Id., Brutus
« qu'il ne trouve quelque bon mot à dire *. » Il suffit d'ailleurs d'opposer au génie original de la Grèce le génie d'un peuple étranger, celui de Rome par exemple, pour sentir combien la qualité dont nous parlons est vraiment bellénique. L'esprit romain est sage et fort, naturellement judicieux et précis, mais sa précision même n'a pas l'acuité de l'esprit grec. Plus assuré par là contre les entraînements téméraires de la logique ou les sul)tilités du raisonnement, combien en revanche il est moins pénétrant!
C'est grâce à cette finesse que les Grecs ont été si tôt et si longtemps des maîtres dans l'analyse morale comme dans le raisonnement. C'est par là aussi qu'ils sont devenus si aisément des sophistes durant certaines périodes de leur histoire, et qu'il y a eu souvent quelque chose de trop ingénieux chez leurs plus grands écrivains. Il leur a toujours été plus facile qu'à d'autres de dégager vivement des idées justes, d'apercevoir et de mettre en lumière les côtés les moins apparents des choses, mais aussi ils ont toujours eu quelque peine à ne discuter que ce qui mérite d'être discuté, à ne chercher que ce qui vaut la peine d'une recherche.
En môme temps qu'ils pensaient finement, ils concevaient avec netteté. Les Grecs ont été un peuple d'imagination, mais ils ont cela de commun avec beaucoup d'autres races. On peut croire sans témérité que dans la tête d'un Indou, d'un Scandinave ou d'un Germain, il y a eu généralement autant d'images, et celles-ci aussi fortes, aussi vivantes, que dans la tête d'un Grec. Mais ce qui est propre à la façon de concevoir de ce dernier, c'est que toutes
1. Cicéroii, in Verrein^ II, 43. Nunqunm tam maie est Siculis, quin aliquid facctc et commode dicant.
ces images qu'il portait en lui-même, et qu'il renouvelait sans cesse, présentaient des formes simples et des contours arrêtés. Le vague, l'obscur, l'indéfinissable n'y avaient, pour ainsi dire, aucune part. Tout y était éclairé, sinon également, du moins suffisamment. Il serait exact de dire qu'il ne faisait jamais nuit dans l'imagination d'un Grec. Et comme les choses démesurées sont forcément par quelque endroit des choses obscures, toute conception grecque était naturellement mesurée. Non que la mesure en tout soit, autant qu'on l'a dit quelquefois, un trait essentiel du génie hellénique. Les Grecs en ont manqué assez fréquemment dans la spéculation philosophique comme dans leur vie politique. Mais ils la gardaient sans effort dans les œuvres de l'imagination. Si cette faculté chez l'homme est plus que toute autre sous Tinfluence directe des sens, il semble que l'habitude de vivre sous un ciel souvent pur et d'avoir sous les yeux des horizons presque toujours nettement limités puisse être considérée comme la cause première de cette qualité vraiment nationale. Accoutumé dès l'enfance à ne jamais rencontrer, en portant ses regards autour de lui, ni l'infini, ni le vague, le Grec ne mettait ni l'un ni l'autre dans les images qu'il se formait à lui-même*. Le
1. Ou connaît les beaux vers de la Médée d*Euripidc à propos des Athéniens : <^£p6d{xEvol xXEtvoxaTav ooo^av, âei Sià XafxTcpoxdtxou PaivovTÊç àSptuç aïO^po;, x. t. l. — Cic, de Nat. deor.y II, 16 : Etenim licct videre acutiora ingénia et ad inlelligendum aptiora eorum qui terras incolant eas in quibus aer sit purus ac teuuis, quam illorum qui utantur crasso Civlo atquc concreto. — E. Reclus, Nouvelle gcogr. univ.j Europe méridionale y p. 59 : • Ce qui ravit l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes el d'Argos, ce n'est pas seulement le bleu de la mer, le sourire infini des flots, la transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque saillie
monde de ses souvenirs, de ses fictions et de ses fantaisies ressemblait naturellement à celui qu'il voyait en réalité autour de lui.
