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Théognis, 425-428, éd. Bergk

dans son ensemble, a été, plus que toute autre, amie de la vie, jouissant de ses pensées et de ses sentiments, et portée par nature à un optimisme toujours actif*.

Voilà, dans ses traits généraux, le type hellénique tel que nous le concevons. L'histoire de la littérature grecque tout entière, vue de haut, n'est que le développement de ces observations fondamentales.

LA LAIiGUE GRECQUE

La langue d'un peuple est la première révélation littéraire de son génie. Elle est elle-même une œuvre de l'esprit, et toutes les autres œuvres de l'esprit dépendent d'elle. Quelle que soit l'importance de l'élément héréditaire qu'elle renferme, son originalité propre, dès qii'elle en a une, manifeste de la manière la plus frappante les qualités de la race. Elle devient une des formes de son idéal, et elle exerce son influence sur tout ce qui se fait désormais par la pensée et par le sentiment.

Nous ne considérerons pas ici la langue grecque

1. Aristote (ProblèmeSy XXX, 1) se demande pourquoi les hommes supérieurs dans la philosophie, la politique, la poésie ou les arts sont généralement mélancoliques. Sans doute son observation portait surtout sur des Grecs, mais elle ne leur était pas spéciale. Si elle est complètement juste, ce qui peut être mis en doute, on devrait en conclure simplement que les grands hommes en Grèce n'ont pas échappé tout à fait à une loi générale, mais il faudrait bien se garder de chercher là un trait de caractère national.

comme la considèrent les linguistes. Il ne s'agit pas pour nous de l'étudier curieusement dans son origine, dans les détails de sa formation, ni dans les particularités infinies de sa structure. Nous l'envisageons toute formée, dans ses caractères les plus généraux, sans attacher grande importance à ses variations, et nous cherchons à nous rendre compte de ce qui la distingue plus ou moins essentiellement des autres langues littéraires de môme famille.

Dès les premiers temps de la littérature, la langue grecque a été finement et musicalement accentuée. Dans toutes les langues modernes de l'Europe, y compris le néo-grec, l'accentuation consiste essentiellement en un renforcement de la voix sur une des syllabes de chaque mot. Par une conséquence qui nous semble aujourd'hui nécessaire, la syllabe accentuée s.'allongc. 11 n'en était pas de môme dans le grec ancien. L'accent y était surtout mélodique. Il avait pour effet principal de faire prononcer la voyelle accentuée sur un ton plus aigu. Entre cette voyelle et les autres, l'intervalle, selon Denys d'Halicarnasse, était d'une quinte*. Que l'élévation de la note sur la syllabe accentuée ait eu peu à peu pour conséquence de faire prononcer cette syllabe avec plus de force et de l'allonger, c'est ce qui résulte clairement de l'histoire môme de l'accent grec, devenu, dès les premiers siècles de notre ère, à peu près semblable à ce qu'il est aujourd'hui dans le néo-

1. Denys d'Halic, de Compos, verbor.y 11 : AtaX^xtou pilv ouv (liXoç ivi (jiSTpsTtai SiaaTiJfxati loi Xe^Ofi^vco 8ià :u£vte, 65 e^yiora. Lire tout le passage qui est fort curieux. On y voit notamment que les syllabes frappées de l'accent circonflexe étaient à la fois aiguës et graves, c'est-à-dire que la voix, en les prononçant, passait rapidement d'un ton élevé à un ton plus bas. L'effet devait être celui d'une véritable modulation musicale, d'une sorte de chant atténué.

