‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 252 sur 261 · LANGUE ET VERSIFICATION · texte numérisé non relu

LANGUE ET VERSIFICATION

aisément par celle des sujets. Moins ancienne que les Travaux par la dale, la Théogonie est plus rapprochée des hymnes primitifs par la tradition. Il n'est pas surprenant qu'elle en ait gardé quelque chose dans sa structure et dans son langage. L'uniformité du développement de la phrase poétique mérite particulièrement d'y être remarquée. Elle est si sensible que quelques critiques l'ont attribuée à un système de composition strophique*. D'après eux, le poème primitif aurait été formé d'une série de groupes de vers, tous égaux entre eux, et ces strophes auraient été altérées plus tard par des interpolations. La difficulté d'appliquer cette conjecture à toutes les parties du poème devait suflire à la faire rejeter ; elle a conduit au contraire le plus hardi de ces critiques, A. Kœchly, à une seconde conjecture* plus compliquée encore. Au lieu d'un seul système de strophes à demi effacé, ce sont deux systèmes superposés qu'il a cru retrouver ; le poème, selon lui, aurait été d'abord composé en strophes de trois vers : plus tard ces strophes ternaires auraient été remaniées une à une de façon à former des strophes de cinq vers, en môme temps sans doute que d'autres strophes quinaires étaient ajoutées ; double travail, méconnu et à demi détruit dans la suite, lorsque l'arrangement définitif eut lieu. C'est là pour nous un véritable jeu de combinaisons, la fantaisie d'une critique à qui rien d'ingénieux ne semble téméraire. Mais il faut avouer que ces hypothèses mêmes eus-

1. Soetbeer, Versuch die Urfonn der Théogonie nachzuiveisen, Berlin, 1837. Gruppe, Ueber die Théogonie des Ifcsiod, Berlin, 1841. G. Hermaun, De Hesiodi forma antiquissima, 1844 (Opusc.^ t. VllI). A. Kœchly, De diversis hesiodeae Theogoniae partihus^ Zurich, 1860 {Opusc. philol., t. I).

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sent été impossibles, si la versification de la Théogonie n'avait quelque chose de monotone. La phrase poétique y est sans cesse jetée dans le même moule et elle s'enferme d'elle-même dans une mesure à peu près constante. Il est probable que cette mesure est celle de la pensée même du poète : il a l'haleine un peu courte, et chacun de ses développements s'achève naturellement en un morceau énumératif qui ne dépasse guère trois ou cinq vers. Les strophes artificielles qu'on lui a imputées ne sont donc en réalité que des groupes d'idées spontanément formés. Et toutefois, on peut aller plus loin encore. Cette monotonie involontaire a bien pu s'imposer quelquefois à un poète qui aimait évidemment la symétrie et la régularité en toute chose. Ce qu'il avait fait sans y penser et sans le vouloir en maint passage de son œuvre, il peut l'avoir pratiqué avec intention dans quelques développements dont la nature même comportait ce genre d'arrangement\ Il n'y a que les conjectures systématiques et inflexibles qui soient condamnables en pareille matière, parce qu'elles conduisent à faire violence au texte; toutes celles qui tiennent compte de la liberté du poète et de la variété probable de ses intentions sont acceptables.

On voit assez par tout ce qui précède que la rAeogojîie^ malgré ses mérites, ne saurait être mise sur le môme rang que les Travaux. Elle n'en a pas moins une très grande importance dansThisloire littéraire. On en jugera par le nombre des poèmes généalogiques qui se groupent naturellement autour d'elle, et dont il nous reste à dire quelques mots.

1. Par exemple dans rénumération des unions de Zeus (886-929), où la symélrie des faits appelle naturellement celle de la forme.

Rien n'était plus célèbre en ce genre, après la T/èéogonie, que les Catalogues, poème aujourd'hui perdu, dont nous ne possédons plus que quelques courts fragments. Nous avons dit plus haut pourquoi les Catalogues étaient inséparables de la Théogonie. Le même esprit anime ces deux grands ouvrages, et la môme méthode avait présidé à leur formation. D'un côté, tous les dieux de la Grèce groupés par familles; de l'autre, tous ses héros. Le poète des Catalogues^ s'élevant comme celui de la Théogonie audessus des rivalités locales, avait assemblé librement les légendes particulières, de manière à constituer en quelque sorte le livre d'or delà nation tout entière.

