste intact dans le texte actuel : c'est un chant en l'honneur des Muses (v. 36-67). Hymne descriptif, qui célèbre la beauté de leur voix, l'enchantement qu'elles procurent aux Immortels, leur naissance et leur séjour sur le mont Olympe. Ce morceau est absolument indépendant de ce qui précède et de ce qui suit. Il constituait par lui-même un troisième début complet, fort bien approprié à une récitation de la Théogonie ; et comme il représente les Muscs chantant non seulement les dieux, mais aussi les héros et les géants (v. 50), il semble qu'il convenait particulièrement lorsqu'on réunissait dans une même récitation certains morceaux des Catalogues ou de quelque Gigantomachie à la Théogonie proprement dite '.

La juxtaposition de ces trois introductions poétiques dans l'introduction actuelle montre assez par quelles vicissitudes a du passer le poème. Attendons-nous donc à en retrouver la trace dans quel-

termiuant. La transposition de ces vers s'explique naturcllemeut parles additions qui ont été fuites au morceau sur les rois après le V. 87. Si cet épilogue a été placé ici, c'est que de bonne heure la Théogonie a cessé, pour ainsi dire, d'avoir une fin, puisqu'on l'allongeait indéfiniment par de nouvelles généalogies Ou a dû alors rassembler au commencement l'épilogue ou les épilogues dont on se servait ordinairement, à côté des diverses introductions qui étaient aussi en usage.

1. II semble très probable que ce chant était quelquefois détaché de la Théogonie après qu'il y eut pris place, et récité comme un hymne particulier. C'est ce qu'Otfr. Millier a conjecturé [Hist. de la litt. gr., 1. 1, p. 187) d'après Plutarque {Propos de table, XIV, 1): 'EjX toutou onovdàç c3COiT)ad[[jLe0a Tat; Moulai; xat... ouvr^aa^iev... 7:pà; T7;v Aupov tv xm 'Hatddou -zol rsepl T7;v xâv Mouaûv f^'yeaiv.

ques parties au moins de Fénumération théogonique elle-même.

. C'est le poète de la première introduction, le disciple d'Hésiode, qui est pour nous l'auteur principal du corps du poème. Ses vers nous l'ont déjà fait connaître. Homme simple et attaché aux traditions, il tient des Muses une mission qu'il veut remplir: sa poésie, dédaigneuse des fictions brillantes ou dramatiques, est uniquement au service de la vérité. Un immense enchaînement de généalogies s'offre à son esprit : non de simples généalogies humaines, mais les lignées mêmes des dieux ; dieux du ciel, dieux des eaux, dieux de la terre et des montagnes, dieux d'autrefois et dieux d'aujourd'hui ; en somme, tous les temps et tous les lieux, la série des siècles et l'immensité de l'univers. Est-il insensible à la grandeur de ce spectacle idéal qui est son sujet même ? Assurément non, mais on ne peut nier que le souci de l'ordre et de l'exactitude ne prédomine en lui. Avant tout, ce qu'il se propose, c'est un classement fidèle ; contempler et décrire les dieux n'est pas son affaire ; il a une tâche toute différente, tâche qu'il a choisie et qu'il aime, c'est de les dénombrer et de les grouper. Par suite, peu d'épisodes, mais beaucoup de noms assemblés ; des familles succédant à des familles, toutes rangées autour de leurs chefs, et gardant leur rang dans cette sorte de défilé mythologique. Comprenons bien ce qu'il a voulu, car c'est ce dessein poursuivi avec une imperturbable régularité qui explique la structure de cet étrange poème et qui en fait la grandeur.

On n'analyse pas une énumération ; mais lorsqu'elle suit une route définie, on peut en indiquer la direction générale. Celle-ci a son principe régulateur, son allure propre et persistante, ses habitudes;

voilà ce que nous devons essayer d'indiquer brièvement*.

Et d'abord quelle est, pour ainsi dire, la loi intime qui règle ce défilé des dieux? II n'y en a qu'une, qui est l'ordre môme des temps. D'âge en âge, en suivant le poète, nous portons nos regards des aines aux plus jeunes. Seulement, dans ces générations si denses, où d'un môme père et d'une môme mère naît parfois tout un groupe de dieux, quand tous les frères ont été d'abord nommés simultanément, chacun d'eux reparait à son tour comme chef de famille : confondu tout à l'heure avec ceux de son âge, il revient maintenant séparé d'eux, mais entouré de sa descendance. Les frères se succèdent ainsi, jusqu'à l'épuisement de leur génération. Derrière chaque chef marche toute une phalange divine, ici les enfants de la Nuit, plus loin les fils et filles de Thaumas ou de Phorcys, d'autres ensuite et encore d'autres, troupes nombreuses, qui se pressent sans jamais se confondre. Le principe qui domine Tcnsemble domine aussi les parties : chacun de ces groupes se divise à son tour, et toujours selon le môme mode. Une apparente dérogation à la loi commune nous frappe-t-elle ? Regardons plus attentivement; presque toujours la raison d'abord cachée nous apparaîtra. Ce groupe qui ne semblait pas à sa