grec. Cette transformation fut graduelle, et il n'est pas douteux qu'elle ait commencé à se produire de bonne heure ; mais il est certain aussi que, pendant louto la période classique et encore au temps de Denys d'Halicarnasse, c'était le caractère mélodique (et non le caractère rythmique) qui prédominait dans l'accent, au moins parmi ceux qui parlaient avec élégance et correction. On élevait la voix sur la syllabe accentuée, mais on ne la renforçait que faiblement. Voilà pourquoi la versification grecque classique est complètement indépendante de l'accent ; rien ne prouve mieux à quel point celui-ci différait dans l'antiquité hellénique de ce qu'il est aujourd'hui. La transformation ultérieure de l'accent entraîna la disparition de ce système de versification : on est en droit d'en conclure qu'il ne se serait jamais établi si l'accent eût été à l'origine ce qu'il fut dans la suite. Quand la syllabe accentuée fut distinguée des autres par un renforcement très sensible de la voix et qu'elle fut devenue la seule sylLibe longue du mol, les vers d'Homère et de Sophocle sonnèrent faux. 11 fallut créer un système de versification fondé sur Tacccnt, puisque celui-ci avait fini par tout absorber. Mais pendant de longs siècles, les trois éléments essentiels de la musique du langage, à savoir l'intensité du son, sa durée et son acuité, étaient restés distincts et indépendants les uns des autres. L'accent grec était donc délicat autant que musical. Il se posait avec légèreté sur les mots sans les écraser ni les déformer. C'était une fine note qui faisait ressortir une syllabe, mais qui laissait discrètement aux autres leur valeur. Il était en outre varié. Au lieu de s'attacher exclusivement, comme l'accent latin, à la pénultième et à l'antépénultième, il se portait fréquemment sur les finales; et lorsque celles-ci

terminaient un membre de phrase, cette tonalité élevée frappait vivement l'oreille V Dans l'intérieur des phrases, au contraire, elle s'atténuait volontairement, afin de lier les mots les uns aux autres et de donner au langage plus de fluidité. En somme, par le caractère général de l'accentuation, la façon de parler des Grecs devait produire surtout l'impression d'une facilité élégante et variée.

Le même caractère se montrait dans la constitution intime des mots en ce qui concerne le groupement des sons et leur prosodie. Il suffît de lire comparativement une phrase de Xénophon et une phrase de Tite-Live prises au hasard, pour remarquer immédiatement combien diffère dans les deux langues le nombre proportionnel des voyelles et des consonnes. Pour une môme quantité de voyelles, le latin emploie environ un quart de consonnes de plus que le grec. Et pourtant la langue attique, qui est celle de Xénophon, est beaucoup moins riche en voyelles que celle d'Homère, qui Test elle-même beaucoup moins que celle d'Hérodote. Si l'on établissait une proportion moyenne, elle serait donc encore plus favorable au grec. Parmi les langues littéraires modernes, Titalien seul lui est comparable à cet égard. Mais ce n'est pas seulement par le nombre relatif des voyelles que le grec est remar-

1. Quelques dialectes locaux, en particulier celui de Lesbos, faisaient exception à cet égard (R. Meister, Die griechischen Dialecte^ Goettingen, 1882, I, p. 31 et suiv.); mais ce n'est là qu'une particularité sans importance au point de vue général qui est le nôtre. Quant à l'accentuation dorienne, malgré ses caractères propres, clic ne devait pas diiïercr sensiblement du type que nous représentons ici (Àlirens, de Dialecto doricay Gottingo;, 1843, p. 26; R. Meister, Bemerkungen zur dorischen Accentuation , Leipzig, 1883).

quable; c'est aussi et surtout par leur indépendance. Le mot grec -rcepiéçepe n'a que cinq voyelles comme le mot latin correspondant circumferebat ^ mais trois voyelles au moins du mot latin s'unissent dans la prononciation aux consonnes suivantes et forment avec celles-ci des sons composés (ctr, cwm, bat)y tandis que les cinq voyelles du mot grec sonnent avec pureté, comme si elles étaient isolées. Il est à remarquer aussi que les cinq voyelles du mot grec sont brèves, tandis que, sur les cinq du mot latin, trois sont longues. En général les voyelles brèves étaient très nombreuses en grec, bien plus nombreuses qu'en latin. Dans le vers épique latin, c'est le spondée qui domine, surtout avant Virgile; dans Homère, c'est le dactyle. Ces syllabes brèves échappaient naturellement au renforcement de la voix, à cette augmentation d'intensité qui paraît s'être produite très anciennement pour les syllabes longues par l'effet même de leur durée plus grande. Il en résultait que le rythme général de la prononciation grecque était plutôt facile et coulant que coupé et comme martelé par des intonations vigoureuses.