Rien n'est plus instructif à cet égard que sa mythologie. Comme elle appartient à toutes les tribus grecques simultanément et à la période la plus ancienne de leur histoire, elle est particulièrement propre à montrer le tour d'imagination qui a prévalu dès les temps les plus reculés dans l'ensemble de la race. Or n'est-il pas remarquable de voir combien les grands phénomènes naturels qui servent de fondement à ses fables y ont pris tout d'abord des formes nettes et simples, aussi arrêtées dans leur physionomie que dans leur contour ? La plupart des dieux y apparaissent comme des êtres humains. S'il reste par hasard en eux à l'origine quelque chose de mal défini, la poésie travaille instinctivement à l'éliminer. On se les représente comme environnés de lumière. Loin de rester à demi plongés dans l'inconnu et dans le mystère, ils en sortent tout entiers pour s'offrir à l'esprit des croyants dans leur beauté sensible. Et lors même que leur nature première se prête le moins à cette transformation, on la leur impose encore autant que possible. Quand l'imagination grecque personnifie l'éclair et la foudre, les tempêtes, les tourbillons, les éruptions volcaniques, c'est-à-dire des forces immenses et déchaînées, elle les simplifie et les limite le plus qu'elle peut. On ne trouve rien absolument dans la mythologie grecque d'analogue aux conceptions
des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si ncL des moutagncs aux assises de calcaire ou de marbre : on dirait des masses architecturales, et maiut temple qui les couronue ne parait qu'en résumer la forme. »
immenses et fantastiques de Flnde ni aux révcs obscurs de la race Scandinave. Les Cyclopes, les Hécatonchircs, JEgéon et Briaréc, Typhœos et les Titans, dans leur lutte contre les Olympiens, sont assurément ce qui s'en rapproche le plus; mais il est visible que la poésie grecque, lorsqu'elle les représente, fait tout son possible pour les rendre aisément concevables sans être trop infidèle à l'idée première qui les a créés ; et il faut ajouter que bien loin de se complaire ordinairement à ces images, elle les a au contraire de plus en plus négligées. Les dieux les plus aimés des poètes ont été les plus humains. Cette netteté plastique de la. conception est un des mérites les plus attrayants de la littérature hellénique. Dans le domaine de l'imagination, tout pour les Grecs est clair, tout est sensible, et comme ces formes si pures sont de plus bien vivantes, elles ont par là même quelque chose qui charme vivement et qui satisfait. Toutefois ces qualités en excluent nécessairement d'autres, ou tout au moins les restreignent d'autant. L'obscurité a sa poésie comme la lumière, et ce qu'on croit entrevoir à travers l'ombre est bien souvent ce qui émeut le plus fortement. Les Romains ont eu peut-être plus que les Grecs ce sens de l'invisible et de l'insaisissable. On trouverait dans Lucrèce et dans Virgile de ces vers profonds qui nous font sentir ce qu'on ne peut voir, et qui ouvrent à l'imagination des perspectives mystérieuses pleines de rêve ou d'effroi :
Implaque œtcrnam tlnmcrunt x reçu la noctem.
Et pourtant les Romains non plus n'ont pas été par nature les poètes du mystère. Cette admirable faculté de rêver en dehors de toutes les formes précises et de sentir au delà des sensations définies et limitées.
nous la trouvons bien plus dans les poèmes de l'Inde ; et les races germaniques et Scandinaves l'ont communiquée plus ou moins à presque tous les peuples modernes*. Chez les Grecs, au contraire, elle est relativement faible. En revanche, leur netteté de conception les suit jusque dans les choses abstraites, et là aussi elle a ses avantages et ses inconvénients. Aucun peuple n'a donné à la métaphysique plus de réalité concrète. Non seulement les philosophes poètes des premiers temps se font une mythologie à eux qu'ils substituent à la mythologie populaire; mais, en plein règne de la prose, les disciples de Socratc ne procèdent pas autrement. Platon se crée un monde de dieux avec ses Idées, il les voit revêtues de formes merveilleuses et il nous les décrit. Les généralisations les moins substantielles deviennent ainsi vivantes; on leur prête, pour ainsi dire, une physionomie et on se les rend familières. C'est un grand plaisir assurément, mais n'est-ce pas aussi un danger pour la science et pour la saine raison ? Les Grecs ont mis dans le monde à eux seuls plus d'entités métaphysiques que tous les autres peuples ensemble. Combien n'y a-t-il pas de ces fantômes qui ont l'air d'élrc quelque chose et qui no sont rien ! C'est la finesse et la curiosité de leur esprit qui en sont principalement coupables, si l'on veut; mais leur manière de concevoir n'y a-t-elle pas aussi contribué pour une large part?
Il faut tenir grand compte encore dans l'étude de la littérature grecque d'un trait de caractère qui n'est pas simple, mais qui résulte de presque toutes les