1. La Théogonie a été analysée en détail, d'une manière cxplicatire et critique, par Schœmaun : tout le second volume de ses Opuscules est consacré à ce poème. Voir aussi l'analyse de Bergk, dans son Hist. de la littér. gr.y et les ouvrages cités par nous dans les notes de ce chapitre. On trouvera un tableau analytique de la Théogonie dans l'atlas (p. 8 et 9) que M. Bouciié-Lcclercq a joint à sa traduction de Y Hist. grecque de Curtius. En France, il faut mentionner le travail de J.-D. Guigniaut, De la Théogonie d'Hésiode^ Paris, 1835, et un chapitre déjà cité du livre de M. J. Girard sur le Sentiment religieux en Grèce (1. I, ch. ii).

place se rattache par une alliance importante à un autre groupe plus jeune ; c'est avec celui-ci, pour ainsi dire, qu'il entre dans l'histoire, et voilà pourquoi le poète les a réunis. Son ordonnance générale est droite et simple, mais sans raideur. C'est un constructeur savant, si l'on veut, ou encore une sorte de stratège de l'armée divine, ancêtre lointain de Xénophon qui décrira un jour avec tant de goût les belles évolutions militaires, et, comme son descendant, s'il aime à la passion l'ordre et la symétrie, il l'aime en véritable Hellène, toujours souple et ingénieuse.

A l'origine des choses, trois êtres primordiaux. Au delà d'eux dans le passé, il n'y a rien, car ils sont eux-mêmes le commencement; ni l'imagination ni la tradition helléniques ne remontent alors plus en arrière. Quels sont ces trois êtres? Chaos, c'està-dire probablement l'espace vide, Gaea ou la Terre, Eros enfin ou l'Amour. Eros n'a point de postérité ; Chaos n'a enfanté que peu de temps; Gaea seule est vraiment féconde. Les premières générations constituent le inonde; toute une cosmogonie se laisse voir en abrégé dans des indications rapides ; la masse terrestre s'organise, la hnnicrc se dégage des ténèbres, le ciel se déroule au-dessus des montagnes naissantes, la mer se repose dans son lit profond. Phénomènes mystérieux, nullement décrits, mais contenus et comme voilés dans quelques noms expressifs, Erébos et Nyx, Ethcr et Ilcméré, Ouranos et Pontos* (116-132).

Alors commence à proprement parler Timmense

1. Sur la cosmogouie hésiodique, H. Flacli, Das System der hesiodischen Kosniogonie^ Leipzig, 1874; Th. H. Martin, Mémoire sur la cosmographie grecque à l'époque d'Homère et d'Hésiode, 1874.

déroulement des générations. Voici celles qui procèdent d'Ouranos et de Gaea : les Titans, les Cyclopes, les Hécatonchires. Ici un épisode, la révolte des Titans contre leur père Ouranos. Quelle en est au juste la portée? Rien ne l'indique; est-ce une révolution céleste à proprement parler, un pouvoir nouveau succédant à un pouvoir ancien? Ainsi l'interprète la mythologie des temps postérieurs ; mais le poète lui-même n'en dit rien. Son Ouranos n'est pas un roi du monde, ni son Cronos un usurpateur. Tout à son œuvre de nomenclature, il a rapporté en passant un vieux mythe nécessaire, et sans l'expliquer davantage, il continue sa route. Avec les lignées de Nyx et de Pontos, une série s'achève : les premiers nés de l'univers ont épuisé leur fécondité (132-33G).

C'est le tour des Titans, Okéanos, Hypérion, Crios et Kœoë^, puis Cronos. Si Japétos est omis pour le moment, c'est que sa lignée s'est illustrée uniquement par ses luttes malheureuses contre Zeus, le plus puissant des fils de Cronos. Laissons le poète nous faire connaître les Cronides, et quand Zeus régnera sur le monde, les enfants de Japétos auront leur tour.

Avec les Cronides (453) un ordre de choses nouveau semble commencer. Aux dieux primitifs qui n'ont jamais eu d'autels, succèdent ceux dont le culte était célébré dans les cités grecques. Tout à Theurc une mythologie purement poétique nous était présentée; en voici une maintenant qui est le fond même de la religion publique. Mais ce changement, si important pour nous, le poète en a-t-il conscience ? Nulle différence de ton ni de méthode, nulle réflexion qui arrête Tesprit, nul indice, si léger qu'il soit, qui éveille la pensée. De génération en génération, il a passé des dieux d'autrefois aux dieux

d'aujourd'hui, voilà tout. Les critiques peuvent diviser ingénieusement son œuvre et lui prêter la conception de grandes périodes distinctes : sa pensée à lui reste obscure : ou il n'a rien su de tout cela, ou il n'a pas exprimé ce qu'il savait.