La netteté et la finesse de l'articulation devaient par suite donner au langage beaucoup de grâce et de clarté sans exiger un grand effort des organes. Il est possible qu'à l'origine, dans la période préhistorique, cette qualité ait même élé voisine d'un défaut. Il devait y avoir dans la langue grecque trop de sons simples formés d'une voyelle soit isolée, soit accompagnée d'une seule consonne. Sous cette forme, elle pouvait manquer un peu de vigueur et garder quelque chose d'enfantin. L'instinct populaire y remédia de bonne heure en resserrant les syllabes, principalement par les contractions. Dans la poésie épique la plus ancienne, nous les voyons

déjà fort en usage. A côté des formes archaïques, qui sont ouvertes et décomposées, nous en trouvons d'autres plus récentes et'plus resserrées (par exemple les génitifs en ou à côté des génitifs anciens en oio). On sent que la langue achève alors de se dégager de ses manières primitives et qu'elle tend à un mode d'expression plus concis et plus viril. Ce progrès, malgré certains temps d'arrêt (par exemple chez Hérodote), s'est poursuivi dans la période historique, et le dialecte attique l'a mené à son terme naturel, fort éloigné encore de la gravité un peu pesante du latin \

Le système primitif des consonnes a quelque peu souffert de cette facilité de la prononciation. Dès la période préhistorique, le sigma^ quand il était simple entre deux voyelles, avait presque complètement disparu; et le digammay qui a subsisté longtemps dans le parler populaire et même dans l'orthographe des inscriptions en dehors des pays ioniens et attiques, n'a exercé que peu de temps son influence sur la langue littéraire. Il y avait là le germe d'un inconvénient qui aurait pu devenir grave. Les mots, en s'altérant ainsi, s'éloignaient trop de leur forme primitive, et leurs relations mutuelles devenaient plus obscures; en outre la prononciation perdait de sa force et par conséquent de sa valeur. Mais un sentiment instinctif des qualités nécessaires du langage empocha ce double dommage de se produire. Après s'être adoucie et allégée, la langue resta

1. G. Meyer, Griech, Gramm.y Leipzig, 1880, § 122 : Am meistcu hat das lonisclie Heroduts gclreuute Vocale geduldet; am weitestcu in dcr Contraction gelit das Attischc ; die ûbrigen Muudarten uchmeu eiue Mittelstcllung ein, steheu abcr im Allgemeinon dem lonischen nœher als dem Attischcn.

encore vigoureuse et suffisamment Adèle à ses origines*.

Une chose particulièrement digne d'attention en grec, c'est la nature des finales. Les mots, quels qu'ils soient, ne se terminent jamais que par des voyelles ou par une des trois consonnes sonores V, p, ç, celle dernière simple ou composée, Ç et ^, Les Grecs fuyaient donc instinctivement les désinences sourdes ou rudes. Par suile, les mois se liaient les uns aux autres avec une facililé exlrômc, et la fluidité du langage en était accrue sans qu'il perdit rien en nellelé.

Voilà pour la prononcialion. La formation des mots mérile aussi quelques remarques. Les procédés de dérivalion familiers au grec n'ont rien de particulier; nous retrouvons dans beaucoup d'autres langues, et en latin nolammenl, l'emploi de suffixes analogues, qui pennetlent de lirer d'une seule racine un grand nombre de mots. Il ne semble môme pas

1. Les déformations de mots dont il est ici question sont sensibles lorsque l'on compare le grec au latin, par exonple l'éolicn aucDÇ (pour aùaoj;) et l'ionien rjcuç au latin auroray le grec lo; au latin virus. On trouve dans Hésychius des formes telles quexaïvita pour xaaiYVTJTT). On ne peut nier, ce me semble, qu'il n'y ait là un excès. Une langue s'allaiblit en effaçant ainsi des articulations caractéristiques. Mais les Grecs ont souvent résisté avec beaucoup de sens à cette influence fâcheuse. C'est ainsi que dans des formes verbales telles que Xj^cj, cXuaa, le sigma s'est heureusement maintenu, quelle qu'en soit d'ailleurs la raison (G. Meyer, Gr. Gr.y § 224). Les aspirations ont toujours tenu une grande place dans le langage, malgré quelques divergences dialectales. Dcnys d'Halicarnasse les louait avec raison {de Compos. verbor., 14 : Kpàtiata [xàv oOv eartv oaa tw TcvEUfjiaTt tîoXXw Xéyzxa:.., Ta 8à oaiia. xa'i TT]v Tou 3:veu(xatoç JcpoaOTJxTjv (*£/£'.) toais effw; to3 TeXsidiaTa eivat exsîva). Et il est à remarquer que l'usage vulgaire distinguait à peine les muettes fortes (n, x, t) des aspirées correspondantes (G. Meyer, Gr. Gn, § 206).