Un trait fort curieux de cette glorieuse énumération, c'était la prééminence accordée aux femmes par son auteur. Si on la désignait souvent du nom de Catalogues^ ou de Généalogie héroïque^ ^ on l'appelait aussi quelquefois le Catalogue des femmes^ ^ et Pausanias commente en quelque sorte ce titre lorsqu'il nomme les Catalogues « une épopée en l'honneur des femmes* ». « Hésiode, nous dit Maxime

1. Strabon, I, p. 42, cd. Cas. Eustathe, Odyss., p. 1484, 1. 65 Iliade, p. 13, 44. Pliavurin., Eciog., p. 361, 9. Argument du Houclier d'Héraclès, III. Scol. liiade, II. 336. etc.

2. Proclus, ad Hesiod., p. 4, Gaisfcird. Tzetzès, Exc^. //., p. 126 ad Lycophr,, 176, 284, 393.

3. Pausau., I, 43 et 111, 24. Scol. Yen. TUadc, XIV, 200; Odyss. I, SB.Dlomodc, p. 480, éd. Putsch. Pruclus et Tzelzrs, ad IJesiod. p. 9 et 19y Gaisf. Suidas, v. 'Ila^ooo;

4. Pausan.y I, 9 et IX, 31. Cf. Scrvius, ad Vergil. .Uneid., VII, 268.

de Tyr, éniimère les races des héros en commençant par les femmes, et en disanl toujours de quelle mère chacun d'eux est né'. » Sinis doute celte disposition remarquable tenait à-des usages locaux, sur lesquels nous ne possédons plus les renseignements désirables'. L'énumération commençait à Pandore, épouse de Proinélhée ; c'était elle, selon le poète, qui avait donné naissance à toutes les grandes races helléniques. Son petil-fils Hellen était en effet l'ancôtre commun de la nation tout entière. On voy;iil, pour ainsi dire, sortir de lui, dans une série de généalogies parallèles, tous les héros éponymes qui représentaient les diverses tribus ; magnifique végétation d'un peuple sur un sol prédestiné. Sans doute, comme dans la Théogonie, ces généalogies se succédaient avec ordre d'après un principe simple et constant; et comme dans ce poème aussi, elles étaient interrompues çà et là par de courts récils qui expliquaient comment les races s'élaiciU dépossédées tes unes les autres'. Quelques-uns de ces récits pouvaient même s'étendre plus longuement. Nous savons par exemple que l'un d'eux se rapportait à l'expé-

1. Maxime de Tyr, Ditsert., XXXII, 4 : Tiûv i)piô<iiv kkô •^^a.a.Sn

2. Il Bcmble même que les noms patronymiques fussent remplaces quelquefois dans les Catalogues par des noms mrtronymiquea. Voyez, Scol. lliadt, XI, 749et Eustathe, //(arfc, XXII. 638.

3. Par exemple le fragment cilé par le scoliaste d'Apotlouios de Rhodes. I, 156 (fr. XVI de MarckschelTel, XLIV de GcEttliDg) représente les transformatioDS de Périclyméuus et se continuait évidemment par un récit de sa mort. Le même scoliaste (I, 124) nous fail connaître l'histoire de Pelée et de la femme d'Acaste; or cette histoire, daprcs le scoliasle de Pindnre (.Vem., IV. 95), était racontée par Hésiode, et nous en possédons encore un fragment (fr. XXI Marcksch.. CX GœUI.). On trouvera beaucoup d'autres exemples de ce genre en parcourant les fragments des Catalogues.

dition des Argonautes, et les fragments nous permettent encore de constater que cet événement était raconté avec quelques détails. Mais, jusque dans ces développements, Tépopée hésiodique gardait son caractère propre : profondément différente de l'épopée homérique, elle se préoccupait plus de renseigner son public que de l'émouvoir.

Le poème des Catalogues^ d'après les témoignages anciens, fut partagé à une date inconnue en quatre livres, peut-être en cinq*. Nous ignorons si cette division correspondait à un certain groupement primitif des généalogies, ou si elle n'était que l'œuvre artificielle des grammairiens.

Toutefois le quatrième livre au moins n'appartenait certainement pas à l'œuvre primitive. C'était en réalité un poème distinct, qui est cité par les anciens sous le nom d^Eées ou Grandes Eées (*HoTai ou MeyaXat iQcTai)*. Ce nom singulier lui venait de la formule par laquelle commençait chacun des développements partiels. Le poème était une énumération de femmes qui avaient été aimées par des Immortels; et l'auteur, après avoir invité la Muse à lui rappeler le nom de ces femmes, illustres et belles entre toutes, continuait en disant : « Telle fut Alcmène... », et plus loin : « Telle encore... (t) ow)) » . Les Eées ressemblaient donc aux Catalogues par le rôle prédominant qu'elles attribuaient aux femmes;

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