S'arrétera-t-il au moins à nous raconter en détail l'avènement de Zeus? Un commencement de récit lui suflit. Zeus, sauvé par sa mère Rhéa, grandit en Crète, ignoré de son père Cronos. Devenu fort et hardi, il délivre ses frères et rend la liberté aux Cyclopes. Ceux-ci par reconnaissance lui donnent la foudre, grâce à laquelle il règne sur le monde. S'il y a eu lutte entre Cronos et son fils, le poète n'en dit rien. Cet avènement de Zeus est le plus grand fait de toute l'histoire mythique : on est surpris de voir à quel point il s'accomplit sans bruit et combien le récit lui donne peu d'importance.

Nous revenons alors à Japétos(507). Sa lignée personnifie l'humanité d'une manière à la fois grandiose et tragique. Les quatre fils du Titan sont Atlas, Ménœtios, Prométhée et Epiméthéc, tous quatre ennemis de Zeus, révoltés contre lui, châtiés par lui ; mythes pleins d'attrait pour nous, vivifiés en quelque sorte par un sens hardi et obscur. Pourquoi ici encore la poésie hésiodiquc ne rompt-elle pas ses lisières? Voici une belle occasion de prendre l'essor; elle n'ose pas, ou ne comprend pas. Plus que jamais, elle s'enferme dans sa concision symétrique; quelques mots seulement, comme un sommaire rapide d'anciens récits bien connus, c'est tout ce qu'elle accorde au sort de chacun des quatre frères. Seule, la légende de Prométhée est un peu plus développée ; mais ce développement môme appartient-il à la Théogojiie primitive? En partie peut-être, mais non pas dans son entier; on sent assez, avec un peu

d'atlenlion, qu'il a été doublement grossi, soit à Taide du passage analogue des Travaux, soit au moyen de réflexions parasites \

D'où vient donc que ce poète de généalogies, nomenclateur obstiné dans ses filiations, semble tout à coup déroger à son principe? Les lignées des Titans sont finies. Parmi les enfants d'Ouranos, il n'y en a plus que deux, Thémis et Mnémosyné, dont il n'a encore rien dit; l'une et l'autre figureront plus loin parmi les épouses de Zcus. Pourquoi donc ne nous fait-il pas connaître immédiatement les enfants de Zeus et d'Héré, tels qu'Ares, Alhéné, Héphaestos, qui ont pris place dans l'Olympe?

Ici encore, essayons de le bien comprendre. Au fond, si l'ordre des temps règle sa marche, c'est avec l'aide d'une autre idée sous-entendue qui détermine plus ou moins le choix des noms et des épisodes. Obscure jusqu'ici, elle se dégage à présent plus clairement. Tout en racontant le passé, c'est le présent qu'il a en vue. Au moment où il compose, il se représente l'univers en paix, peuplé de dieux qui acceptent la domination de Zeus et régnent sous son autorité. Ces dieux sont inégaux entre eux : il faut que leur histoire rende compte des attributs et du degré de puissance de chacun. L'univers est en quelque sorte le patrimoine primitif d'Ouranos et de Gaea; de génération en génération, ce bien de famille s'émiette entre les enfants des enfants, postérité innombrable, toujours croissante. II y a des répartitions à l'amiable et des disputes, des arrangements et des violences. La Théogonie^ pour ce béotien pra-

1. Il est assez probable que le développement le plus ancien se terminait au vers 534. L'énumcration qui précède est complète et se suffit a elle-même.

850 CHAPITRE Xn. — LA THÉOGONIE

tique, n^est que l'iiistoire idéalisée d'une grande famille et d'un domaine trop étroit. En définitive, tous ces dieux, si variés de nature et de caractère, de forme et de puissance, ont fini par prendre chacun leur place : mais il y a eu quelques procès bruyants, qui ont été réglés à coups de foudre, et il faut bien que le poète nous dise comment.

Deux grands événements ont établi le règne de Zeus: sa victoire sur les Titans et l'écrasement du monstre Typhoeus. Si les généalogies s'interrompent, c'est pour faire place à ce double drame : nous ne sortons pas de l'histoire domestique des dieux, car c'est entre eux qu'ils se battent et qu'ils s'allient.