qu'il y ait de différence bien notable à cet égard entre les ressources naturelles des deux langues. Mais le grec a beaucoup plus profité des siennes que le latin. C'est le développement intellectuel du peuple qui a produit celui du langage. A mesure qu'ils ont inventé la rhétorique, la science morale, la politique, la philosophie, les Grecs se sont fait sans peine un vocabulaire spécial et complet pour chacune de ces études nouvelles, et ils n'ont eu besoin pour cela de rien emprunter à personne. Avant même la naissance des sciences proprement dites, la variété de la vie chez ce peuple aux sensations fines et multiples avait eu pour effet naturel de susciter dès les temps anciens un langage remarquablement riche. La même idée était exprimée de plusieurs manières, entre lesquelles la finesse naturelle de la race établissait bientôt dans l'usage des nuances délicates*.

En ce qui concerne les mots composés, la comparaison du grec et du latin est particulièrement instructive. La faculté d'associer plusieurs racines ou plusieurs radicaux pour en consliluer un terme nouveau est commune originairement aux deux langues. Mais peu mise à profit par les Lalins, elle s'affaiblit chez eux de bonne heure au point de disparaître presque entièrement. Gela tient, semble-t-il, à ce que leur esprit, moins délié et moins analytique,

1. Comparer par exemple entre eux les mots [jl^vôç, [a^viç, y^oXoç, xoTOç, Ou(xoç qui appartiennent tous simultanément à la langue homérique avec le sens plus ou moins accuse de colère. La diOërencc entre yo'Xo; et xoio; est bien sentie et finement indiquée dans ces vers (//., I, 81) :

Î.X izcp fdp t£ yo>.ov fs, xal auifjtxap xaTaTce^i], aXXà Te xal (jLcTo;;taOcv e/^ei xoxov, o^pa TeXtaarj,

confondait les idées ainsi associées, de telle sorte qu'elles leur apparaissaient bientôt ensemble comme une idée simple; la distinction primitive des éléments s'effaçait et la notion composée devenait un tout indivisible. Phénomène bien sensible encore, môme pour nous, dans des mots tels que opifex, artifeXy tubiceriy et une foule d'autres, que l'esprit ne songe plus à décomposer, tant leur dualité originelle a disparu. En fait, dans les mots composés latins, l'un des radicaux, perdant à peu près sa valeur propre, n'est plus qu'un suffixe, et la composition n'est guère dès lors qu'un procédé particulier de dérivation. Voilà pourquoi elle a cessé bientôt de s'exercer comme une fonction régulière dans la vie du langage. Combien les choses ne sont-elles pas différentes à cet égard chez les Grecs )^ Pour eux, ce jeu de l'intelligence, groupant des éléments divers de pensée dans des combinaisons nouvelles et toujours vivantes, était aussi facile qu'agréable. Leur esprit vif et leur imagination nette ne perdaient jamais de vue complètement les idées ou les images distinctes qu'ils se plaisaient ainsi à rapprocher dans des composés ingénieux ou sonores. Chacune d'elles gardait une part de sa valeur propre tout en mettant, pour ainsi dire, l'autre en commun. Rien de plus aisé à constater dans les épithètes de l'ancienne poésie épique par exemple. Mais peut-être l'étude de la prose classique estelle encore plus décisive à cet égard. Sans doute les composés qu'on peut appeler descriptifs y sont devenus fort rares, mais l'aptitude à grouper les idées sans les confondre se montre aussi vivante qu'autrefois. Tandis qu'en latin, les verbes composés n'admettent guère qu'une seule préposition modifiant le sens du verbe simple {jacio,

mjicio) \ dans la prose grecque la plus pure les verbes composés avec deux et même trois prépositions ne sont pas rares*/

Le système de la déclinaison grecque offre un cas de moins que celui de la déclinaison latine ; et en général on peut dire que si l'on compare l'état où il se présente à nous dans la période historique avec celui qu'on peut soupçonner pour un âge antérieur, on y remarque une tendance prononcée à simplifier •. Toutefois dans cette simplification progressive, la langue grecque, par un phénomène curieux, a toujours gardé les formes du duel, comme s'il en coûtait à ces esprits clairs et précis de n'établir aucun intermédiaire entre un et beaucoup.

Le système de conjugaison, bien que simple aussi, lorsqu'on le compare à celui de la langue sanscrite par exemple, est cependant complexe relativement à la série des flexions du verbe latin *. Les Grecs ont plus de formes verbales synthétiques que les Latins;

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