‹ Histoire de la littérature grecque (volume 5)Chapitre 42 sur 261 · Victor Hugo, Feuilles d'Automne, XXXI · texte numérisé non relu

Victor Hugo, Feuilles d'Automne, XXXI

Car rame du poète, aine d'omhrc et d'aimour, K^t une fleur des nuits qui s'ouvre après le jour Kt s'épanouit aux étoiles.

particularités déjà décrites. Bien que la tradition y ait une grande force, la liberté individuelle y éclate partout. On voit les mêmes sujets se perpétuer à travers de nombreuses générations de poètes, mais presque jamais l'autorité des prédécesseurs n'asservit complètement les nouveau-venus. S'ils acceptent si aisément les exemples donnés, c'est même tout justement parce que ces exemples ne les gênent en aucune façon. Ils ont une manière à eux de s'en servir, qui n'implique aucune soumission proprement dite. L'usage des sujets anciens et même des formes consacrées est pour eux comme celui du langage : tout le monde s'en sert, sans croire pour cela imiter personne. Surtout, ce qu'on ne rencontre guère dans la littérature grecque, ce sont ces influences prédominantes qui chez presque tous les peuples ont substitué d'une manière plus ou moins durable une vérité morale de convention à la vérité naturelle. Le Romain a généralement une certaine dignité sénatoriale et consulaire qu'il porte dans tout ce qu'il écrit; il se fait un rôle à la hauteur de sa situation dans le monde, et il n'exprime que les sentiments qui s'y accommodent. On pourrait écrire en tête d'une histoire de la littérature latine :

Tu regere imperio populos^ Romane, mémento.

Dans nos littératures modernes, sans exception, le môme fait s'est reproduit. Le moyen âge est mystique, chevaleresque et scolastique. Le xvi° siècle est érudit et parfois pédant. Le xvii®, soit en France, soit en Angleterre, soit en Espagne, subit la mode de la galanterie raffinée, du bel esprit, et souvent celle du point d'honneur castillan. Les plus grands génies eux-mêmes, les Shakespeare, les Calderon, les Corneille sont plus ou moins asservis à ces con-

ventîons. En Grèce, au contraire, il est difficile, jusqu'à la période alexandrine, de signaler quelque chose d'analogue. Et dans la décadence même, lorsque le génie hellénique n'a plus aussi clairement conscience de sa force ni de son originalité, comme cette liberté native reparaît parfois avec éclat!' En face de Pline et de Tacite, si romains l'un et l'autre, voici Plutarque, avec sa bonne et charmante nature hellénique, si naïvement humaine sous la forme un peu maniérée que son temps lui impose. Enfin quand un Syrien, comme Lucien, s'est fait grec par toute son éducation, par toutes ses lectures, par sa vie tout entière, quelle franchise ne trouve-t-il pas dans cet hellénisme devenu pour lui une seconde nature! En fait, les Grecs ont été constamment plus voisins qu'aucun autre peuple de la simple vérité humaine. Ce sont eux qui l'ont le moins perdue de vue en tout temps et qui l'ont toujours le plus aisément retrouvée. Par la hardiesse du jugement, par la fantaisie de l'imagination, par la sincérité naïve ou réfléchie des sentiments, l'Hellène échappe à tout ce qui pourrait gêner l'essor de sa nature*. Rien d'artificiel ne vient se superposer en lui à la pure humanité. Les caractères propres qu'elle prend dans ses œuvres sont ceux dont il ne peut pas se dispenser, parce qu'il les porte réellement en lui. Ils ne tiennent ni à un rôle accepté ni à une discipline quelconque.

Il nous reste à dire quelques mots, pour terminer ceci, de ce qu'on pourrait appeler la disposition mo-

1. De là cette persoiiDalité si originale de quelques-uns des grands hommes de la Grèce. Ou ne trouverait à Rome ni un Socrate, ni un Diogène. Caton le Censeur, comparé à eux, semble raîde et gourmé.

raie prédominante de la race hellénique; rien en efiet n'intéresse davantage l'histoire littéraire. Des divergences dignes d'attention se sont produites à ce sujet parmi d'éminents critiques. Pour les uns, l'insouciance et la gaieté, voilà le fond du caractère hellénique. « Les Grecs, dit M. Renan, en vrais «f enfants qu'ils étaient, prenaient la vie d'une façon « si gaie que jamais ils ne songèrent à maudire les « dieux, à trouver la nature injuste et perfide envers « l'homme *. » Et ailleurs le même écrivain nous parle de « cette jeunesse éternelle, de cette gaieté, « qui ont toujours caractérisé le véritable Hellène, « et qui, aujourd'hui encore, font que le Grec est « comme étranger aux soucis profonds qui nous « minent". » D'autre part, l'auteur du Sentiment religieux en Grèce, M. Jules Girard, qui a senti si profondément l'âme hellénique, prend le contre-pied de ces affirmations. « Il y a eu en réalité chez le Grec, dit-il, « un souci de lui-môme, de sa condition et de sa « destinée, qui s'éveilla en même temps que sa bril- « lante imagination, qui mit dans ses premières « œuvres, quelque énergiques qu'elles fussent d'ail- « leurs, un accent de plainte dont rien chez les mo- « dernes n'a dépassé la force pathétique '. » Ce qu'il y a de vérité dans cette dernière opinion, nul ne peut sérieusement le méconnaître. Mais si elle représente avec force le résultat d'un examen érudit et attentif, la première résume à grands traits, avec une exagération sans doute volontaire, une impression générale, qui, malgré les corrections indispensables, demeure juste dans son ensemble. Assuré-

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