Au reste, dans le drame même, notre poète reste bien ce qu'il était. Est-ce la bataille qui l'intéresse ? Il préfère les négociations. Sa Tiianomachie (617-720) ^ n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, un récit complet de la guerre des Titans contre les dieux. Pourquoi cette guerre? Il n'en dit rien; rien non plus des péripéties qui se sont déroulées pendant dix ans : une seule chose l'occupe, l'acte final, c'est-àdire l'alliance de Zeus avec les Hécatonchires et la victoire qui en est la conséquence. Toujours préoccupé du résultat, nous le trouvons ici tel qu'il est partout. Briaréos, Cotlos et Gygès, jadis enfermés par Cronos, sont délivrés par Zeus; un traité est conclu entre les libérés cl le libérateur. Alors la bataille décisive s'engage, terminée bientôt par la défaite des Titans; et leurs véritables vainqueurs, les trois Hécatonchires, les enferment dans le Tartarc. Au milieu du récit, un épisode brillant se détache, celui de Tintcrvcntion personnelle de Zeus

1. En désignant ainsi ce morceau, nous nVnlcndons aucunement l'isoler du reste.

(v. 687-712); mais appartient-il à la composition primitive? On peut en douter : la plus ancienne poésie théogonique avait-elle de ces grands éclats*?

Passons rapidement sur la partie descriptive et confuse qui fait suite à ce récit dans le poème actuel (721-819). Il semble que le nom du Tartare, où les Titans viennent d'être enfermés, ait éveillé l'imagination d'une série de poètes ou excité l'industrie d'une série d'arrangeurs, qui ont rapporté ici une véritable collection de morceaux descriptifs. Voici le Tartare (721-745), à la peinture duquel il semble que tout le monde ait mis la main à la fois ; voici le séjour d'Atlas (746-766) ; la demeure d'IIadès, gardée par le chien qui ne permet à personne d'en sortir (767-774); puis celle de Styx, une voûte de rochers soutenue par des colonnes d'argent , et à ce propos quelques détails sur les serments des dieux (776-806) ; enfin la description d'un lieu sans nom où nous sommes tout surpris de retrouver les Titans, tout à l'heure enfermés dans le Tartare; près de là sans doute, « aux fondements de l'Océan », Gottos et Gygès, les vainqueurs du dernier combat (811-819).

Rien ne ressemble moins à la fermeté de dessin

1. La plus grave objection contre l'authenticité de cet épisode, c*est qu'il s'accorde mal avec le reste du récit. Zeus semble y décider la victoire par la foudre ; mais la foudre n'est pas une arme nouTelle entre ses mains, et pourtant la guerre est censée durer depuis dix ans. Si cette arme le rend invincible, pourquoi n'a-t-il pas vaincu plus tôt? pourquoi a-t-il dû recourir aux Hccatonchires? le rôle de ceux-ci devient même inutile ; or tout indique, dans le reste du récit, qu'il a été au contraire conçu comme décisif. En outre, ce morceau, qui est beau, ne l'est pas comme les autres parties de la narration : il vise bien plus à reffet. Kœchly le considère, avec beaucoup de vraisemblance, comme intercalé par un poète qui aura voulu grandir le rôle de Zeus, trop sacrifié par le premier narrateur aux Uécatonchires.

si manifeste jusqu'ici dans le poème que l'incohérence de cette partie. Il est clair que nous n'avons plus affaire à l'auteur de la Théogonie, On dirait qu'un premier audacieux ayant fait une brèche au monument pour y insérer un ornement de sa façon, vingt autres, suivant son exemple, sont venus apporter tour à tour, dans l'ouverture béante et sans cesse élargie, des matériaux de toute sorte. Personne ne pourrait entreprendre aujourd'hui sans témérité d'en démêler la provenance.

Si nous retranchons par l'imagination toute cette partie, la suite des idées se rétablit. Zeus a maintenu, malgré la révolte des Titans, le pouvoir souverain qu'il s'était approprié. Une seconde révolte le met dans un danger plus grand encore (820-868). Gaea elle-même suscite contre lui un monstre épouvantable, Typhoeus, en qui semble se personnifier la violence des tourbillons. La situation est au fond la môme que précédemment, les circonstances seules diffèrent ; mais cette ressemblance n'a pas lieu de nous surprendre de la part de Fauteur de la Théogonie, le plus syslémaliquc des poètes et le plus ami de la svinctrie. Si, dans son état actuel, le récit est loin d'être satisfaisant, il paraît aisé, sinon de le restaurer cntièremenl, du moins d'imaginer ce qu'il devait être. Gani enfante Typhoeus que le poète décrit (820-835). Le monstre se dresse contre Zeus, et il Taurait renversé, si le dieu ne se fut avisé d'un moyen de salut inatlendu (835-838). L'exposé de ce moyen ainsi annoncé s'esl perdu ; mais nous le devinons facilement par le reste du récit. Zeus délivre les Cyclopcs comme il a délivré précédemment les Hécatonchircs, et il obtient d'eux la foudre*. Ainsi

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